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«Les Huit Salopards», bavardage à l’Ouest

Samuel L. Jackson dans «Les Huit Salopards»© SND

Samuel L. Jackson dans «Les Huit Salopards»© SND

Après trois très bons films, le huitième long-métrage de Tarantino déçoit. Mais ce western aussi verbeux que neigeux aide à préciser le portrait de ce cinéphile virtuose.

Les Huit Salopards, à défaut d’être une considérable réussite, offre un bon point d’observation de l’ensemble du parcours de son auteur. Il ne fait aucun doute que Quentin Tarantino est une personnalité marquante du cinéma actuel. Comme les autres cinéastes bénéficiant d’une telle reconnaissance, il le doit à son talent, ou au moins disons à un niveau élevé d’efficacité de ses réalisations. 

Mais en outre, plus que la plupart des autres cinéastes de premier plan, il le doit aussi à ce que lui-même et ses films incarnent certaines caractéristiques de l’époque: un rapport fétichiste aux imageries, une capacité à louvoyer entre 1er, 2e et 10e degré, un grand sens du geste hypervisible, une décontraction séduisante envers les codes, tous les codes, y compris moraux. A la fois une intelligence et un instinct de son temps, qui ont fait de Tarantino un personnage. Soit une configuration bien différente de ce qu’on a appelé jadis un auteur. Une part du souci possible dans ce cas étant qu’il devienne même le personnage principal de certains de ses films.

Les Huit salopards: Jennifer Jason Leigh, Kurt Russell, Quentin Tarantino, Tim Roth ©SND

Huit films en quête d'auteur

De son parcours riche en autres interventions, déclarations, contributions à d’autres productions signées par lui ou d’autres, il est résulté à ce jour huit longs métrages de cinéma. Si les caractéristiques énoncées plus haut ont assuré la gloire du réalisateur, ces films traduisent l’ambivalence extrême qu’elles sont susceptibles d’engendrer dès lors que la question n’est plus en terme de «culte», de clin d’œil, de virtuosité (sur ce plan là, Tarantino ne déçoit jamais), mais en termes de mise en scène, en terme de cinéma.

A cet égard, le premier film, Reservoir Dogs (1992), embrassait déjà la totalité des hypothèses et des contradictions dont le réalisateur était porteur. Il ne cessait d’y sauter allègrement de l’invention sensible de nouvelles puissances de la mise en scène, y compris en s’appuyant sur sa cinéphilie encyclopédique (et ce dès la scène d’ouverture défiant avec succès Martin Scorsese sur le terrain même de Mean Streets et des Affranchis) à des «coups» racoleurs et rusés.

Avec un brio incontestable, il en déploiera toute la panoplie avec le deuxième film, Pulp Fiction, Palme d’or 1994 de l’habileté ludique et complaisante, drogue douce hilarante infiniment rassurante dans sa manière de choisir les gags et gadgets au plus loin de la vie. Volte-face ensuite avec Jackie Brown, qui atteste des mêmes savoir-faire de réalisation mais cette fois inscrits dans une double histoire bien réelle, à la fois celle du cinéma et celle des Etats-Unis– soit bien davantage que la seule histoire du cinéma américain.

Tarantino sait à merveille jouer les cancres surdoués

Tarantino sait à merveille jouer les cancres surdoués, mais tout cela –l’arnaque funky comme l’amour des histoires, des personnages et du monde qu’ils aident à mieux percevoir– est en tout cas sérieux pour lui. Qu’on ne s’y trompe pas, il est et a toujours été un réalisateur très sérieux– y compris sinon surtout lorsqu’il semble faire le pitre ou le sale gosse avec les jouets sulfureux de la culture bis.

On le constatera à l’extrême avec le double-film brillantissime et parfaitement sans intérêt Kill Bill, déclaration d’amour vaine à une idée d’ailleurs fausse du cinéma classique d’arts martiaux réduit à une série de signes visuels et d’imagerie à épingler aux murs d’une chambre d’ado, et déploiement d’une intrigue aussi niaise que bavarde mais dopée à mort par des clips au graphisme d’enfer et le sex-appeal de ses vedettes.

Dépeçage critique radical

Un triomphe du vide. Dont nul autre que Quentin Tarantino produira juste après la mise en question avec un de ses films les plus passionnants, les plus complexes, les plus abstraits, Boulevard de la mort. Poussant à l’extrême tous les curseurs, la rapport aux mythologies iconiques, au sexe, à la vitesse, à la mort y deviennent des formes matérialisées pour un dépeçage critique radical. Ici l’énergie joueuse renforce la virulence, explosant romanesque et psychologie jusqu’aux limites du non-figuratif par les chemins de l’hyperréalisme. Une opération warholienne de grande envergure, à peu près sans équivalent dans le cinéma, en tous cas depuis le Godard des années 1965-1967.

Jamie Foxx dans Django unchained © Sony Pictures

S’en suivent deux très bons films d’histoire politique contemporaine, mettant en œuvre les thèses du précédent dans le contexte de films de genre, un film de guerre, Inglourious Basterds, et un western, Django Unchained. Deux films qui font jouer ensemble, comme parties prenantes du même monde –notre monde d’aujourd’hui– les imageries de différentes époques et de différents types, pour donner à percevoir les formes de présences actuelles du fascisme et ses longues racines dans l’histoire et les histoires. A nouveau, on aurait grand tort de croire que parce que Tarantino réussit des contorsions bizarres, des embardées improbables et des flamboiements burlesques ou spectaculaires il ne prend ces questions très au sérieux.

Après cette belle passe de trois, le geste régressif et assez prétentieux que constitue le nouveau film est d’autant plus décevant. Les Huit Salopards fait avec le western, redevenu simple réservoir à figures de style susceptibles d’être surcadrées, surcitées, étirées, compressées, noyées de sang ou gags, ce que Tarantino avait fait avec les films de sabre dans Kill Bill. C’est-à-dire une démonstration de la richesse de ses références et de ses talents de jongleur avec les outils visuels et sonores, deux domaines pas très intéressants et où il n’a depuis longtemps plus rien à prouver.

Qu’il filme une attaque de diligence dans la neige, le huis clos où s’affrontent une série de personnages caricaturaux et (à l’exception de Samuel Jackson) d’une laideur injustifiable, une succession d’affrontements et de révélations tournant à l’interminable Cluedo tout entier suspendu à la ruse du scénariste, le mot qui vient constamment à l’esprit est «bavard». Bavards les dialogues aussi interminables que d’un intérêt bientôt exténué, mais bavarde aussi la manière de jouer exigée de comédiens outrant les grimaces sans inventer aucune chorégraphie fut-ce du grotesque. Et bavarde, surtout, la mise en scène, qui ne cesse de s’émerveiller de sa propre maestria, et d’en remettre trois couches.

On est aussi loin du maestro ici le plus explicitement revendiqué, Sergio Leone, que des deux précédents films de Tarantino lui-même, tout simplement parce que cette accumulation d’effets ne renvoient plus, même de manière ironique, archi-stylisée ou déformée, au monde, mais seulement à lui-même et à son auteur. Le bavardage devient un monologue –Tarantino parle à Tarantino, prière d’admirer– qui, malgré les «morceaux de bravoure» parfois efficaces, s’avère être un soliloque aux échos de coquille vide.       

Les Huit Salopards 

De Quentin Tarantino

Avec Samuel L. Jackson, Kurt Russel, Jennifer Jason Leigh, Walton Goggins, Demian Bichir, Tim Roth, Michael Madsen, Bruce Dern. 

Durée: 3h07 | Sortie le 7 janvier

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