Monde

L'Egypte sans l'Unesco, une plaie vite pansée

Etienne Augé, mis à jour le 05.10.2009 à 17 h 54

Les Egyptiens se remettront de la défaite du ministre de la Culture au poste de secrétaire général de l'organisation.

Farouk Hosni ne dirigera donc pas l'Unesco. Au cinquième tour, c'est la candidate bulgare qui l'a emporté, rassurant ceux qui craignaient que l'élection du «Goebbels» égyptien ne ternisse à jamais l'image d'une institution déjà sérieusement déconsidérée. Alors que le résultat du vote n'a finalement que peu intéressé les journaux français, la défaite, ou plutôt la gifle, avait fait la une de toute la presse égyptienne.
Que le candidat non seulement de l'Egypte, mais également de tout le continent africain, voire de tous les Arabes et musulmans ait pu être écarté apparaît comme un affront insupportable. Le fait qu'un Arabe ait été éliminé au profit d'une Européenne montre sans aucun doute que l'Europe continue ses persécutions; les juifs en ont fait les frais durant la Deuxième guerre mondiale, les Arabes en sont les victimes modernes. Victimes de la France et de l'Italie, des petits Brutus comme cet Etat pétrolier du Golfe qui a cédé aux pressions américaines pour retirer son vote au candidat égyptien et du complot sioniste global. La presse égyptienne dans son ensemble, totalement acquise à la victoire de son ministre de tutelle, cherche désespérément les coupables, et renvoie pêle-mêle aux suspects habituels: l'Europe colonisatrice, les juifs sionistes et les Américains.

Pourtant, Le Caire, avec son incroyable chaos toujours galopant, ne rejette pas le mode de vie américain, loin de là. Le dernier mega mall Citystars, regorge d'enseignes américaines, notamment en restauration. Outre les classiques McDonald's, Burger King, Starbucks et KFC, on peut également trouver des restaurants de chaînes plus «américaines» comme Ruby Tuesday, Chili's ou Johnny Rockets, fast-food qui avait pourtant échoué à s'implanter dans le plus occidental Beyrouth. Et si l'Université américaine du Caire a été rejetée en périphérie, c'est pour accompagner sa croissance, et non pour l'exiler.

La France passe également mal comme suspect, bien que les attaques les plus virulentes contre Hosni proviennent d'intellectuels français comme Bernard-Henri Lévy. Avec son éternelle politique arabe, la France reste considérée comme la plus proche de l'Egypte en Europe, et nombre d'Egyptiens confessent leur amour d'un pays dont la colonisation a surtout laissé des traces architecturales. Reste Israël. Même si Sadate a signé des accords de paix en 1979 avec l'ennemi sioniste, l'Egypte continue de commémorer la victoire des troupes égyptiennes lors de la guerre du Kippour. Des nuées d'enfants continuent d'arriver par bus entiers chaque jour dans ce monument pour se voir expliquer que, contrairement à ce que tout le monde clame, l'Egypte a gagné la guerre en 1973 et qu'elle a donc conclu une paix magnanime, d'égale à égal.

Malheur à qui oserait remettre en question cette version. L'histoire égyptienne emprunte autant aux légendes qu'à la réalité d'un pays qui demeure le colosse du monde arabe et abrite la plus grande ville d'Afrique, avec plus de 17 millions de Cairotes.

Comment savoir ce que l'opinion publique pense vraiment dans une dictature telle que l'Egypte? Dans un pays où le Rais Hosni Moubarak obtient des scores pharaoniques à chaque élection, il est important de préciser que les élections ont été perdues comme elles auraient été gagnées, avec honnêteté. Le combat était beau, mais truqué d'avance. Mais pas par le pouvoir égyptien, ce qui change considérablement la donne.

Amour-propre

Comment sentir le pouls d'une population concernant la non élection à l'Unesco de celui qui dicterait ce que doivent penser les Egyptiens? Pour Ahmad, chercheur en sciences politiques qui ne souhaite pas que son nom soit divulgué, il est important pour Farouk Hosni de passer maintenant pour un martyr.

Son échec à l'Unesco aurait pu s'achever par le renvoi d'un ministère qu'il occupe depuis bientôt trente ans. La presse s'est donc engagée à souligner l'aspect injuste du scrutin, quitte à extrapoler avec des théories du complot trop souvent ressassées auxquelles on ne croit pas vraiment. Quant à la controverse qui a entouré la candidature du peintre égyptien devenu un des piliers du régime, il semble qu'on ait voulu se focaliser sur le censeur plutôt que sur celui qui avait pris position contre les extrémistes en affirmant en 2006 que le hijab était une régression et que les cheveux de la femme ne devait pas être couverts.

La presse doit donc soigner l'amour-propre du ministre, mais ne représente en rien l'opinion publique. Les Cairotes ne s'en préoccupent guère, ayant assez à faire avec les problèmes de la vie quotidienne, embouteillages monstrueux jusqu'à deux heures du matin, ramassage des ordures aléatoire ou encore problèmes de sommeil liés à la vie dans une des mégapoles les plus bruyantes du monde.

Malgré l'incident, l'Egypte temporise. Quand on a derrière soi des siècles de culture et qu'on tient une place aussi importante dans l'histoire de l'humanité, on prend les choses avec recul, on se tourne vers son passé glorieux plutôt que vers un futur incertain. Le son et lumière des pyramides, prisé des touristes qui le mitraillent de nuit avec leurs flashs, affirme que c'est l'Egypte qui a inventé la civilisation. Il n'est donc pas difficile à un Hosni Moubarak de se placer en droite ligne des pharaons et de jouer à l'autocrate.

En attendant, l'actualité, ce sont les jeunes Pharaons qui disputent leurs matches de football à domicile. L'Unesco, c'est bien loin, à Paris, de l'autre côté de la Méditerranée. La culture, c'est aussi le sport, et le combat des Egyptiens passe maintenant par la Fifa, les Nations unies les plus accessibles pour eux.

Etienne Augé (depuis le Caire)

Image de une: Le ministre de la Culture égyptien Hosni arrive au siège de l'Unesco à Paris, REUTERS/John Schults

Etienne Augé
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