«Making a Murderer», où quand le documentaire rivalise avec la série policière

Image d'illustration de la série documentaire «Make a Murderer», via Netflix.

Image d'illustration de la série documentaire «Make a Murderer», via Netflix.

La nouvelle «série» de Netflix est captivante, d’une intensité rare. Sauf qu’elle repose sur un fait divers bien réel...

Incroyable. Époustouflant. Crève-cœur. Choquant. Les mots ne manquent pas quand il s’agit de qualifier Making a Murderer, dernière production de Netflix, dont les dix épisodes ont été mis en ligne le 18 décembre dernier. Effectivement, cette histoire policière comprend tous les éléments clefs du «polar le plus addictif de l’année», comme l’a expliqué la journaliste Sonia Devillers sur France Inter: l’Amérique profonde comme décor, un innocent qui a passé dix-huit ans en prison pour un crime qu'il n'a pas commis, puis un nouveau fait divers sordide, et un possible complot orchestré par la police comme rebondissement.

Tout pourrait nous rappeler la série Rectify, où l’on suit le second procès d’un jeune homme à priori accusé à tort du meurtre de sa petite amie, ou même la première saison de Fargo (elle aussi diffusée sur Netflix), pour sa plongée dans l’autre Amérique, celle dont l’on entend rarement parler. Sauf que dans Making a Murderer, tout est vrai puisqu’il s’agit d’un documentaire sur un homme que la police et la justice ont pris en grippe il y a trente ans. Ici, les personnages ne sont pas des acteurs, leurs larmes et leur colère sont bien réelles et l’intrigue ne sort pas de l’esprit d’un auteur d’Hollywood, mais bien des archives du comté de Manitowoc, au bord du lac Michigan.

«Ce n'étaient pas des acteurs dans une série télé, ce sont de vrais gens dont la vie a été affectée, ou, comment je le dirais, a été ruinée.»

 

Steven Avery, victime d'un complot?

Pour bien comprendre l’intrigue très complexe de Making a Murderer, il faut retourner quelques années en arrière. Le 11 septembre 2003, Steven Avery, ancien employé d'une casse familiale dans le Wisconsin, sort de prison. Il vient de passer dix-huit ans derrière les barreaux pour une agression sexuelle qu’il n’a jamais commise. Les analyses ADN, effectuées de nombreuses années après sa condamnation, ont montré qu’un autre homme était responsable de ce crime et ont permis de mettre en avant la cabale lancée par la police et son shérif, qui détestait profondément la famille de Steven Avery qu’il considérait comme des marginaux et des délinquants. Pourtant, à la suite de ces découverte, une première procédure exonère la police ou le bureau du procureur de toute erreur abusive.

Avery est placé en détention et les preuves flagrantes s’accumulent contre lui… Et pourtant, un doute subsiste: peut-on croire la police cette fois-ci?

Steven Avery décide alors de les attaquer en justice réclamant la somme de 36 millions de dollars en réparation. Si le shérif de l'époque n'est plus en poste, certains policiers qui ont aidé à sa condamnation en 1985 et qui se trouvent donc potentiellement menacés par cette nouvelle procédure travaillent toujours dans le comté. Malgré tout, il retourne dans sa casse, mais l’histoire a décidé de ne pas le laisser se reposer en paix. Le 31 octobre 2005, le corps calciné d’une jeune photographe et sa voiture sont retrouvés sur le terrain des Avery, où elle était venue prendre quelques clichés de véhicules pour un magazine. Steven Avery est placé en détention et les preuves flagrantes s’accumulent contre lui… Et pourtant, un doute subsiste: peut-on croire la police cette fois-ci?

Un documentaire dopé avec des rebondissements de dernière minute

Dès lors, tout ou presque se passe comme s’il s’agissait d’une série télévisée à suspense. Se mélangent théories du complot, malversations policières et destruction du cocon familial. À tel point que l’on peut se demander s’il n’existe pas dans ce documentaire un mélange des genres et une trop grande confusion avec le format de série télé classique. Bien sûr, on ne peut rien dire sur l’histoire en elle-même, effectivement digne des thrillers les plus incroyables du cinéma et de la télévision. Sur ce point, les deux réalisatrices Moira Demis et Laura Ricciardi ont fait un travail exceptionnel, comme l’explique The Daily Beast dans un article repéré par Reader: 700 heures de vidéos tournées en dix ans, et des centaines d’interviews réalisés, de documents lus ou d’heures de conversations téléphoniques retranscrites. 

Si le point de vue des autorités est moins représenté, c’est avant tout parce que les personnes impliquées du côté de la police ou du comté n’ont pas souhaité répondre aux deux réalisatrices. Sur ce point précis, Making a Murderer réussit parfaitement sa mission, un peu comme l’avait fait en 2001 le documentaire Un Coupable idéal, en mettant à mal un système judiciaire américain imparfait, où la notion de présomption d’innocence est toute relative et où même les représentants de la loi se permettent de l’enfreindre.

En revanche, la forme choisie est plus troublante car elle nous rend accros à un fait divers réel qui implique des humains comme nous. On se surprend à suivre sans aucune pause, et parfois même avec une certaine avidité, les malheurs d’un homme peut-être enfermé à tort. Et à en redemander, tout en se posant plusieurs fois la question: est-ce vraiment réel? Ce genre d'erreur n'arrive-t-elle pas que dans les thrillers produits par Hollywood? 

«J'oublie littéralement que Making a Murderer n'est pas fabriqué, que ce n'est pas une série télé scénarisée.»

L'ambiguïté fonctionne parfaitement car les producteurs ont décidé de brouiller les frontières entre documentaire et fiction en reprenant le code le plus important d’une série télé: le cliffhanger, c’est-à-dire le rebondissement de dernière minute en fin d’épisode. Un choix intéressant puisque inattendu: n’importe qui peut aller en ligne et apprendre où en est l’affaire aujourd’hui. Rien à voir donc avec le dernier plan du dernier épisode de la dernière saison de Game of Thrones. Mais en décidant d’intercaler un nouvel élément inattendu à la fin de chaque épisode, Netflix a décidé de se passer de l’histoire telle qu’elle est actée aujourd’hui pour suivre sa propre narration et garder l’internaute avec lui, jusqu’au bout. Ce n’est pas un hasard si on parle de «binge-watching» ou du risque de se faire «spoiler» des éléments de l’intrigue.

Serial, The Jinx… Le filon du «thriller documentaire» est aujourd'hui bien exploité

Il suffit de jeter un œil à la bande-annonce diffusée par Netflix pour comprendre à quel point Making a Murderer n'était pas un documentaire comme les autres. On peut y voir des accroches comme «son histoire va vous choquer» ou «la vérité va vous hanter»

Et que dire du générique de début, superposition de photos d’archives et d’images de paysages du Wisconsin qui n’est pas sans rappeler celui de la série d’HBO, True Detective. Même les plans aériens réalisés grâce à des drones et éparpillés dans le documentaire rappellent ceux de la série policière. 

 

La «série», format en vogue pour raconter les faits divers

Le format de «série», dix épisodes d’une heure qui se succèdent automatiquement sur Netflix, fonctionne donc parfaitement bien. À tel point que l’un de nos collègues à Slate.fr, qui n’avait que vaguement entendu parlé de Making a Murderer, nous a demandé s’il s’agissait bien du récit d’un fait divers réel. L’usage de ce genre, entremêlant codes narratifs de la fiction et fondations documentaires, et que l’on pourrait appeler «thriller documentaire», a été très bien exploité en 2014 par Serial, un podcast de This American Life, où la journaliste Sarah Koenig ressortait des cartons une vieille affaire de meurtre à Baltimore en 1999 pour en faire douze épisodes captivants. «Essayer d’en faire une série, c’est aussi vieux que Dickens», expliquait-elle au Guardian à propos de Serial pour justifier son format découpé. Le public est évidemment resté scotché à Serial, et certains tenteront de résoudre eux-mêmes l’affaire sur internet pour savoir si l’homme en prison est innocent ou non. Quand HBO diffuse The Jinx, sur une affaire irrésolue de triple meurtre, la frontière entre la fiction et la réalite est encore plus floue. La veille de la diffusion du dernier épisode, la police arrête Robert Durst, sujet du documentaire et principal suspect dans l’affaire, en raison de nouveaux éléments présentés dans le final de la série.

Les «fans» ont donc eu logiquement besoin de parler de Making a Murderer, comme ils le feraient après le dernier massacre d’un épisode de Game of Thrones. Sauf ici les morts sont bien réels. Et là encore, internautes iront jusqu’à jouer au petit détective et tenter de trouver le coupable.

Le cas de Steven Avery, un exemple parfait de storytelling à l'américaine

Sur son site, Slate.com pose une question assez logique sur le fond: «Pourquoi je regarde ça?» Le Wisconsin? Juste un nom sur une carte des États-Unis dans l'atlas offert par la mairie à la fin du CM2. Le système judiciaire américain? À l'exception des 12 hommes en colère, on peut comprendre le manque d'intérêt pour les interminables interrogatoires de témoins («Est-ce bien vous?» «Oui») et plaidoiries d'avocat que nous montre Making a Murderer. D'autant plus si l'on est en France et que ce monde nous est complètement étranger. Et pourtant, comme l'explique Slate.com, cela fonctionne en partie parce qu'il n'y a pas de narrateur, mais simplement les protagonistes qui parlent les uns après les autres, que ce soit face caméra, dans les journaux, ou par téléphone.

En ce moment, le meurtre est tendance. C'est ce que tout le monde veut et nous essayons de battre les autres médias pour avoir cette histoire parfaite

Une journaliste de «Dateline»

Dans The Jinx et Serial, et dans la plupart des documentaires, il y avait les réalisateurs ou la journaliste pour détailler ses impressions sur l'affaire qui le concernait. Dans la production de Netflix, ces visages et cette voix off extérieurs n'existent pas, et permettent au spectateur de se plonger entièrement dans le récit finement ciselé sans qu'il soit interrompu par une intervention extérieure, rationnelle ou trop personnelle. Ce storytelling permet non seulement de laisser le public décider seul de ce qu'il doit penser de l'affaire (voire d'enquêter lui-même, comme on l'a dit plus haut), mais aussi de se distinguer du récit purement journalistique en plaçant les médias comme des acteurs à part entière de l'affaire criminelle. 

D'ailleurs, dans l'un des passages les plus frappants de la série, on voit un extrait vidéo où une journaliste du magazine de NBC «Dateline» va déclarer qu'il s'agit d'une «histoire avec un tournant. Cela attire l'attention des gens». Elle va plus loin en affirmant que le storytelling de ce fait divers correspond parfaitement à leurs attentes:

«En ce moment, le meurtre est tendance. C'est ce que tout le monde veut. C'est ce que les concurrents veulent, et nous essayons de battre les autres médias pour avoir cette histoire parfaite de meurtre.»

Au final, c'est Netflix qui a hérité de cette «histoire parfaite» et a passionné les foules en jouant à fond la carte du storytelling dont elles raffolent. En revanche, n'espérez pas avoir toutes les réponses que vous attendez; le documentaire ne manquera pas de vous frustrer dans les derniers épisodes. De quoi faire une seconde saison et s'aventurer un peu plus sur le terrain de la série pure et dure? L'issue de cette «histoire américaine» se décidera en tout cas dans la vraie vie.

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