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Le Hezbollah est-il le grand perdant du conflit en Syrie?

Les funérailles du leader du Hezbollah Samir Kantar le 21 décembre 2015 I REUTERS/Jamal Saidir

Les funérailles du leader du Hezbollah Samir Kantar le 21 décembre 2015 I REUTERS/Jamal Saidir

Résistance à visage panarabe durant les années de lutte contre Israël, le «parti de Dieu» a vu son prestige délavé par quatre années de conflit en Syrie.

Beyrouth

Si certaines victoires ont ponctué son engagement militaire auprès des troupes de Bachar el-Assad, le Hezbollah pourrait sortir assez affaibli du conflit syrien à plus long terme. La popularité et la légitimité de ce parti, à l’origine une milice de petite envergure apparue au Liban en 1982 dans le sillage de la Révolution islamique en Iran, ont largement reculé en quatre ans, après trois décennies d’une ascension fulgurante. Dans les années 1990 et 2000, son aura n'avait cessé de grimper dans la région, au rythme d’une lutte acharnée contre Israël –au nom de la oumma (nation arabe)– et de plusieurs victoires dont celle, en 2006, qualifiée de «divine» par le chef du parti. La popularité de la «Résistance islamique» avait alors battu des records, certains allant jusqu’à pousser le parallèle entre Hassan Nasrallah et l’ancien leader du panarabisme, Gamal Abdel Nasser.

Désormais, le paysage semble avoir assez drastiquement changé. En plus des pertes humaines, le Hezbollah aura perdu dans ce conflit plusieurs échelons à son piédestal. Pour de nombreux Arabes, notamment sunnites –qui représentent plus de 70% des habitants de la région–, mais aussi des laïcs et d’anciens alliés radicaux comme le Hamas palestinien, le parti n'est plus le symbole de résistance armée contre Israël mais une milice chiite, au même titre que l’armée du Mahdi (Irak) et les forces Al-Qods (forces spéciales des Gardiens de la Révolution Islamique), qui combat le peuple syrien, les sunnites de la région, et dans une dimension moins communautaire, les aspirations démocratiques des peuples du «printemps arabe».

« Évidemment, le Hezbollah n’a plus la cote de popularité qu’il avait en 2006. Mais il est parvenu, sur le plan libanais, à changer en trois ans la perception de très nombreux segments de la population. Certains continuent de le critiquer pour sa décision unilatérale de s’impliquer dans le conflit voisin, mais se réjouissent tacitement qu’il se charge de repousser les djihadistes loin du pas de leur porte», y compris des chrétiens et des sunnites, souligne Didier Leroy, auteur de Hezbollah, la résilience islamique au Liban.

Capitaliser sur la peur

Pour Lokman Slim, politologue libanais, le parti de Dieu a capitalisé sur le «facteur peur» pour contrer cette baisse de popularité au début du conflit. Durant la prise de Qousseir en 2013, une des premières batailles officiellement livrées par le Hezbollah aux cotés du régime de Bachar el Assad, «l’incompréhension, l’incrédulité et la condamnation étaient des sentiments encore largement partagés par beaucoup de Libanais», rappelle-t-il. La rhétorique axée sur la lutte contre une «invasion takifiriste» s’est alors amplifiée pour contrer cette tendance, s’accompagnant de résultats probants sur le terrain, à l’instar des victoires militaires remportées, en 2014, à Yabroud et à Flita, à la frontière avec le Liban, ajoute le politologue.

La paralysie politique totale et l’incurie de l’État, à l’ombre d’une crise de déchets inédite, ont provoqué un mouvement de protestation transcommunautaire

Entretemps, l’EI a gagné du terrain et enchaîné les atrocités contre des otages occidentaux ainsi que les minorités chrétienne et kurde, «ce qui a nourri la propagande anti-takfiriste», souligne de son côté Dider Leroy. Cela n’a pas pour autant empêché de nombreux Libanais de continuer de contester l’intervention en Syrie, y compris des chiites; si 79% de ces derniers soutiennent l’implication du Hezbollah, plus de 81% estiment que le pays évolue dans la mauvaise direction, selon un sondage publié fin juillet par l’ONG «Hayya bina».  

En parallèle, 50% estiment que l’engagement militaire du parti a eu un impact négatif sur les liens entre la communauté chiite et les autres communautés du pays, tandis que la popularité du chef du parti, Hassan Nasrallah, quoiqu’encore très forte, ne semble plus faire l’unanimité absolue, comme cela était le cas en 2006. Celle-ci s’élevait à 69,9% au moment du sondage (février et mars 2015) tandis que 38,5% des chiites estiment qu’il n’existe pas de leader au sein de leur communauté capable de leur garantir un meilleur avenir.  

Selon le sondage, réalisé auprès de 1.000 personnes de confession chiite, vivant entre Beyrouth, la Bekaa et le Liban-Sud, Hassan Nasrallah reste le leader le plus populaire au sein de sa communauté. 

Outre l’engagement du Hezbollah en Syrie, la paralysie politique totale et l’incurie de l’État, à l’ombre d’une crise de déchets inédite qui dure depuis le 17 juillet dernier, ont provoqué un mouvement de protestation transcommunautaire au Liban l’été dernier. 

Sur cette affiche, l’on peut lire: «Nous ne disposons de rien dans la banlieue Sud, ni eau…ni électricité… Le plus important est-t-il que cette zone reste le réservoir de tes guerres?», un message adressé au secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah. 

Près de 1.500 morts depuis 2012

Sur le plan régional, le bilan est moins nuancé. En Syrie et dans d’autres pays majoritairement sunnites, l’hostilité à l’égard du parti a nettement augmenté. «Ce n’est pas un hasard que sur les réseaux sociaux, le parti soit qualifié de “Hezbollat”; “el lat” fait référence à une statue vénérée durant la période préislamique (al-jahiliyya)», souligne Lokman Slim. À long terme, la cote de popularité du parti risque même de reculer davantage, y compris au pays du Cèdre, ajoute-t-il.

Le bilan varie entre 1.200 et 1.500 morts, sur les 5.000 combattants qui se seraient engagés depuis 2012, soit entre 25% et 30% des effectifs

«Les chiites du Liban vont progressivement réaliser, surtout en cas de résolution du conflit syrien, à quel point cette guerre était inutile et coûteuse, qu’il s’agisse du nombre de morts, des discriminations subies par les travailleurs chiites dans les pays du Golfe ou encore des pressions touchant aux intérêts économiques de la diaspora chiite en Afrique. Ils comprendront qu’il s’agissait d’une double hémorragie, de sang et d’argent.»   

De sang, car au-delà de la question de popularité, le prix du soutien inconditionnel à Bachar el-Assad réside également au niveau des pertes humaines. Selon les estimations, le bilan actuel varie entre 1.200 et 1.500 morts, sur les 5.000 combattants qui se seraient engagés depuis 2012, soit entre 25% et 30% des effectifs. L’aile militaire du parti compte toutefois 15.000 à 20.000 combattants au total, tandis que «derrière chaque combattant en Syrie, au moins trois personnes sont impliqués aux niveaux logistique, médical, etc.», précise Lokman Slim. Cela réduit ainsi à 10% la part des Shouhada’ (martyrs) de l’ensemble des capacités humaines mobilisables, dans une «guerre de survie», aussi cruciale, voire plus, aux yeux du parti, que celles qui l’opposaient à Israël.

Attentats kamikazes et mythe sécuritaire

Il n’en demeure que le Hezbollah saigne en même temps que sa marge de mobilisation se rétrécit; le recrutement de Palestiniens du camp de Yarmouk (Syrie) mais également de sunnites au sein des couches sociales les plus défavorisées à Saadnayel et à Tripoli (Liban), révèle, selon le politologue, «les limites de la mobilisation interne et une volonté de limiter les pertes au sein de l’armée professionnelle du parti».

À titre comparatif, le Hezbollah avait perdu 600 combattants durant la guerre de juillet 2006 contre Israël –qui a duré trente-trois jours. Un autre bilan lourd –environ 800 morts– remonte à la fin des années 1980, lors des combats fratricides opposèrent le parti à son rival «Amal» durant la guerre du Liban.

Autre conséquence de la position du Hezbollah: l’accès soudain d’insécurité depuis 2013 dans la banlieue Sud de Beyrouth, bastion chiite de la capitale et fief du parti. Cette zone a été de nouveau frappée de plein fouet le 12 novembre dernier par une opération kamikaze ayant fait une quarantaine de victimes, toutes des civiles. Il s’agissait du 11e attentat terroriste ciblant cette zone, autrefois considérée comme «impénétrable», ou d’autres localités contrôlées par le parti et son appareil sécuritaire et ce, en dépit des mesures draconiennes prises par l’armée libanaise, en coordination avec le Hezbollah, pour empêcher l’infiltration de djihadistes.

Près de 120 civils ont déjà péri dans ces attentats depuis juillet 2013, tandis que plus de 1.050 ont été blessés, selon les chiffres cumulés de la Croix rouge libanaise. La capacité du parti, jusque-là incontestable, à protéger sa base populaire a ainsi été ébréchée pour la première fois dans son histoire. Son principal périmètre de contrôle n’avait jamais été touché de l’intérieur depuis sa création il y a 33 ans –à l’exception d’un attentat en 1992 visant le secrétaire général du parti de l’époque, Abbas al-Moussaoui, mené par un hélicoptère militaire de Tsahal.

Dans le contexte à couteaux tirés qu’est celui du Proche-Orient à l’heure actuelle, il faut, sans doute, redouter de nouveaux attentats

Didier Leroy

«Dans le contexte à couteaux tirés qu’est celui du Proche-Orient à l’heure actuelle, il faut, sans doute, redouter de nouveaux attentats», souligne Didier Leroy, également chercheur à l’École Royale Militaire de Belgique (ERM) et assistant à l’université libre de Bruxelles. Ces attentats ont, par ailleurs, impacté l’activité économique dans la banlieue-Sud et fait reculer le pouvoir d’achat d’une population déjà assez paupérisée. Selon le projet de «Hayya Bina», 86% des chiites sondés estiment que la situation économique a empiré par rapport à 2014.

Mais le Hezbollah n’est pas totalement perdant. «Cette vague d’attentats a renforcé, par ailleurs, son partenariat sécuritaire avec l’armée libanaise (…) de manière à ce que l’État se rende davantage au fait accompli et accepte la logique milicienne, non l’inverse», tempère Lokman Slim.

Affaiblissement au Sud?

Un autre coût de l’engagement militaire du Hezbollah en Syrie réside dans la perte de sa «raison d’être» –la lutte contre Israël– ,estiment certains, mais surtout dans son incapacité actuelle, d’un point de vue militaire, à gérer deux fronts, et par conséquent, dans son affaiblissement au Sud, face à l’État hébreu. 

D’une part, «le parti est fustigé pour désormais se battre contre des combattants arabes et musulmans en Syrie, non contre les soldats de l’entité sioniste», souligne Didier Leroy. « Depuis 2012, le cheminement idéologique a été relégué au second plan. C’est désormais une stratégie de survie qui a pris le pas sur tous les autres volets», ajoute le chercheur.

D’autre part, aucune promesse de riposte du parti face à Israël n’a été réellement honorée depuis le début du conflit syrien.

Dernier incident en date: l’assassinat le 20 décembre de Samir Kantar, figure emblématique du parti. Celui-ci a été suivi d’une attaque du Hezbollah début janvier, puis de représailles de la part de Tsahal, qualifiées toutes les deux de «chorégraphiques».  

L’incident de janvier dernier sur le plateau du Golan illustre également cette prudence tactique. Tsahal avait mené un raid dans cette zone tuant un Général des Gardiens de la Révolution et six combattants du Hezbollah. L’opération a été suivie par une réplique relativement limitée de la part du parti chiite.

La question de l’implication en Syrie ne s’est pas posée. Elle s’est imposée

Didier Leroy

D’un point de vue stratégique, ce dernier chercherait à éviter une confrontation d’ampleur, pour canaliser et concentrer ses forces dans la défense du régime syrien, qui constitue le pilier central du pont qui lie Téhéran à Beyrouth.

«La question de l’implication en Syrie ne s’est pas posée. Elle s’est imposée. Le gilet de sauvetage du Hezbollah était réellement menacé (…). Le parti a voulu en intervenant de manière précoce contrer également un plan présumé de création d’un croissant takfiriste à l’intérieur du Liban qui relierait Tripoli à Anjar et Ersal, dont l’objectif serait de couper le Hezbollah de ses lignes d’approvisionnement», explique Didier Leroy.

Un front de trop

À court terme, le risque de confrontation avec Israël paraît ainsi assez faible.
L’Etat hébreu, qui a fait de son autonomie énergétique l’une des priorités nationales, favoriserait également l’apaisement par crainte de compromettre l’avancée rapide des travaux dans ses gisements gaziers offshore, situés tous non loin de la frontière libanaise au Sud.

Quant à l’Iran, il privilégierait aussi la stabilité au Sud-Liban notamment après l’accord international sur le nucléaire en juillet dernier.

« Mais au-delà de la capacité technique et militaire du parti à gérer deux fronts ou encore des enjeux géopolitiques régionaux et internationaux, il existe une contrainte majeure pour le parti de Dieu: la volonté de sa base populaire (…). Après 2006, les chiites ne veulent plus de confrontation avec Israël», insiste Lokman Slim. Cette guerre avait provoqué en un mois la mort de quelques 700 civils, l’exode interne d’un million de personnes, la destruction quasi-totale de la banlieue-sud de Beyrouth et coûté non moins de 15 milliards de dollars.  

Il n’empêche, le Hezbollah n’a jamais été aussi vulnérable face à Tsahal depuis son retrait du Liban il y a quinze ans et risque, en cas de déclenchement d’un nouvel épisode belliqueux, d’avoir plus de peine à sortir victorieux.

Après 2006, les chiites ne veulent plus de confrontation avec Israël

Lokman Slimn

Un rôle régional affiché et assumé 

Cet effacement relatif sur le terrain traditionnel de confrontation contraste néanmoins avec une engagement militaire affiché et inédit dans plusieurs pays du Moyen-Orient depuis 1982.

«Depuis la guerre en Syrie, Le Hezbollah assume pleinement son rôle régional. Il est désormais présent de manière affichée sur plusieurs théâtres d’opérations au Liban, en Syrie, en Irak, voire même au Yémen, sans compter les camps d’entraînement en Iran. Il s’agit d’une nouvelle donne. Dans une certaine mesure, cela montre que le parti se sent plus confiant, ce qui va à l’encontre de l’image d’un Hezbollah totalement affaibli ou exsangue», souligne Didier Leroy.

Selon le chercheur, «si l’équilibre militaire en Syrie est toujours proche du statut-quo, après cinq ans de combats, c’est également, au moins en partie, grâce au Hezbollah, même si le territoire sur lequel le régime a une réelle emprise s’est restreint», ajoute-t-il. 

Identité chiite transnationale

Au-delà du conflit syrien et les pertes et gains ponctuels, certains redoutent, par ailleurs, les retombées à plus long terme de la polarisation communautaire actuelle et de l’identification d’un plus grand nombre de chiites Libanais à une «identité chiite transfrontalière, que l’Iran a toujours cherché à établir pour étendre son pouvoir dans la région», souligne Lokman Slim.

Selon le sondage effectué par «Hayya bina», 62% des chiites au Liban considèrent que les Houthis au Yémen, les alaouites en Syrie ainsi que les chiites en Irak combattent tous pour une même cause. «Il y a un retour au schéma khaldounien(1) et à la Assabiyya (lien fanatique à sa communauté, ndlr) qui risque de ne pas disparaître, même après la fin du conflit syrien», conclut-il.


Seuls 18,6% des chiites estiment que les combats menés par les coreligionnaires au Yémen, en Syrie et en Irak ne convergent pas vers une même finalité.

1 — Selon Ibn Khaldoun, célèbre historien et philosophe de l’histoire arabe (XIVe siècle), l’État se construit par l’impôt et la sédentarisation de sa population, sous la menace latente des tribus avoisinantes dont les réserves de violence peuvent consolider ou détruire le pouvoir en place. Retourner à l'article

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