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Voilà pourquoi les anciens dirigeants chinois ne peuvent pas se rendre à l’étranger

Le président chinois Xi Jingping aux côtés de ses prédécesseurs Jiang Zemin et Hu Jintao pendant une parade militaire commémorant les 70 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, à Beijing, en Chine, le 3 septembre 2015 | REUTERS/Damir Sagolj

Le président chinois Xi Jingping aux côtés de ses prédécesseurs Jiang Zemin et Hu Jintao pendant une parade militaire commémorant les 70 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, à Beijing, en Chine, le 3 septembre 2015 | REUTERS/Damir Sagolj

La stratégie secrète de Xi Jinping pour gérer les leaders retraités du régime chinois est de garder ses amis près de lui... et ses ennemis potentiels encore plus près.

Pour le président chinois Xi Jinping, toute politique est hyperlocale. Il n’a qu’un seul électorat: l’élite politique constituée par les centaines de dirigeants et généraux en place et à la retraite rassemblés autour du siège du gouvernement, à Zhongnanhai, à Pékin. Peu de temps après sa prise de pouvoir, en 2012, Xi Jinping s’est lancé dans une vaste campagne visant l’éradication de la corruption aussi bien à la base qu’au sommet du parti communiste chinois. Cette campagne contre la corruption est devenue l’emblème de la présidence de Xi Jinping –et, pour lui, elle prend le pas sur «la vie, la mort et la réputation», comme il l’aurait expliqué en juin 2014 dans un discours devant les vingt-cinq membres du bureau politique du Parti communiste (Politburo).

Xi Jinping semble concentrer sa campagne anticorruption sur les membres à la retraite de l’élite, en mettant l’accent non sur la quantité (bien moins de représentants de rangs inférieurs ont été arrêtés) mais sur l’intensité. Xi Jinping a visé des hommes comme Zhou Yongkang (ancien membre du comité permanent du Politburo, qui regroupe les sept hommes à la tête du parti communiste chinois) ou les généraux Xu Caihou et Guo Boxiong, anciens membres du Politburo. Zhou Yongkang purge aujourd’hui une peine de prison à vie, Guo Boxiong est mis en examen pour corruption et Xu Caihou, arrêté pour corruption au début de l’année 2014, est mort d’un cancer en mars 2015. En 2012, ce furent des hommes comme Zhou qui élirent Xi Jinping président. Si cette campagne anticorruption venait à échouer, les membres de l’élite pourraient le destituer.

Pour répondre à cette menace, la stratégie de Xi Jinping est, comme ses prédécesseurs, de garder ses amis près de lui... et ses ennemis potentiels encore plus près. En faisant ainsi, Xi Jinping perpétue une tradition efficace et méconnue qui dure depuis des décennies. À en croire des entretiens menés avec plusieurs personnes proches des dirigeants du parti au pouvoir, les anciens membres du Politburo ne sont pas autorisés à voyager à l’étranger sans permission préalable du comité permanent. «C’est devenu une coutume», affirme une personne du comité, qui a demandé à rester anonyme en raison de la sensibilité de l’affaire. Elle s’applique à des dizaines de membres de l’élite politique chinoise, dont deux anciens présidents encore en vie aujourd’hui: Jiang Zemin, qui serait soupçonné de corruption, et Hu Jintao, qui n’a pas été éclaboussé par les soupçons de corruption, a déclaré une source proche des dirigeants.

Un expert chinois, spécialiste de la politique interne du Parti communiste, qui a demandé à garder son anonymat, nous a affirmé que c’est une règle si stricte que, depuis la mort de Mao Zedong en 1976, très peu d’anciens membres du bureau politique ont voyagé à l’étranger. «En Chine, pour tout dire, les anciens dirigeants ne quittent pas le pays», explique David Lampton, directeur des études chinoises à la Johns Hopkins School of Advanced International Studies.

Des règles régissent les voyages des membres du Politburo actuel: ils ne peuvent se rendre à l’étranger plus d’une fois par an en dehors de circonstances liées à leur travail et leurs voyages ne doivent généralement pas dépasser trois à cinq jours, d’après un règlement de 1989. On ignore cependant si des règlements spécifiques disent si les anciens dirigeants ont, oui ou non, le droit de voyager à l’étranger. L’élite politique chinoise «est un monde totalement opaque», d’après Lampton. Bo Zhiyue, directeur du centre de recherches sur la Chine contemporaine de l’université de Wellington, en Nouvelle-Zélande, est un expert en la matière. Il pense que les anciens membres du Politburo ne possèdent pas de passeports personnels: ils utilisent des passeports officiels, qui sont gardés au bureau général, office du Parti qui gère les affaires administratives du Politburo et des autres organes gouvernementaux. «Sans passeport, vous ne pouvez pas voyager à l’étranger», affirme-t-il.

Aventures politiques limitées

En dehors de sa campagne anticorruption, plusieurs raisons expliquent pourquoi Xi Jinping peut souhaiter empêcher les anciens dirigeants chinois de voyager à l’étranger. Peut-être a-t-il peur, par exemple, des défections personnelles. «Ce sont des gens qui connaissent beaucoup de secrets, commente Bo Zhiyue. Les anciens membres du Politburo pourraient détenir des informations qui seraient préjudiciables à l’image du Parti. S’il existe un moyen de les empêcher de partir, ils l’utiliseront.»

Aux États-Unis, un ancien président est considéré comme un atout qu’il faut utiliser. En Chine, ils ne veulent pas les voir revenir à la politique. Ils les tiennent autant à distance que possible

Bo Zhiyue, directeur du centre de recherches sur la Chine contemporaine de l’université de Wellington

Xi Jinping, qui a consolidé son pouvoir plus rapidement que ses deux derniers prédécesseurs, Jiang Zemin et Hu Jintao, craint aussi peut-être que les anciens dirigeants ne puissent faire de l’ombre au Politburo actuel. «C’est apparemment une méthode destinée à laisser de l’espace aux dirigeants actuels, afin que les anciens leaders ne leur volent pas la vedette», affirme Dali Yang, professeur en sciences politiques à l’université de Chicago. Cela limite aussi leur capacité à s’engager dans des politiques non désirées par le pouvoir –comme le fit, par exemple, l’ancien président américain Jimmy Carter lorsqu’il visita Pyongyang en 1994. Carter, qui était de longue date en relation avec le dictateur nord-coréen Kim Il Sung, se trouvait sur place pour le compte du président américain d’alors, Bill Clinton, afin de concrétiser un accord sur le nucléaire. Le problème est que Carter aurait fait plus de concessions aux Nord-Coréens que ce que le gouvernement américain ne l’aurait souhaité. «Aux États-Unis, un ancien président est considéré comme un atout qu’il faut utiliser, explique Bo Zhiyue. En Chine, ils ne veulent pas les voir revenir à la politique. Ils les tiennent autant à distance que possible.»

En mars 2015, ont eu lieu les funérailles du père fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, homme qui était parvenu à maintenir des relations étroites aussi bien avec les États-Unis qu’avec la Chine. La délégation américaine avait été menée par Clinton. La Chine avait quant à elle envoyé le vice-président et membre du Politburo actuel Li Yuanchao. «Historiquement, la Chine a toujours géré sa politique extérieure avec beaucoup de précautions. Et la Chine d’aujourd’hui veille à ce que cela soit toujours le cas», affirme Yang. Garder les anciens dirigeants à l’intérieur permet d’éviter qu’ils se lancent dans des considérations politiques aventureuses.

Et Pékin apprécierait peu qu’ils voyagent à travers le monde pour faire du consulting de luxe, comme l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair, ou pour donner des conférences très onéreuses, comme Clinton –surtout depuis le lancement de la campagne anticorruption de Xi Jinping. Un professeur chinois avec des relations très haut placées m’a déclaré, sous le couvert de l’anonymat, que les dirigeants chinois «n’ont pas besoin de gagner de l’argent» comme Blair ou Clinton. En effet, il est communément admis que nombre d’anciens leaders chinois sont extrêmement riches, notamment grâce aux affaires réalisées par leurs proches alors qu’ils étaient au pouvoir et pouvaient les faire profiter de leurs relations.

Cette richesse, cependant, peut aussi être un handicap. Dans une enquête publiée en avril 2014, le New York Times a découvert que trois proches de Zhou possédaient des parts «dans au moins trente-sept sociétés, allant des concessions Audi aux sociétés immobilières, réparties sur une dizaine de provinces». Plus d’un an avant que Pékin ne condamne Zhou à la prison à vie en juin 2015, pour avoir accepté des pots de vin –entre autres crimes–, les autorités chinoises avaient saisi au moins 14,5 milliards de dollars en actions auprès des membres de sa famille et des ses associés.

Retraites tranquilles

L’interdiction de voyager semble néanmoins présenter une certaine flexibilité. L’expert en politique chinoise mentionné plus haut a insisté pour dire que cela n’inclut pas les régions administratives spéciales que sont Hong Kong et Macao. Il a aussi avancé que des anciens membres du Politburo pourraient très bien s’être rendus à l’étranger en secret (sans que le public et peut-être sans que Pékin ne le sachent). Le règlement semble aussi permettre de voyager si l’on possède un nouvel emploi: prenez, par exemple, le cas de Zeng Peiyan, qui était au Politburo de 2002 à 2007. Aujourd’hui, en tant que président du Centre chinois pour les échanges économiques internationaux, un cabinet de conseil et de recherche économique, il se rend régulièrement à l’étranger. Zeng Peiyan a visité la Malaisie en juin 2015 et il s’est rendu début novembre à une conférence à Londres. Néanmoins, il est extrêmement rare qu’un ancien membre du bureau politique parvienne à obtenir un poste qui lui permette ainsi de voyager à l’étranger. «Zeng est vraiment l’exception qui confirme la règle», déclare Bo Zhiyue.

Puisqu’ils ne voyagent pas à l’étranger, que font donc les anciens dirigeants? Leur retraite ressemble bien plus à celles de George W. Bush, qui s’est mis à peindre dans son ranch texan, ou de Dwight D. Eisenhower, qui s’est retiré dans une ferme de Pennsylvanie pour élever du bétail, que de celles de Bill Clinton ou Tony Blair. La propagande du Parti veut qu’ils aient des vies simples et modestes, presque austères. Li Lanqing, qui siégea au Comité permanent sous Jiang Zemin de 1997 à 2002, est connu pour son amour de la musique classique, s’adonne à la calligraphie et aurait tenté de trouver une place dans un petit restaurant (bien entendu, il est difficile de déterminer ce qu’ils font réellement: aucun des anciens dirigeants mentionnés dans cet article ne pouvait être contacté lorsque nous l’avons rédigé, le département de l’organisation du Parti, qui gère le personnel, n’était pas plus joignable et le ministère des Affaires étrangères n’a pas répondu à nos multiples appels). Beaucoup d’anciens leaders chinois écrivent des livres ou leurs mémoires. Et certains, comme Jiang Zemin, restent politiquement actifs mais avec subtilité.

Que si peu d’anciens membres du Politburo aient voyagé à l’étranger depuis l’accession au pouvoir du Parti communiste il y a soixante-six ans s’explique aussi en partie par le fait que, jusqu’à il y a vingtaine d’années, peu nombreux étaient ceux qui survivaient assez longtemps pour prendre leur retraite. Mao Zedong est mort en fonction en septembre 1976, tout comme le maréchal Zhu De, en juillet de la même année, et, avant eux, le Premier ministre Zhou Enlai en janvier. La Révolution culturelle menée par Mao de 1966 à 1976 (une campagne chaotique qui renversa totalement l’ordre social et politique du pays) vit la disparition d’autres hauts dirigeants mais dans des conditions plus troubles. En 1971, peu de temps après que le maréchal Lin Biao, successeur désigné de Mao, se soit brouillé avec le grand Timonier, il disparut lors d’un mystérieux crash aérien. D’autres moururent en prison, comme Liu Shaoqi, président de la Chine jusqu’à la fin des années 1960, qui succomba en 1969 après plusieurs années de torture.

Après la mort de Mao, le Politburo devint un endroit bien plus sûr pour ses membres: les successeurs de Mao n’avaient pas le pouvoir (ou le cran) d’assassiner leurs opposants. Lorsque Deng Xiaoping arriva au pouvoir quelques années plus tard, beaucoup de politiques étaient fatigués par les querelles dévastatrices qui avaient caractérisé les années Mao. Inquiet de sa position parfois précaire à la tête du pays durant les années 1980 et 1990, Deng Xiaoping a fait arrêter ses principaux opposants du Parti, les a assignés à résidence ou les a écartés du pouvoir… mais il ne les a pas assassinés, comme nous le montre, par exemple, le cas de la Bande des Quatre (des membres du bureau politique à qui il fut reproché leurs excès durant la Révolution culturelle), dont tous les membres purgèrent de longues peines de prison.

Jiang Zemin et Hu Jintao, les successeurs de Deng Xiaoping, s’adonnèrent tous deux à l’arrestation et à l’emprisonnement de rivaux politiques mais pas à l’échelle d’aujourd’hui. Plus qu’aucun autre dirigeant depuis Deng Xiaoping, Xi Jinping ressuscite la tradition maoïste de l’arrestation d’anciens leaders. Il a évincé plusieurs anciens membres du Politburo –notamment Zhou Yongkang, l’ancien numéro un de la sécurité en Chine. Compte tenu de l’agressivité de sa campagne anticorruption, la position de Xi Jinping dans le monde politique chinois est peut-être précaire. En avril 2014, l’ancien président Hu Jintao a visité le Hunan, province natale de Mao, ce que certains analystes ont interprété (avec le symbolisme capillotracté propre au Parti) comme une critique du maoïsme dur de Xi Jinping. Mais ne vous attendez pas à ce que Hu Jintao porte son message à l’étranger d’ici demain. Xi Jinping va sans doute préférer qu’il reste en Chine et qu’il se taise, quitte à ce que ce soit au détriment de la stabilité politique du pays. «Il y a beaucoup de tension», explique Bo Zhiyue en désignant tous ces anciens puissants du Politburo «aujourd’hui coincés en Chine sans possibilité de partir».

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