LGBTQMonde

«La Cage aux folles», le reflet de la vie cachée des homosexuels en Tunisie

Amira Bouziri, mis à jour le 14.01.2016 à 12 h 40

L’adaptation de la «Cage aux Folles» en Tunisie se joue dans un théâtre de la capitale. Un choix de thème audacieux qui fait écho à la situation des homosexuels dans un pays où, comme dans la pièce, mieux vaut se cacher pour exister.

 La «scène de la biscotte» lors de la représentation de la pièce de théâtre «Mrajel» du 8 novembre, au théâtre Le Mondial, à Tunis | Amira Bouziri

La «scène de la biscotte» lors de la représentation de la pièce de théâtre «Mrajel» du 8 novembre, au théâtre Le Mondial, à Tunis | Amira Bouziri

Les rideaux s’ouvrent sur un salon coloré, décoré de velours, de boas multicolores et d’une statuette représentant deux hommes nus qui luttent. Le ton est donné; la pièce de théâtre qui se joue à Tunis met bien en scène des hommes gays et des travestis. L’adaptation du célèbre vaudeville français La Cage aux Folles en version tunisienne a encore fait salle comble. Cette pièce de théâtre, jouée pour la première fois en 1973, raconte les péripéties d’un couple d’hommes gays et efféminés. Ils cherchent à cacher leur homosexualité pour se faire accepter par la future belle-famille de la fille de l’un deux.

En Tunisie, la pièce Mrajel –jeu de mot qui prend le sens de viril en tunisien– est aussi drôle que l’originale. Mais, surtout, elle tombe à pic dans le débat sur l’homosexualité, dans un pays où sa pratique est illégale et où les arrestations se multiplient. En décembre 2015, six étudiants, dans la ville de Kairouan, dans le centre du pays, ont été condamnés à trois ans de prison et trois ans d’interdiction de séjour dans cette ville. Un autre, qui a été jugé dans la ville de Sousse en première instance en septembre à un an de prison, vient de voir sa peine être réduite à deux mois d’emprisonnement et à une amende de 300 dinars.

Chacun de ces jeunes hommes a subi un test anal, sans son consentement, avant d’avoir été jugé. Car c’est, plus précisément, la sodomie qui est interdite par la loi 230 de la constitution tunisienne. L’évocation de l’homosexualité dans les médias est très récente, le sujet a toujours été tabou. La première manifestation publique LGBT a eu lieu en mai 2015 à Tunis. Depuis, une association qui se bat pour la dépénalisation de l’homosexualité, a largement fait parler d’elle: attaquée par des politiciens ou des religieux, l’association Shams (soleil en arabe) a été rapidement menacée de dissolution. Son vice-président, Hedi Sahly, explique leur stratégie: «Contrairement à d’autres associations, nous jouons sur la visibilité pour que le public soit enfin informé sur l’homosexualité. Même si nous en subissons les conséquences, nous assumons.»

Choisir de se montrer: attention, danger

Des menaces de mort fréquentes, des agressions physiques, des membres de l’association qui se font licencier ou virer de leur domicile familial; l’association Shams, malgré cela, se bat ouvertement pour protéger les gays et pour que l’homosexualité soit légalisée en Tunisie. «Même des homosexuels nous reprochent notre grande présence médiatique!» s’exclame Hedi Sahly, qui ajoute que la majorité des gays en Tunisie préfèrent se cacher. Comme dans la pièce de théâtre alors, à laquelle il a été justement invité et qu’il a trouvé «très drôle» et pas «moqueuse»; il vaut mieux dissimuler sa nature pour se faire accepter.

Le couple gay: Fifi, joué par Mohamed Dahech (à gauche) et Bibi, incarné par Haythem Hadhiri (au milieu), l’auteur du texte adapté de La Cage aux Folles, le 8 novembre 2015, à Tunis | Amira Bouziri

Fifi, le personnage qui aime se maquiller et porter des robes, doit se travestir en homme pour se faire accepter par la future belle famille de sa fille adoptive. Celui qui joue son compagnon et l’auteur de la pièce et comédien, Haythem Hadhiri, souligne une exception tunisienne: «Je connais beaucoup de Tunisiens qui sont parents, à qui cela ne gênent pas d’avoir des amis homosexuels, mais qui n’accepteraient pas d’avoir un enfant gay.»

Plus d’ouverture d’esprit et de tolérance; l’auteur est clair sur le message porté par la pièce, pourtant il ne souhaite pas parler de défense de la cause gay. «Je l’ai choisie parce que c’est un très bon vaudeville», explique le comédien, tout en admettant que «c’est la force de la pièce de simplement mettre en scène un couple gay parce que cela existe dans notre société».

Montrer un couple homosexuel au théâtre, en Tunisie, est un choix audacieux mais la pièce a été bien accueillie par le public. Haythem Hadhiri dit n’avoir jamais reçu de critiques négatives à propos du sujet abordé. Néanmoins, tout ne s’est pas déroulé sans remous. Mrajel devait se jouer en novembre 2015 au théâtre municipal de Tunis et a été annulé à la dernière minute, «sans explication», selon l’auteur du texte, qui ose parler de «censure». Depuis, la pièce se joue dans un théâtre privé de Tunis.

Clin d’œil à la montée de la politique islamiste

Hedi Sahly, vice-président de l’association LGBT Shams, est heureux de pouvoir parler librement d’un sujet –l’homosexualité qu’il était impossible d’évoquer auparavant. Pourtant, il déplore le fait que, depuis la révolution de 2011, les arrestations pour pratiques homosexuelles soient devenues particulièrement fréquentes. «Avant la révolution, il était très rare de se faire arrêter pour homosexualité, aujourd’hui, cela arrive tous les mois», assure-t-il. Un fait que confirme Maître Fadoua Brahem, l’avocate de l’étudiant jugé en seconde instance à Sousse et qui se saisira prochainement de l’affaire des étudiants de Kairouan. Elle se bat pour protéger les libertés individuelles du citoyen tunisien, «menacées depuis que la Tunisie a été gouvernée par des islamistes».

Mais, pour elle, qui défend les homosexuels devant la justice contre «les abus de la police», il n’est pas judicieux de trop s’exposer pour faire accepter l’homosexualité: «Ce n’est pas une thérapie de choc qui pourra changer les choses, il ne faut pas oublier que nous vivons dans un pays musulman.» L’avocate appelle plutôt ses confrères à se dévouer pour défendre les jeunes hommes soumis à un test anal sans consentement, une pratique qu’elle juge «violente et inefficace».

Dans la pièce de théâtre, la politique tunisienne n’est pas épargnée. Le père, du futur gendre du couple gay est un député conservateur. Il a soif de pouvoir et souhaite supprimer tous les établissements de nuit quand il y accèdera: un clin d’œil à la montée de la politique islamiste et conservatrice d’après la révolution. Aujourd’hui, malgré un pouvoir politique plus libéral et une constitution largement saluée dans le monde, la loi 230 qui condamne les homosexuels à trois ans de prison entache la justice tunisienne. Dans ce pays où l’homosexualité est condamnée, dans le centre de Tunis, la pièce de théâtre Mrajel s’achève, dans la bonne humeur, sur une scène où le couple gay finit par s’assumer devant la future belle-famille. Et tous les personnages de la pièce –les hommes aussi dansent vêtus de robes de cabaret. Si tout cela n’est que du théâtre, les défenseurs des droits de l’homme espèrent que la tolérance envers l’homosexualité ne sera bientôt plus une fiction.

Amira Bouziri
Amira Bouziri (1 article)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte