Sports

Derrière la seringue dopante russe, des pratiques universelles

Benoît Vittek, mis à jour le 07.01.2016 à 11 h 55

Au cœur de la dernière grande affaire de dopage, la Russie incarne aujourd’hui le dévoiement du sport professionnel. Ce scandale ne peut faire oublier que les dérives existent dans tous les pays.

Tribunes du stade de Stavropol, en Russie, le 10 novembre 2015 | REUTERS/Eduard Korniyenko

Tribunes du stade de Stavropol, en Russie, le 10 novembre 2015 | REUTERS/Eduard Korniyenko

«Peut-être les restes du système soviétique.» Dick Pound a convoqué début novembre fantômes du passé et fantasmes du présent pour commenter un incroyable scandale d’État, qui mêle athlètes et autorités russes, jusqu’aux services secrets. L’ancien président de l’Agence mondiale antidopage (AMA), à la tête de la commission d’enquête qui a poussé l’institution à demander la suspension de la fédération russe d’athlétisme et du laboratoire d’analyses de Moscou, est ainsi en phase avec les regards incapables de se détacher de cet épouvantail.

Pourtant, loin de Moscou, loin des vestiges du communisme, le dopage est un fléau universel. Il frappe toutes les disciplines. Il est, aussi, présent dans tous les pays. C’est notamment ce que démontre le Mouvement pour un cyclisme crédible. Las des préjugés envers son sport, l’ancien dirigeant d’équipe cycliste Roger Legeay publie avec ses équipes des statistiques sur la répartition des cas de dopage avérés par discipline et par nationalité.

«Bien sûr, on ne peut pas prendre en compte les cas qui sont cachés», sourit-il. Mais, quand même, «on voit bien que le dopage n’a pas de frontières. La tricherie est dans la nature humaine, quelles que soient la discipline et la nationalité». D’où la nécessité d’une action globale plutôt que des indignations ciblées.

Le tour du monde des affaires de dopage

Si elle épingle pour l’instant la seule fédération russe, l’AMA est d’ailleurs la première à reconnaître que «la Russie n’est pas le seul pays, ni l’athlétisme le seul sport, à faire face au problème du dopage organisé». Dans un rapport publié en juin 2015, l’AMA revient en détail sur les cas de dopage recensés en 2013. Avec 1.953 athlètes épinglés, on fait le tour du monde, de A comme Afghanistan à Z comme Zimbabwe. La Russie décroche la palme (225 cas), devant la Turquie (188) et la France (108).

On voit bien que le dopage n’a pas de frontières. La tricherie est dans la nature humaine, quelles que soient la discipline et la nationalité

Roger Legeay, ancien dirigeant d’équipe cycliste

Cette idée que le problème est généralisé, le Néo-Zélandais Nick Willis, médaillé olympique en 2008, la partage. Et l’exprime sur Twitter avec beaucoup plus de virulence:

«Notre sport est une énorme farce. Même contrôlés positifs, les athlètes peuvent corrompre les autorités.»

 

«Le postulat était qu’un tiers des médaillés sur les épreuves de fond étaient dopés [selon une enquête du Sunday Times et de l’ARD]. Je me risquerais à dire que c’est le double.»

 

«Les Russes ne sont pas les seuls coupables

 

«Il faut tout faire exploser pour repartir de zéro

«Partout, il y a la lie au fond de la bouteille»

Hajo Seppelt, le journaliste allemand à l’origine de ces révélations, montre dans son documentaire The Shadowy World of Athletics que le premier sport olympique est gangréné par les pratiques dopantes, bien au-delà du cas russe. Il souligne notamment le cas kényan, dont l’AMA s’est également emparé. D’autres enquêtes ont pointé le sprint jamaïcain (incarné par la superstar Usain Bolt) et un centre d’entraînement financé par Nike dans l’Oregon (avec notamment le double champion olympique britannique Mo Farah).

 

De l’Union cycliste internationale (UCI) à l’Association internationale des fédérations d'athlétisme (IAAF) en passant par la Fifa, les instances supranationales ne garantissent pas, elles non plus, l’intégrité de leur sport. Aux États-Unis, les autorités fédérales se sont emparées de l’affaire Armstrong. C’est encore le FBI qui fait aujourd’hui tomber le château de cartes corrompues de la Fifa. C’est désormais Interpol qui lance une enquête internationale sur la corruption liée au dopage.

En attendant d’éventuelles suites, Roger Legeay classe déjà le dossier russe dans son panthéon des plus grandes affaires de dopage: pratiques du bloc de l’Est dans les années 1970 et 1980, Festina (en France), Balco (États-Unis), Puerto (Espagne), Armstrong (États-Unis). Le diagnostic est simple: «Partout, il y a la lie au fond de la bouteille. Après, il y a des pays plus volontaires, plus engagés et plus actifs sur ces questions. En athlé, quand on parle de la Russie, de la Jamaïque ou du Kenya, on voit que tout le monde n’a pas la volonté de s’engager.»

De l’autre côté des Pyrénées…

Ces dernières années, l’Espagne a été soupçonnée de protéger ses sportifs tricheurs, voire d’institutionnaliser des pratiques illégales. De premières questions surgissent lorsque l’affaire Puerto éclate. À l’été 2006, les services de police démantèlent un réseau organisé autour du docteur Eufemiano Fuentes. De nombreux cyclistes sont concernés, le Tour de France est éclaboussé. Mais les autorités espagnoles traînent la patte. Elles ne s’attaquent pas à certains champions prometteurs, encore moins aux étoiles du football.

En athlé, quand on parle de la Russie, de la Jamaïque ou du Kenya, on voit que tout le monde n’a pas la volonté de s’engager

Roger Legeay, ancien dirigeant d’équipe cycliste

Le docteur Fuentes avait pourtant affirmé travailler avec des sportifs de nombreuses disciplines: «Athlètes, joueurs de tennis, footballeurs, joueurs de handball, boxeurs.» Il pointe particulièrement les stars du ballon rond, avant d’adopter la stratégie du silence, se retranchant derrière des menaces de mort pesant sur lui et sa famille.

Une juge ordonnera finalement en 2013 la destruction des poches de sang qui auraient pu permettre d’identifier certains athlètes, malgré l’opposition de tous les acteurs de la lutte antidopage. Hors jeu après les révélations sur ses propres pratiques dopantes, Lance Armstrong se permet alors ce commentaire: «Je suis sûr que certains grands clubs de football ont eu de l’influence sur ce jugement.»

Dans le même temps, on assiste à une soudaine explosion de talents espagnols venus dominer de nombreux sports. Le pays, souvent frustré de grands succès internationaux, truste soudain le haut des podiums dans les compétitions de football, tennis, cyclisme, formule 1, basketball…

Pour les tricheurs, le champ reste libre

Trop beau pour être vrai? À l’automne 2011, Yannick Noah accuse. Dans une chronique publiée par Le Monde, il évoque la «potion magique» qui permettrait aux Espagnols de dominer leurs rivaux français. L’ancien champion, aujourd’hui de retour à la tête de l’équipe de France de Coupe Davis, n’apporte pas d’éléments concrets mais provoque de vives suspicions et une polémique rapidement incarnée par une poignée de sketches des Guignols.

 

Quatre ans plus tard, l’affaire est oubliée. Mais Damien Ressiot, ancien journaliste d’investigation, aujourd’hui passé à l’Agence française de lutte antidopage, maintient un regard critique: «Il n’est peut-être pas exclu que l’Espagne, à un moment donné, puisse avoir été tentée d’instituer de manière étatique des pratiques un peu inavouables, dit-il à RFI début novembre. Je pense que les choses ont changé ou sont en train de changer.» Dans le même entretien, Damien Ressiot explique que la Chine a «tous les moyens, notamment l’opacité», pour offrir à ses athlètes la même préparation que celle dispensée aux Russes.

Ces déclarations ont été peu remarquées, les regards se tournaient alors vers l’Est plutôt que la péninsule ibérique ou l’Empire du Milieu. Le scandale russe est effrayant par la révélation de pratiques institutionnalisées qui dévoient la compétition sportive au plus profond de son essence. Il n’est malheureusement que la partie immergée du dopage. Après tout, les meilleurs tricheurs passent souvent à travers les mailles du filet.

Benoît Vittek
Benoît Vittek (7 articles)
Journaliste
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