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C'est prouvé, le travail à domicile ne convient vraiment pas à tout le monde

En plein travail | Adrià García via Flickr CC License by

En plein travail | Adrià García via Flickr CC License by

Et si vous croyez que c'est fait pour vous, les chances sont grandes que vous déchantiez.

Peu avant de terminer la fac, j'ai été embauchée pour un boulot qui nécessitait de travailler de chez moi. Déjà, j'étais super contente d'avoir du travail, vu que la Grande Récession de 2008 battait son plein, et ce boulot-là en particulier me faisait sauter au plafond. Ma mission: concevoir des recettes de cuisine, une activité qui me plaisait. Je suis allée chez Ikéa pour m'acheter un bureau d'entrée de gamme et je l'ai installé dans un coin du studio que je venais tout juste de louer, déterminée que j'étais à consacrer une plage horaire régulière à mon travail, dans un espace qui lui serait exclusivement dédié.

En quelques mois, ma vie est devenue un enfer. J'ai abandonné ce bureau inconfortable pour mon futon moelleux, effaçant toutes les frontières qui pouvaient exister entre mon gagne-pain et le reste de mon existence. Pendant toute la journée, je procrastinais –tellement dur d'ignorer la vaisselle dans l'évier ou mes sites internet préférés– et tentais de rattraper le temps perdu une fois la nuit tombée. Certains jours, je ne passais même pas par la case douche ou sortie, jusqu'à me dégoûter moi-même et me prendre par le col pour une balade dépressogène. Pour le travail à domicile, j'étais la dernière des nulles.

Exercice de concentration

Qu'aurais-je pu faire pour que mon aventure évite de tourner au jus de boudin? Les conseils pour un travail à domicile efficace ne manquent pas, et certains y arrivent effectivement. C'est le cas de Graham Davis, qui, en mars, s'est mis à s'occuper de chez lui de la communication de Collage.com, un site permettant de personnaliser divers objets avec vos photos. Ses astuces? Adapter son environnement de travail pour éviter les écueils les plus classiques. «Au départ, dit-il, je voulais travailler dans mon salon, mais je n'arrivais pas à bien me concentrer.» Alors il a transformé une chambre d'ami en bureau et s'est attelé à travailler à des horaires de bureau normaux. Sa routine quotidienne inclut une promenade, qu'il fait avant de passer sous la douche et de s'habiller, pour ne surtout pas rester en pyjama toute la journée. Aujourd'hui, travailler de chez lui est un pur bonheur. «Je pensais que cela allait me plaire, mais je n'en étais pas vraiment certain», admet-il.

Il est très dur de savoir, avant d'avoir essayé, si vous allez vous plaire dans ce type de travail

Nicholas Bloom

Si votre plus grand fantasme est de tirer un trait sur les transports et de travailler de chez vous, il est probable que vous vous imaginiez aussi productif et efficient que Davis. Mais de récentes études laissent entendre que vous avez tout autant de risques de terminer comme moi: avec la concentration et le moral dans les chaussettes. En réalité, il semblerait que les gens n'arrivent pas très bien à prédire leur réaction au travail à domicile –et que certaines personnes ne soient tout simplement pas faites pour travailler de chez elles, qu'importe l'ergonomie de leur environnement de travail et la structuration de leur emploi du temps.

Retour au bureau

Une étude, publiée fin 2014 dans le Quarterly Journal of Economics, est la première à proposer un essai randomisé contrôlé du travail à domicile dans la littérature managériale. Globalement, elle légitime la pratique: les employés d'un centre d'appel de Ctrip, une agence de voyages située à Shanghai, se voient proposer quatre jours par semaine de travail à domicile. Certains volontaires sont exclus parce qu'ils n'ont pas assez d'ancienneté, de pièce dédiée chez eux, ou d'accès internet. Le groupe restant est divisé en deux et une moitié assignée aléatoirement aux quatre jours hebdomadaires de travail à domicile.

En moyenne, la performance des travailleurs à domicile augmente de 13%, car ils travaillent plus longtemps et prenent davantage d'appels, et leur taux de déperdition diminue par deux par rapport au groupe de contrôle. En outre, leur niveau de satisfaction professionnelle augmente. Merveilleux, n'est-ce-pas?

Oui, sauf que malgré tous ces signes positifs, la moitié des travailleurs à domicile décident, après les neuf mois d'expérience, de retourner travailler au bureau –globalement, parce qu'ils se sentaient esseulés. (Et ceux qui ont vu leur performance pâtir du travail à domicile ont plus de chances de vouloir ce retour à la normale). «Que la moitié d'entre eux décident de retourner au bureau nous a estomaqués, déclare Nicholas Bloom, professeur d'économie à Stanford et auteur principal de cette étude. Qu'importe qu'ils évitaient une heure et demie de transports quotidienne et, en moyenne, gagnaient un peu mieux leur vie du fait de l'amélioration de leurs performances.»     

Correlations complexes

Il faut aussi souligner que ces employés de Ctrip avaient tout un tas de facteurs en leur faveur. Ils étaient volontaires pour l'expérience, ce qui laisse entendre une plus grande motivation a priori pour le travail à domicile. De plus, Ctrip s'était chargé de l'installation de leur poste de travail à domicile. Et la nature passive de leur travail rendait l'esquive difficile: tout ce qu'ils avaient à faire, c'était mettre leur casque et prendre des appels. «Il est très dur de savoir, avant d'avoir essayé, si vous allez vous plaire dans ce type de travail, précise Bloom. Nous ne sommes pas très bons pour prévoir à quoi vont ressembler quatre jours de travail par semaine sur neuf mois. C'est un élément très éloigné du cadre de notre expérience.»

Dites qu'à cause du mauvais temps de janvier et de février, nous allons avoir deux mois d'hiver de travail à domicile

Nicholas Bloom

Quand Bloom et ses collègues allaient essayer de trouver des corrélations entre la réussite du travail à domicile et d'autres facteurs  la distance entre le domicile des employés et le bureau, leur situation conjugale et familiale, par exemple–, ils ne tombèrent sur aucun lien significatif. En d'autres termes, les employés de Ctrip n'étaient pas les seuls à ne pas savoir prévoir l'efficacité de leur travail à domicile –les économistes étaient logés à la même enseigne, qu'importe toutes les données dont ils pouvaient disposer.

Que peuvent en déduire les employeurs qui envisageraient laisser leurs employés travailler de chez eux –ou les individus désireux de le faire? En fin de compte, après les neuf mois de test, Ctrip permit à tous les employés de son centre d'appel de choisir entre le travail au bureau et le travail à domicile, et la productivité générale de l'entreprise allait augmenter de 22% –parce que ceux qui s'étaient rendus compte qu'ils détestaient travailler de chez eux étaient revenus au bureau. Ce qui veut dire que donner le choix à ses employés pourrait bien faire des miracles. (Une conclusion soutenue par d'autres études: permettre aux employés de travailler à mi-temps à domicile est corrélé positivement à la profitabilité, la productivité et des bonnes pratiques de management. Tandis que forcer ses employés à travailler au bureau vous pousse vers le syndrome de Yahoo).

Période d'essai

Selon Bloom, les managers qui auraient envie de laisser leurs employés travailler de chez eux devraient instituer une période d'essai sans dire au personnel que ses performances sont évaluées. «Par exemple, dites qu'à cause du mauvais temps de janvier et de février, nous allons avoir deux mois d'hiver de travail à domicile», propose Bloom. Si les choses se passent bien, permettez aux gens de travailler à domicile quelques jours par semaine –tout en surveillant leurs performances, pour vous assurer qu'ils ne flanchent pas.

Pour les managers envisageant d'embaucher du personnel travaillant exclusivement à domicile –ou les entrepreneurs espérant faire des économies sur leurs frais de fonctionnement–, la sélection des candidats doit être très méticuleuse. Collage.com, où travaille Davis, n'a pas de bureaux –tout le monde travaille de chez lui– et son PDG, Joe Golden, fait très attention aux gens qu'il embauche: il ne faut pas qu'ils pensent pouvoir travailler à domicile, mais il faut qu'ils puissent réellement le faire. «Je leur pose ce genre de questions: avez-vous déjà travaillé à domicile auparavant? Pour quel genre de travail et quand? Pourquoi voulez-vous travailler de chez vous? Avez-vous un espace de travail dédié?», explique Golden. 

Selon moi, en vieillissant, vous concentrer en travaillant de chez vous devient plus facile

Nicholas Bloom

Ayez d'abord des enfants

Bloom est du même avis: soit l'embauche doit être pointilleuse, «soit il faut faire une période d'essai, l'un ou l'autre», dit-il. À défaut, l'atterrissage risque d'être douloureux. Golden donne l'exemple d'un employé qu'il a été obligé de licencier «parce qu'il n'était pas vraiment réactif et ne faisait pas ce qu'il avait à faire» (même s'il admet ne pas savoir si cette personne s'en serait mieux sortie dans un environnement de travail classique).  

L'étude de Bloom laisse entendre que les gens ne savent pas évaluer leur aptitude au travail à domicile –mais est-il possible que des gens aussi nuls que moi se transforment en machines à productivité comme Davis? C'est possible. Aucune donnée ne permet de le dire mais, de son avis personnel, Bloom estime qu'avoir des enfants diminue l'impression de solitude– le plus gros grief des employés de Ctrip. «Selon moi, en vieillissant, vous concentrer en travaillant de chez vous devient plus facile, dit-il, mais je n'ai aucune preuve solide pour en attester. Je pense juste qu'il est normal que vous ayez plus de mal à rester longtemps entre quatre murs quand vous avez 19 ans qu'en étant plus âgé.»

Alors, en ce qui me concerne, tout espoir n'est pas forcément perdu. Peut-être, qu'un jour, je serai heureuse de travailler de chez moi. En attendant, tous les matins, je grimpe sur mon vélo pour me rendre au bureau. Et je suis bien contente d'avoir quelque part où aller.

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