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Danemark contre Suède: le laboratoire nordique de deux politiques migratoires opposées

Train de réfugiés en provenance du Danemark, à la gare d’Hyllie, à Malmö, en Suède, le 19 novembre 2015 | REUTERS/Johan Nilsson/TT News Agency

Train de réfugiés en provenance du Danemark, à la gare d’Hyllie, à Malmö, en Suède, le 19 novembre 2015 | REUTERS/Johan Nilsson/TT News Agency

La Suède est restée fidèle à ses principes sociaux-démocrates tandis que le Danemark a opéré un virage à droite depuis une quinzaine d’années.

Lors du premier débat de la primaire démocrate, en octobre, les candidats Hillary Clinton et Bernie Sanders n’ont pas tari d’éloges au sujet du Danemark, soulignant qu’il s’agissait d’un modèle de société auquel des démocrates authentiques devraient aspirer, même si, comme l’a fait remarquer Hillary Clinton, les États-Unis ne sont pas le Danemark.

L'ouvrage de Michael Booth The Almost Nearly Perfect People: Behind the Myth of the Scandinavian Utopia, publié en 2014, avait déjà apporté un bémol à la perception positive des sociétés scandinaves. Des journalistes américains ont également constaté que le tableau idyllique dressé du royaume de la Petite Sirène était loin de correspondre à la réalité. Ainsi, James Barrett, du Daily Wire, explique que le climat politique actuel danois devrait atténuer les ardeurs des Américains progressistes, observant que le gouvernement en place répondait «de manière tellement agressive à la crise des migrants en provenance du Moyen-Orient que cela mettait à mal le récit national de générosité compassionnelle».

De son côté, Ishaan Tharoor, du Washington Post, rapporte qu’un réfugié afghan issu de la minorité chiite hazara, Abolfazl Vaziri, âgé de 16 ans, a été expulsé dans son pays d’origine après avoir passé cinq ans au Danemark, en dépit du danger pour sa vie que représentait un retour en Afghanistan. Abolfazl Vaziri a été tué peu de temps après son arrivée à Wardak.

Ces articles contrastent fortement avec la vision idéalisée des deux candidats américains démocrates. La méprise outre-Atlantique est tout à fait compréhensible en raison d’une attention particulière portée par les gouvernements danois successifs à présenter une image au monde extérieur. Ainsi les Danois seraient le peuple le plus heureux du monde, «cOPENhague» l’une des villes les plus tolérantes et le Danemark à l’avant-garde de la liberté d’expression. Malheureusement, ces qualificatifs flatteurs se trouvent très souvent contredits par la réalité.

Pour l’observateur lointain, rien ne ressemble plus à un pays scandinave qu’un autre pays scandinave. Or, rien n’est moins vrai si l’on se penche sur les différences de politique migratoire entre le Danemark et la Suède. En dépit de la proximité géographique, force est de constater que ces deux pays se situent aux antipodes lorsqu’il s’agit du traitement des immigrés et réfugiés. Pour faire simple, l’on peut dire que la Suède est restée fidèle à ses principes sociaux-démocrates depuis plusieurs décennies tandis que le Danemark a opéré un virage à droite depuis une quinzaine d’années.

Percée du Parti populaire danois

Le succès du Parti populaire danois est lié à la personnalité de sa fondatrice, Pia Kjærsgaard. Elle commence sa carrière politique en étant membre de Fremskridtspartiet (Parti du progrès) qui développe dans les années 1980 des idées proches de celles que l’on entend du côté du parti de Jean-Marie Le Pen à la même époque. La portée électorale de Fremskridtspartiet reste cependant limitée. En raison de conflits internes, Pia Kjærsgaard quitte le Parti du progrès et fonde le Parti populaire danois en 1995. Dès les élections législatives de 1998, le Parti populaire danois fait une entrée remarquée dans le paysage politique danois avec un score de 7,4% et l’obtention de treize mandats parlementaires. Mais le Premier ministre social-démocrate Poul Nyrup Rasmussen considère le parti de Pia Kjærsgaard comme «ikke stuerent» (persona non grata), en raison de ses positions violemment anti-immigrés.

En mai 2002 cependant, le gouvernement libéral-conservateur nouvellement élu promulgue des lois, avec le soutien du Parti populaire danois, qui ont été décrites comme les plus strictes en matière d’immigration en Europe et ont été sévèrement critiquées par le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations Unies, le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe ainsi que par le gouvernement social-démocrate suédois.

À Malmö, vivent 6.000 couples dano-étrangers: la Suède répare les dégâts causés par la législation danoise avec une politique d’immigration «positive»

La mesure la plus spectaculaire a été de limiter les possibilités de regroupement familial. Si un Danois ou un résident étranger au Danemark épouse un ressortissant extracommunautaire (originaire d’un pays non membre de l’Union européenne), les conjoints doivent être âgés au minimum de 24 ans, n’avoir bénéficié d’aucune aide sociale au cours des douze mois précédant leur demande de permis de résidence et déposer une caution de 10.000 dollars pour pouvoir prétendre au regroupement familial. Si ces conditions sont réunies, le couple doit en sus passer l’épreuve de l’exigence d’affiliation (tilknytningskravet) devant le service des étrangers. Cette administration évalue si l’attachement commun au Danemark des deux membres du couple est supérieur à celui du pays d’origine du membre étranger du couple. Si tel n’est pas le cas, le membre étranger se verra automatiquement refuser le permis de résidence.

Les couples dont la demande a été rejetée s’installent généralement à Malmö, qui se trouve de l’autre côté de l’Øresund, détroit séparant le Danemark de la Suède. Six mille couples dano-étrangers y résideraient. La Suède, devenue leur terre d’accueil, répare les dégâts causés par la législation danoise: sa politique d’immigration «positive» est le miroir inversé de celle du Danemark.

Les principales différences en matière de politique d’immigration entre le Danemark et la Suède concernent principalement le permis de résidence et l’acquisition de la nationalité:

  • Au Danemark, le permis de résidence est temporaire pendant sept ans après l’obtention du statut de réfugié politique. Le permis de résidence peut être immédiatement retiré en cas de voyage dans le pays d’origine du réfugié ou si la situation dans ledit pays est considérée par les autorités danoises comme ne présentant pas de risques majeurs pour le réfugié. Ce n’est qu’après sept ans de présence légale sur le territoire danois que la résidence devient permanente. En Suède, les choses sont beaucoup plus simples puisque le réfugié obtient le permis de résidence permanent en même temps que son statut de réfugié politique.
  • La nationalité danoise peut être demandée deux ans après l’obtention du permis de résidence permanent. Le réfugié aura dû donc résider au Danemark au minimum neuf ans avant d’être éligible à la nationalité. L’obtention du passeport est en outre subordonnée à la réussite d’un examen de compétence linguistique danoise (correspondant au niveau baccalauréat). En Suède, le réfugié peut obtenir la nationalité après quatre ans de résidence. L’obtention n’est pas soumise à un examen de compétence linguistique.

Ligne dure

Inger Støjberg, actuelle ministre Venstre (parti conservateur-libéral) des Étrangers, de l’Intégration et du Logement a pris une initiative qui a surpris de nombreux commentateurs: elle a lancé le 7 septembre 2015 une campagne dans les médias internationaux pour dissuader les candidats à l’asile politique de venir au Danemark, expliquant à grand renfort d’arguments censés rebuter les potentiels demandeurs que le Danemark était tout sauf une terre d’accueil.

Cette initiative a été imitée quelques semaines plus tard par le gouvernement hongrois, qui a publié notamment des annonces dans la presse libanaise à destination des candidats à l’asile indiquant qu’ils n’étaient pas les bienvenus en Hongrie. Force est de constater que la ligne dure danoise à l’endroit des migrants fait des émules même chez des pays dont la politique d’asile n’est pas synonyme d’ouverture.

Pour comprendre ce qui se joue actuellement au Danemark, les notions d’agenda setting (mise à l’agenda), de panique morale et de xénophobie d’État sont de précieux outils. La théorie de l’agenda setting, élaborée par Maxwell McCombs, montre qu’au-delà du message l’important est de contrôler l’agenda. Les médias décident quels sont les sujets qui doivent faire débat. Ils ne disent pas précisément ce qu’il faut penser mais juste qu’il faut penser à ces sujets. Au Danemark, la présence du thème de l’immigration et de ses effets négatifs a été constante depuis la campagne lancée par le tabloïd Ekstra Bladet en avril 1997 sur les étrangers au Danemark.

Cette mise à l’agenda a vu l’apparition d’une panique morale, définie par le sociologue britannique Stanley Cohen comme «une condition, un événement, une personne ou un groupe de personnes désigné comme une menace pour les valeurs et les intérêts d’une société». La médiatisation de cette menace (réelle ou supposée) devient elle-même le principal vecteur d’exacerbation des effets négatifs attribués à ladite menace.

Au Danemark, les principaux acteurs médiatiques Ekstra Bladet et Jyllands-Posten ont activement contribué à l’intensification médiatique du problème supposé de la présence des étrangers en général et de l’islam en particulier en faisant, pour reprendre une expression de Stanley Cohen, une couverture médiatique «stylisée». La menace décrite par les médias a forcé la main des politiciens, qui ne pouvaient être en reste face à «la gravité du problème»Ce traitement particulier relevant de la panique morale a eu pour effet l’élaboration d’une xénophobie d’État.

La xénophobie d’État désigne, suivant la définition de Jérôme Valluy, «l’ensemble des discours et des actes publics, émanant d’autorités publiques légitimes, produisant, volontairement ou involontairement, cet effet de stigmatisation de l’étranger comme problème, risque ou menace». Elle a trouvé un terrain d’expression privilégié au Danemark ces quinze dernières années, où les discours et actes publics à l’encontre des étrangers se multiplient.

Au Danemark, ces quinze dernières années, les discours et actes publics à l’encontre des étrangers se sont multipliés

Voici pour finir quelques exemples de la xénophobie d’État des autorités danoises qui ont marqué les esprits des commentateurs étrangers:

Ces quelques exemples permettent de mesurer la dérive dans laquelle se sont engagés les décideurs danois. Cette inflation discursive et législative a suscité la profonde irritation de l’actrice vedette suédoise de la coproduction suédo-danoise Bron/Broen Sofia Helin, qui s’est adressée aux Danois ainsi:

«Je suis fière de mon pays, du fait qu’il soit avec l’Allemagne le pays qui a le mieux accueilli les réfugiés. Quant à vous, Danois, il va falloir vous ressaisir. Il n’y a pas si longtemps de cela, certains d’entre vous ont eu besoin de fuir le Danemark pour être sauvés des nazis. Réveillez-vous!»

Le traitement suédois de la question migratoire contraste fortement avec celui observé au Danemark. L’origine de l’attitude généreuse suédoise se situe à la fin des années 1960, lorsque l’infatigable Olof Palme devient Premier ministre et entend faire prévaloir les principes d’égalité et de solidarité, faisant par là même de la Suède une terre d’accueil pour les persécutés du monde entier. Le pays est devenu la destination prioritaire des réfugiés syriens. Mais la Suède a atteint sa limite de capacité d’accueil: les dernières estimations indiquent pour la seule année 2015 l’entrée de 190.000 réfugiés sur le sol suédois, chiffre qui, rapporté à la population française, correspondrait à un afflux de 1.235.000 personnes.

Le Danemark et la Suède représentent deux pôles opposés de politique migratoire que l’on peut résumer à ce que l’on a pu observer ailleurs en Europe: modèle hongrois contre modèle allemand. Pour reprendre une formule de l’écrivain danois Carsten Jensen, très agacé par les partis pris xénophobes de son pays, «ce n’est plus l’Øresund qui sépare la Suède du Danemark, c’est l’océan Atlantique».

Note: depuis le 4 janvier 2016, la Suède a instauré des contrôles à ses frontières avec le Danemark. Cette décision pourrait être perçue de prime abord comme un revirement de la politique suédoise à l'égard des réfugiés. Elle est en réalité l'expression d'une crise profonde entre la Suède et le Danemark et d'une rupture de dialogue entre les deux pays. Cette crise a culminé au mois de septembre 2015 lorsque le Danemark a refusé le plan de répartition des réfugiés de l'Union européenne et qu'il s'est refusé à enregistrer les demandeurs d'asile traversant son territoire, puisqu'il n'était devenu qu'un pays de transit à destination de la Suède. Mais la goutte d'eau qui a certainement fait déborder le vase est une déclaration insultante d'Inger Støjberg le 6 novembre 2015 sur l'«irresponsabilité» suédoise: «La Suède mène depuis de nombreuses années une politique d'accueil des réfugiés irresponsable. Elle s'est elle-même mise dans le pétrin.» La décision subséquente de la Suède a été de fermer les frontières avec le Danemark.

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