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Non, mon bébé n’a pas froid, merci

Rebecca Schuman, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 08.01.2016 à 3 h 42

En hiver, mamies inquiètes et autres parfaits inconnus qui savent mieux que vous ce qui est bon pour votre enfant sortent du bois.

Il ne fait pas chaud dehors | Gabriel Garcia Marengo via Flickr CC License by

Il ne fait pas chaud dehors | Gabriel Garcia Marengo via Flickr CC License by

Il n’y a pas très longtemps j’ai pris l’avion pour San Diego avec ma fille de 10 mois (elle a été exemplaire pendant le voyage, vraiment, sauf qu’elle a essayé de manger la carte des consignes de sécurité pendant quatre heures). Pendant que j’attendais de récupérer le semi-remorque qui abrite son attirail digne d’une souveraine au niveau du tapis des bagages, je la secouais doucement dans son porte-bébé Ergo tout en la regardant déployer sa dernière offensive de charme en date qui consiste à faire coucou à tout le monde. Sa première victime fut une petite vieille dame qui s’approcha pour la scruter. Assurément, j’allais de nouveau être témoin de l’émoi d’une parfaite inconnue s’extasiant devant le charme de ma petite coquinette, la joie pure qu’elle dégage et celle qu’elle provoque chez tous ceux qui l’approchent.

La dame a regardé les pieds nus et replets de ma fille qui s’était débarrassée de ses chaussettes au détour d’une contorsion aérienne et s’est mise à hurler: «METTEZ DES CHAUSSURES À CE GARÇON!»

Winter is coming, mes amis parents, et vous savez ce que cela signifie (même à San Diego). De parfaits inconnus (voire des membres de la famille) vont aimablement dispenser leur conseils éclairés. Ils vont fermement nous faire savoir que nos tout-petits –qui, et c’est bien commode, ne peuvent pas encore exprimer ce qu’ils ressentent exactement avec des mots– ont froid.

Il faut lui mettre un bonnet! Il faut lui mettre des gants! Il faut lui mettre une cagoule! Comment osez-vous sortir ce bébé sans chaussures!!!!! (Peu importe qu’il fasse 21 degrés et qu’elle ne sache pas marcher!)

Conseils d’empaquetage de bébé

La culpabilisation par inquiétude interposée vis-à-vis de la température corporelle relative d’un petit humain est un passe-temps prisé tout au long de l’année mais jamais aussi populaire qu’en hiver. Début décembre, j’ai sollicité des parents sur les médias sociaux pour qu’ils me racontent leurs «histoires marrantes» sur des inconnus (ou des proches) qui leur auraient offert des conseils d’empaquetage de bébé sans qu’on leur ait rien demandé. Ce qu’on m’a répondu à maintes reprises, autant des amis que des lecteurs, c’est: «Ça arrive tout le temps –mais ce n’est pas marrant.»

Ce n’est pas vraiment drôle de faire tout son possible pour transporter un enfant à l’extérieur sans le transformer en bébé-glaçon mais que ledit bébé-glaçon arrache son bonnet, jette ses gants dans le caniveau

Il est possible que j’aie été insensibilisée au côté humoristique de la chose après que, pour la centième fois, quelqu’un m’a menacée d’appeler l’aide sociale à l’enfance parce que j’ai fait un geste un peu obscène près de ma fille pendant son sommeil. Mais il est également possible que ce ne soit pas vraiment drôle de faire tout son possible pour transporter un enfant à l’extérieur sans le transformer en bébé-glaçon, mais que ledit bébé-glaçon (et là je prends au hasard un exemple parfaitement aléatoire) ne tolère pas le moindre contact sur sa tête et, par conséquent, arrache immédiatement son bonnet et essaie de le manger, et ensuite, oh, regardez, elle vient de jeter ses gants dans le caniveau, et vous avez les sacs de courses dans une main, la poussette dans l’autre, et ça fait 45 minutes qu’elle devrait être au lit, et là, quel bonheur, un-e gentil-le inconnu-e vole à votre secours –pas pour vous aider à porter les courses, non, mais simplement pour vous faire remarquer, au sujet de votre enfant femelle plus genré tu meurs que son manteau de fausse fourrure rose et blanc fait ressembler à la poule d’un malfrat russe: «CE GARÇON A BESOIN D’UN BONNET!»

Oui madame, je sais. Et je suis vraiment, profondément désolée qu’elle déteste porter des bonnets, mais c’est comme ça. «Vous devriez LE FORCER!» Oh oui, j’avais oublié, je suis le Killgrave des Bébés et je suis capable de plier n’importe quel bambin à ma volonté.

Mais y suis-je réellement obligée? Est-ce que mon bébé a vraiment froid?

«Ça n’aide personne à être de bons parents»

J’ai récemment sollicité l’avis éclairé du docteur Rae Brager, pédiatre de Toronto, afin d’obtenir des réponses sans doute vaguement plus fiables que l’opinion spontanée d’un quidam dans une ville où l’hiver n’existe pas.

Oui, confirme Brager, les bébés et les tout-petits risquent davantage l’hypothermie que les adultes, parce que la «surface relative» de leur grosse caboche est supérieure à la nôtre. Cela signifie qu’à la saison des bonnets, qu’elle définit en gros comme étant «à peu près le moment où les adultes portent une veste légère», les petits à la tête découverte sont «bien plus exposés que ne l’est l’adulte qui les accompagne». Les parents responsables doivent pouvoir, avertit-elle, reconnaître les signes d’hypothermie légère à modérée: frissons (qui peuvent disparaître lorsque l’hypothermie s’aggrave), chair de poule, et lèvres ou peau bleue.

Oui, l’hypothermie est un danger réel, surtout si votre marmot joue dans la neige. Pourtant, les complications liées au froid ne figurent pas dans les principales causes de mortalité infantile aux États-Unis: ce sont les anomalies congénitalesla prématurité/hypotrophiela mort subite du nourrissonles complications liées à la grossesse et les accidents [en France, en 2012, chez les enfants de moins de 1 an la principale cause de mortalité étaient les infections de la période périnatale, les malformations congénitales et anomalies chromosomiques; NDT]. Entre 2006 et 2010, environ un bébé sur un million a été victime chaque année d’un «décès liés au froid» (selon le Centers for Disease Control and Prevention)–tragique, absolument, mais bien davantage de bébés et de petits enfants meurent chaque année de la grippe [dans certains États américains, le taux de décès dépasse 2,5 pour un million pour les jeunes de 0 à 18 ans; en France, huit enfants de moins de 14 ans sur un million; NDT].

En plein hiver, évidemment il faut mettre un bonnet aux enfants (et des gants, et une combi, et des bottes, etc.). «Les parents doivent être prêts à faire rentrer leurs enfants à l’intérieur si ceux-ci refusent d’être convenablement couverts», explique Brager. Mais bon, poursuit-elle, les inconnus inquiets (et les mamies) doivent reconnaître que la plupart des parents font de leur mieux –et que nous savons si notre enfant est frileux ou pas, ce qui n’est pas le cas de mon petit radiateur ambulant. En outre, les conséquences de ce genre d’ingérence bien intentionnée peuvent s’avérer bien plus graves qu’une simple contrariété passagère. «J’entends beaucoup de culpabilité et d’insécurité chez les mères que je vois en consultation et dans ma vie personnelle, et ça n’aide personne à être de bons parents», explique Brager. D’autant que beaucoup de petits ont parfois des circonstances atténuantes qui rendent le fait de porter un bonnet extrêmement compliqué, comme les enfants autistes qui «ont des problèmes sensoriels et ne peuvent gérer le contact du tissu sur leur tête».

De quoi j’me mêle?

Brager propose un test rapide que tout parent ou aidant peut faire immédiatement pour déterminer une bonne fois pour toutes si un bébé –bonnet ou pas bonnet, gants ou pas gants, cagoule ou pas cagoule– a vraiment froid. Il suffit de poser une main sous le col du maillot de bébé. «Est-ce que sa peau est chaude? Votre bébé est-il rose? Confortable et alerte? Alors il va probablement très bien.» Vous avez entendu, les mamies et autres de quoi j’me mêle du quartier?

Brager propose aussi un excellent exutoire à ceux qui ne peuvent pas se retenir de dispenser ce genre de conseil avisé en hiver. «Les parents ne savent que trop bien à quelle vitesse gants, moufles et bonnets disparaissent juste quand on a besoin, dit-elle. Beaucoup de familles n’ont pas les moyens de renouveler ces accessoires hivernaux perdus. Envisagez d’en acheter un ou deux pour le centre d’accueil de votre quartier, ou d’en laisser dans la classe ou la crèche de votre enfant pour les petits qui en ont besoin.»

Moi par exemple, je serais ravie de fournir plein d’adresses idoines au prochain qui insistera pour m’expliquer que mon enfant a froid. Ça m’empêchera de cracher ce que j’ai vraiment envie de dire: «C’est pas grave. Elle est bien trop bourrée pour s’en rendre compte

Rebecca Schuman
Rebecca Schuman (4 articles)
Journaliste
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