La France doit se guérir de sa «lepénite»

Marine Le Pen au Parlement européen, à Strasbourg, le 15 décembre 2015 | AFP/FREDERICK FLORIN

Marine Le Pen au Parlement européen, à Strasbourg, le 15 décembre 2015 | AFP/FREDERICK FLORIN

J’ignore si Marine Le Pen peut gagner ou non l’élection présidentielle de 2017, mais elle a déjà corrompu bien des esprits.

Rien n’est plus difficile que de respecter ses idées. Elles ne varient pas, contrairement aux opinions. Comment voulez-vous, au gré des circonstances, renoncer à la justice, au respect d’autrui, à la démocratie? Certes, s’en tenir fermement à ses valeurs peut être plus ou moins difficile mais cela ne change pas la question de fond: quels que soient les aléas, les idées doivent toujours l’emporter.

Dans le contexte actuel, il faut hélas constater que certaines valeurs sont mises à mal. Le plus inquiétant est qu’elles le soient sans qu’on ne s’en rende compte. Et, même, il semble que la vigilance de la société française soit endormie. Deux exemples frappent: les réactions du Front national au second tour des élections régionales et le débat qui traverse la société française sur les conditions de l’état d’urgence.

Jeu démocratique

Au soir du 13 décembre, l’extrême droite représentée par le Front national a hurlé: le «système» s’est encore arrangé pour faire barrage aux «forces populaires». Dans une bouche lepéniste, le système doit se lire «magouilles politiciennes». De fait, près de sept millions d’électeurs ont donné leur voix au FN au second tour. Ce n’est pas rien, mais il faut rappeler que le nombre de Français inscrits sur les listes électorales pour ces élections était de 45,3 millions. Le vote frontiste représente donc 15% de l’électorat total. Certes, le mode de scrutin n’a pas permis aux frontistes d’emporter une région, mais nous savons tous qu’il n’existe pas de système électoral parfait. La proportionnelle pure ouvre sur des majorités introuvables et le scrutin majoritaire accentue les écarts.

Avec 358 conseillers généraux sur 1.910, le FN détient donc un peu moins de 20% des sièges, ce qui n’est pas rien. Ça n’a pas empêché les dirigeants frontistes de crier au scandale. Ils ont accusé les partis traditionnels d’avoir tout fait pour leur barrer la route. En somme, ils les ont accusés de jouer le simple jeu de la démocratie.

À écouter les Le Pen, les abstentionnistes qui se sont mobilisés l’ont fait avec un pistolet sur la tempe. L’idée que ce sont les électeurs qui se sont opposés librement au FN ne semble pas monter jusqu’à la tête de ses membres. Du moins, dans leurs déclarations, mais elles sont révélatrices. Dans le fond, le lepénisme s’est révélé le soir du 13 décembre: le véritable scandale, c’est la démocratie. Elle se permet de donner aux électeurs le dernier mot!

Dans le fond, le lepénisme s’est révélé le soir du 13 décembre: le véritable scandale, c’est la démocratie. Elle se permet de donner aux électeurs le dernier mot!

Mais le pire n’est pas là. Le pire est que personne n’ait relevé la gravité d’une telle position. Personne n’a souligné que, dans les discours lepénistes, c’était la démocratie qui était en cause. Notre pays est vraiment malade. Il souffre de lepénite aigüe.

Menace terroriste

Il en souffre d’autant plus qu’un second sujet témoigne de sa maladie: l’inscription dans la Constitution de l’état d’urgence, avec en prime la possible déchéance de nationalité pour les binationaux, Français disposant d’une double nationalité. Les meilleurs juristes, les meilleurs spécialistes de la Constitution soulignent un point décisif: la tendance actuelle est à la primauté du juge administratif sur le juge judiciaire. En clair, cela revient à dire que le contrôle de l’exécutif par le juridique s’affaiblit. Outre les terroristes potentiels, le texte vise aussi les suspects qui représentent une «menace pour la sécurité et l’ordre public» ou qui sont susceptibles de porter une «atteinte grave à l’ordre public». Cela rappelle une mesure de 1926, en Italie, consistant à «recenser les citoyens suspects». Son ordonnateur s’appelait Benito Mussolini.

Ne nous y trompons pas: la constitutionnalisation de l’état d’urgence risque d’entraîner un changement profond de la nature démocratique de notre régime. Aucune démocratie dans le monde ne rompt ainsi l’équilibre des pouvoirs. Pour le dire autrement, la France d’aujourd’hui réagit à la menace terroriste, bien réelle et qu’il faut combattre sans relâche, en diminuant la garantie des libertés individuelles. Ce qui revient à dire qu’une démocratie comme la nôtre entend lutter contre ses adversaires grâce à un peu moins de démocratie.

À cet ensemble déjà peu reluisant, le projet de déchéance de nationalité ajoute la rupture avec le droit du sol. Pour une raison symbolique, dit-on, le pouvoir souhaiterait adopter cette mesure pour des personnes nées en France, donc françaises, coupables de crimes innommables. Qu’elles aient une double nationalité ne change rien. On est français ou on ne l’est pas. Quelle qu’en soit la raison, il y a dans cette démarche un renoncement grave à l’un des principes fondamentaux de notre histoire et de notre éthique. Démarche qui rappelle des lois de sinistre mémoire, celles de Vichy. Comme si la France refusait encore de reconnaître qu’elle a laissé grandir en son sein ce qui ambitionne de la détruire. Qu’elle doit désormais regarder cette réalité en face et s’interroger sur ce qu’elle doit engager comme mesures pour éviter que des jeunes Français ne se radicalisent en islamo-nazis. Que l’éducation est sans doute en cause. Que la machine à intégrer, grippée, mériterait d’être revue. Que l’espoir doit être redonné aux jeunes. Bref, que la lutte contre le terrorisme, qui ne fait que commencer, ne relève pas de la Constitution.

Que cela ne soit pas clamé par un pouvoir politique classé à gauche, c’est dire à quel point nous sommes malades. J’ignore si Marine Le Pen peut gagner ou non l’élection présidentielle de 2017 mais elle a déjà corrompu bien des esprits. Il est encore temps de nous reprendre. Au Parlement désormais de nous guérir de la lepénite qui ravage nos dirigeants. À lui de relever ce défi en favorisant tous les moyens de lutte contre le terrorisme mais sans faiblir sur le plan des principes démocratiques. Un défi où l’honneur a tout à gagner.

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