Culture

Michel Delpech, gentil dépressif régulièrement maltraité par l’existence

Thomas Messias, mis à jour le 03.01.2016 à 1 h 08

Hommage au chanteur de la maladresse touchante et de la solitude de l'homme des années soixante-dix.

Michel Delpech à l'Olympia, le 3 octobre 1992. BERTRAND GUAY / AFP.

Michel Delpech à l'Olympia, le 3 octobre 1992. BERTRAND GUAY / AFP.

Comme si j’avais toujours voulu me préparer à participer au casting de «N’oubliez pas les paroles», j’ai passé mon enfance à me repaître de variété française au lieu de vivre avec mon temps et d’écouter des artistes qui soient davantage «de mon âge». Mon premier souvenir de concert, c’est Michel Fugain à l’Olympia en 1992. Le plus beau des cadeaux d’anniversaire de toute mon existence.

Parmi les cassettes audio dont j’ai usé les bandes sur mon walkman Sony, il y avait cet enregistrement des Années Barclay, double best of de Michel Delpech dont mon père m’avait fait une copie. Pour la petite histoire, je n’ai découvert la chanson «Quand j’étais chanteur» qu’une bonne dizaine d’années plus tard, celle-ci étant placée en fin de disque et la cassette étant trop courte pour accueillir l’intégralité des chansons. Y figurait en revanche (mais in extremis) «Vu d’avion, un soir», sympathique morceau composé par le légendaire Julien Lepers.

Je n’avais pas poussé le vice jusqu’à me pencher sur la biographie du chanteur. Je n’avais que six ou sept ans, voyez-vous. Alors je m’étais inventé mon Michel Delpech à moi, sur la simple foi des paroles de ses chansons. Je m’imaginais un homme solitaire avec de vraies tendances à la dépression. Je ne me trompais absolument pas.

Delpech a toujours été l’anti-Sardou. Là où le Michel de «La maladie d’amour» et «Je vais t’aimer» ne cessait d’évoquer les sommiers qui grincent et les femmes qui disent merci, celui de «Pour un flirt» a toujours affiché une sorte de pudeur, et même une véritable gêne, vis-à-vis de son statut d’individu doué de désir et de sentiments. Même lorsqu’il se décrit comme le pire des salauds, c’est lui qu’on a envie de prendre dans ses bras, gentil dépressif régulièrement maltraité par l’existence.

Les exemples sont nombreux. On en considèrera trois. Dans «Les Aveux», Delpech explique à celle qu’il aime qu’il lui a menti depuis le début, qu’il s’est inventé un CV et un passé juste pour parvenir à la conquérir: «J’étais prisonnier / Je suis délivré / De la prison de coton / Que j’habitais depuis des années / J’ai tout fabriqué / Je me suis trompé / Mais je t’aime, pardonne-moi / Si tu m’aimes, alors aime-moi.» Le pire, c’est qu’on imagine bien qu’une telle méthode a toutes les chances de fonctionner. Que ses yeux de chien battu et ses épaules tombantes vont avoir raison de la pitié de la femme de sa vie, prête à lui pardonner d’avoir vécu sur du vent depuis si longtemps.

Dans «Ce lundi-là», Delpech se met dans la peau de Jean-Pierre, trentenaire qui décide un jour de descendre acheter des cigarettes et de ne jamais revenir, laissant derrière lui une femme nommé Michelle ainsi que leurs enfants (à moins que les enfants en question ne soient qu'une vue de l’esprit). Jean-Pierre dit non aux déjeuners routiniers avec les amis dans la fameuse Brasserie des trois dauphins, non aux comptes en Suisse, non aux dîners préparés avec amour par sa petite femme: «Il savait qu’à huit heures / La table serait mise / À côté de son assiette, il y aurait ses tranquilisants / S’il fallait toutes ces saloperies pour arriver à s’endormir / Ce n’était pas la peine d’avoir trente ans.» Ce soir-là, la pauvre Michelle remettra le couvercle sur la marmite du pot-au-feu, pleurant à chaudes larmes l’absence de Jean-Pierre… lequel est pourtant le héros de la chanson. À nouveau, la mélancolie qui traverse la voix de Delpech parvient, le temps de quelques minutes, à faire oublier les horreurs dont il semble capable.


Moins connue mais totalement délectable, la chanson «Je pense à toi» décrit le triangle amoureux le plus malsain de l’histoire de la chanson française. Devinez qui y joue le mauvais rôle... S’adressant à son ancien meilleur ami, dont il vient de ravir la fiancée, il lui explique tout naturellement la chose suivante: «Tu me disais que j’étais son grand frère / Je m’asseyais au bord de votre lit / En vous quittant j’éteignais la lumière / Et finalement, je prenais mon taxi / J’imaginais que j’étais à ta place / Je me sentais horriblement gêné / J’avais du mal à te parler en face / J’avais envie de tout te raconter.» Gamin, j’ai longtemps imaginé qu’on puisse réellement s’asseoir au bord du lit où dorment son meilleur pote et la copine de celui-ci, puis quitter discrètement la chambre au moment des préliminaires. De quoi vous perturber un garçon jusqu’à son adolescence. Mais j’avais avant tout envie de câliner ce pauvre Michel, clairement le plus à plaindre dans cette affaire (c’est si difficile de vivre dans la culpabilité, vous comprenez).


Michel Delpech, c’est la maladresse touchante du jeune mec un peu débile qui dit à une fille «Tu n’es pas très jolie / C’est génial de te trouver aussi jolie» dans «Fan de toi», de la star de la variété de «Quand j’étais chanteur» qui résume par «J’avais une vie de dingue» le fait que sa femme ait été jetée dans l’Indre par des fans. C’est la solitude de l’homme des années 1970, qui attend à côté de son téléphone que son plus gros crush daigne l’appeler («J’viens lui prendre un peu de tendresse / Quand ça peut lui faire plaisir / J’n’aurais pas idée / De la retenir», dans «La fille avec des baskets»), qui n’a pas le temps de finir sa bière parce qu’il doit aller faire le plein afin de reprendre la route seul (le fameux «Loir-et-Cher»), qui se retrouve célibataire après un divorce tandis que son ex-femme a déjà refait sa vie (dans «Les divorcés», avec ce précieux conseil, pas du tout déplacé: «Tu pourrais même faire aussi / Un demi-frère à Stéphanie / Ce serait merveilleux pour elle»).

Je n’ai jamais cru que le type derrière «Pour un flirt» était le vrai Michel Delpech. Ou alors un Delpech sous médocs, qui profiterait soudain des bienfaits de la chimie pour livrer une chanson d’amour très très niaise dont il n’y a pas grand chose à sauver (en revanche, je vous conseille la version espagnole de la chanson, assez délectable). Avant de retomber dans sa léthargie de cœur d’artichaut pas franchement sûr de lui, celui qui se demande si la fille qu’il a ramenée chez lui la veille au soir va bien vouloir rester toute la vie («Je l’attendais»), et qui se réjouit, près de trente ans plus tard, que celle-ci soit toujours à ses côtés («Dans Chatou qui dort», son ultime chef d’oeuvre, qui date de 2003). Parce que ce n’est que de la chanson, on pardonnera les frasques décrites plus haut pour ne se souvenir que de ça: un homme tendre, qui a tenté de repousser ses démons pour vivre dans l’amour. Les radios ne sont pas près de délaisser l’interprète de «Chez Laurette» et «Wight is Wight», autres tubes immémoriaux. Quant à la fameuse cassette audio de mes sept ans, je n’ai aucune idée d’où elle se trouve, mais elle tournera à jamais dans mon petit coeur de midinette.

Thomas Messias
Thomas Messias (139 articles)
Prof de maths et journaliste
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