Monde

L'Europe, musée ou laboratoire?

Moisés Naím, mis à jour le 07.10.2009 à 6 h 51

Ce n'est pas la question posée dans les référendums européens, mais c'est la question à laquelle tentent de répondre les Européens.

La culture et les traditions de l'Europe sont peut-être les principales forces qui lui donneront une impulsion. Mais cet élan pourrait aussi naître de sa capacité à inventer de nouvelles formes de gouvernement, d'intégration communautaire et de relations avec le reste du monde.

L'Europe du futur dépendra-t-elle davantage de ses musées, orchestres et restaurants ou de ses usines, laboratoires et universités?

Il s'agit, bien sûr, d'une vision caricaturale des dilemmes et possibilités auxquels l'Europe fait face. Elle demeurera une puissance culturelle et bénéficiera toujours d'atouts sur les plans scientifique, industriel et militaire. Mais comme toute caricature, l'idée d'une Europe musée contrastant avec celle d'une Europe laboratoire résume assez bien deux futurs possibles et très différents. Par l'expression «Europe laboratoire», je ne fais pas référence au potentiel scientifique, mais plutôt à la capacité à expérimenter de nouvelles formes de gouvernement, de nouvelles institutions, de nouvelles politiques publiques et de nouvelles règles de conduite.

C'est là-dessus que les Irlandais viennent de s'exprimer. Lors du premier référendum organisé l'année dernière, ils avaient dit «non». Depuis, les Irlandais ont changé d'avis. Mais à quoi ont-ils dit «oui»? Oui pour que l'Europe ait un leader à plein temps au lieu de dépendre, comme cela a été le cas jusqu'ici, d'une présidence tournante - tous les six mois, un chef d'Etat d'un des 27 pays membres préside l'UE. Il est prévu que le nouveau président de l'Europe ait un mandat de deux ans et demi et puisse être réélu pour un second et dernier mandat. Felipe González et Tony Blair figurent parmi les favoris pour occuper cette fonction.

Les Irlandais se sont également dit favorables à un système de vote plus juste en matière de prise de décisions collectives; à ce que chaque pays membre ait un représentant à la Commission européenne; à une amélioration du fonctionnement du Parlement européen; à ce qu'un représentant de l'Europe bénéficiant d'une plus grande autorité puisse traiter avec les pays étrangers en s'appuyant sur un mandat plus clair.

Ils ont aussi dit «oui» à divers autres changements de style, lesquels rendront un peu plus efficace et transparent le fonctionnement de l'Union européenne. Beaucoup de ces changements sont bureaucratiques, rasants et difficiles à comprendre (et à expliquer). C'est pourquoi les Irlandais eurosceptiques ont préféré axer leur campagne de dissuasion sur des éléments censés faire peur: adhérer au traité de Lisbonne entraînerait une baisse du salaire minimum, la légalisation de l'avortement et l'envoi de militaires irlandais en Afghanistan, entres autres malédictions cachées dans le traité de Lisbonne. Malgré leurs efforts, les électeurs ne sont pas entrés dans leur jeu et ont massivement voté «oui».

Ce vote tient moins à l'enthousiasme suscité par les changements institutionnels proposés qu'à la conviction que la situation en Irlande est meilleure quand le pays s'aligne sur l'Europe, et que la situation en Europe est meilleure quand l'Union mène une intégration plus profonde et plus efficace.

Pour autant, le référendum irlandais ne clôt pas le processus d'adoption du traité de Lisbonne: pour cela, encore faut-il que la Pologne le ratifie et que les tactiques dilatoires du président tchèque, Vaclav Klaus, échouent. Mais si ce traité est adopté, en 2010, l'organisation institutionnelle de l'Europe fera peau neuve. Ces innovations ne seront pas l'équivalent politique de la découverte d'un traitement radical contre le cancer, ni la formule magique qui résoudra les graves problèmes structurels qui guettent l'Europe. Mais il s'agira d'une avancée non négligeable, qui permettra aux Européens de mieux affronter l'avenir. Et l'avenir européen sera sans précédent.

Selon les calculs de l'historien américain et prix Nobel d'économie Robert Fogel, en l'an 2000, 6% de la population mondiale vivait en Europe; l'économie du continent représentait 20% de l'économie globale. Tandis que la Chine et l'Inde totalisaient 38% de la population mondiale et leur économie constituait ensemble 16% de l'activité économique globale. Fogel estime qu'en 2040, l'Europe ne comptera que 4% de la population mondiale et que son économie pèsera seulement 5% de l'activité économique dans le monde. En revanche, la Chine et l'Inde seront amenées à accueillir 34% de l'humanité. Leur économie aura grossi au point d'atteindre, en cumulé, 52% de l'activité économique internationale.

Dans cette mesure, il est indispensable que l'Europe aborde ses relations avec le reste du monde de manière unie, efficace et novatrice. Car des défis bien plus complexes l'attendent.

Moises Naim

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Image de Une: Le musée du Louvre Jacky Naegelen / Reuters

Moisés Naím
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