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Chefs-d’oeuvres, coups d’essais, gros débats: dernier inventaire de l'année musicale 2015

Courtney Barnett.

Courtney Barnett.

Notre chronique musicale bimensuelle étire son format pour replonger une dernière fois dans les grands moments pop de l’année.

1.Le buzzLes disques qui resteront de 2015

Nous avons pris nos distances avec ce principe dans notre dernière livraison. Ce n’était pas pour nous y livrer à notre tour. La liste d’albums mémorables que nous déroulons ci-dessous n’est pas le Top albums de Slate pour 2015, pas plus que celui de son auteur. C’est une tentative, alors que s’ouvre 2016 avec une excitation mêlée de soulagement, de dire combien certains disques ont été importants ces douze derniers mois. Quand les temps sont tourmentés, la bonne musique est plus ample encore, mais il est probable que nous aurions senti les mêmes vibrations à leur écoute. Certains de ces choix font leur première apparition, puisque notre rubrique bi-hebdomadaire repose sur une hyper-sélectivité. Pour d’autres, cela ressemblera à la répétition d’une fixette. Le bien commun est à ce prix.

Faisons simple. Dix albums et dix chansons sont proposés ici à votre méditation, sur un critère simple et unique: nous leur donnons des chances importantes de durer dans le temps et cela les rend éligibles au statut de chef d’oeuvre. Parmi eux, trois disques traverseront les années avec, de façon quasi certaine, un statut de poids lourds. Nous avons déjà évoqué le Ones and Sixes des Américains Low, admirables artisans d’une slow pop depuis plus de vingt ans ici et ici. Hors de cette rubrique, il fut surligné que le Carrie & Lowell de Sufjan Stevens et le No Song, No Spell, No Madrigal des Apartments avaient secoué les coeurs fragiles avec une intensité propre à la plume de leurs auteurs. Avec son album de famille grand ouvert, Sufjan Stevens vient de rejoindre le Plastic Ono Band de John Lennon au rang de disque le plus impudique de l’histoire de la pop. Ce sont les trois évidences de l’année.

Dans cette même veine folk mélancolique, Bashed Out, des Britanniques This is the Kit, sera notre coup de coeur subjectif. Tempos lents, accords mineurs et mélodies plaintives: ces disques dessinent une bande-son assez sombre de l’année. Impossible d’établir quelle part appartient au hasard et aux traumatismes qui se sont joués entre le 7 janvier et le 13 novembre. C’est juste un fait.

C’est un autre type d’attachement qui justifie ici la présence de Jacco Gardner (Hypnophobia), Unknown Mortal Orchestra (Multi-Love) et San Fermin (Astronaut). Dans les trois cas, le cap du deuxième album fut franchi avec une énorme maîtrise, dans des registres différents –psyché pour Gardner, funky pour Unknown Mortal Orchestra, baroque orchestral pour San Fermin– mais avec cette même capacité à défricher la pop de l’époque.

C’est aussi exactement ce font à leur façon trois groupes et artistes français habitués de ces colonnes: Chassol (Big Sun), Arlt (Deableries) et Manuel Bienvenu (Amanuma). Le premier est orchestral et a inventé un genre global à lui seul: il nous l’avait raconté ici. Le second est francophone et creuse, depuis cinq ans, un son à la fois magique et déstabilisant. Le troisième chante en anglais une musique complexe et défricheuse, servie par l’un des groupes les plus impressionnants de l’année.

Si vous souhaitez accéder à une photographie plus objective de l’année 2015 telle que l’ont délivrée moult médias, vous pouvez relire notre digest d’il y a deux semaines ou fureter sur la page récemment créée pour rassembler les tops des médias francophones. Vous y constaterez l’omniprésence du Currents de Tame Impala. Notre regard général sur cet disque est plus critique, même il a le mérite essentiel de donner à l’année une pépite pop sur laquelle Dans ton Casque fit une crise d’hystérie très rapide. «Let It Happen» écrase Currents et l’année musique de son insolente créativité, de sa vibrante modernité, de son irrésistible puissance. L’idée de consacrer un article isolé à ce morceau nous a traversé l’esprit plusieurs fois. Et si le hasard ne vous a toujours pas confronté à ce bijou absolu, lisez qu’il est pour nous l’équivalent de ce que fut «Satisfaction» des Rolling Stones dans les années 1960, «Bohemian Rhapsody» de Queen dans les années 1970, «Billie Jean» de Michael Jackson dans les années 1980, «Smells Like Teen Spirit» de Nirvana dans les années 1990 et «Seven Nation Army» des White Stripes dans les années 2000. C’est plus claire comme ça? 2016 sera peut-être une énorme année musique. La probabilité qu’un morceau concurrence «Let It Happen» est proche du néant.


Les neuf autres morceaux retenus se font petits face à pareil déluge de superlatifs, mais ils méritent votre coup d’oreille. «Blackstar» de David Bowie est l’ovni de la fin d’année. «Wendell Walker» d’Andy Schauf est une balade morbide et intense qui commence comme une marche funèbre avant de se développer comme un inédit de Jeff Buckley. «I’ve Got Life», improbable duo entre Nina Simone et Lauryn Hill, a le mérite imprévu de redonner une jeunesse éclatante aux deux divas. «Boys (That I Date In High School)» des Prettiots est un bonbon féministe venu d’un campus américain. «I Don’t Want To Let You Down» nous ramène Sharon Van Etten en très bonne forme après un album qui nous avait paru quelconque en 2014. «Red Drop» est le sommet du disque de pop mathématique des Russes de Motorama. «You Should’ve Gone To School» est le morceau-maître d’un des meilleurs disques du début d’année, signé BC Camlight. «Pharaon de Winter» est un morceau éponyme du groupe naguère construit autour de l’identité Please Don’t Blame Maxico. Julia Holter, enfin, a écrit le deuxième moment de grâce de l’année derrière «Let It Happen» avec «Feel You».

Tous ces morceaux, des extraits des dix albums cités, et beaucoup d’autres figurent dans cette playlist, qui est notre best of de 2015.

 

2.Les coups de pouceLes meilleurs coups d'essai de 2015

Tous les disques cités ici ont en commun d’avoir ouvert la discographie de leurs auteurs en 2015, de l’avoir fait brillamment. Ils ont objectivement leur place parmi les meilleurs albums de l’année toutes catégories confondues.

L’exemple-type du premier album éclatant fut celui de l’Australienne Courtney Barnett. Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit est l’un de ces enregistrements qui viennent répéter, asséner, confirmer que le rock n’roll n’est pas mort. L’autre «star» des newscomers de l’année est Benjamin Clementine, l’ex-SDF londonien au physique de mannequin, aux pieds nus et à la voix débridée. Dans le débat entre pros et anti qui a rapidement agité les auditeurs, nous faisons définitivement partie du premier camp : ce fut même le premier message du premier numéro de cette rubrique. L’Ecossais C. Duncan, avec Architect, a lui aussi réalisé un coup d’essai très haut placé dans de nombreux tops. Le premier disque d’EZTV, trio new-yorkais descendant naturel de Television, a eu moins d’écho. Puissions-nous rattraper cette injustice ici.

Deux albums made in France doivent être ajoutés à la liste. Feu! Chatterton a pris très au sérieux l’exercice du premier album. Ici le jour (a tout enseveli) est à fois une réussite et la promesse potentielle d’une très grande carrière. Chanté en anglais, le disque de folk géométrique de Thousand (alias Stéphane Milochevitch), The Flying Pyramid, est en réalité son deuxième essai. Le premier, réalisé avec les moyens du bord, était une sorte de brouillon du travail abouti qui a ouvert l’année. Son brouillon à elle, l’Anglaise Anna B Savage l’a livré dans un EP sans titre qui place déjà sur elle une pression maximale avant l’enregistrement d’un premier album.

Si vous souhaitez creuser l’année 2015 à travers ses nouveaux visages, c’est l’exercice dont se délecte Vincent Théval sur France Musique depuis quatre ans, lors du dernier Label Pop de l’année. Le numéro diffusé samedi dernier est, comme toujours, très instructif.

3.L'année vinylePrime aux premières éditions de vieilleries et raretés

Dans un article récent intitulé «Le vinyle a la cote» (indisponible en ligne), Les Inrocks insistaient sur les «problèmes de raréfaction» qui ont caractérisé, en 2015, la galette 33-tours redevenue tendance dans les années 2010. Moult retards de livraison, dus à la saturation des presses, ont perturbé l’année et ça ne fait visiblement que commencer.

L’amour du bon son s’est, par ailleurs, payé cher en 2015. La cours du dollar, la spéculation des maisons de disque en quête de nouvelles marges et la situation des presses se sont combinées pour rendre ordinaire un prix allant de 23 à 30 euros pour acquérir un simple.

L’offre vinyle est articulée autour de trois types de disques: les dernières sorties des artistes du moment, les rééditions d’albums parus il y a longtemps ou jamais sortis en vinyles et les premières éditions de pépites redécouvertes, souvent sous forme de compilation. En 2015, nous avons adoré les premiers, notamment le Bluffers’ Guide to the Flight Deck de Flotation Toy Warning. Nous avons écrit sur l’opportunité d’écouter de la nouveauté en 33-tours (Low et This is the Kit, parmi nos chouchous de l’année, y gagnent en amplitude). Mais si vous cherchez un tuyau pour trouver les meilleures opportunités dans une une offre saturée et investir le plus intelligemment possible, nous vous conseillons de guetter tout ce que la troisième catégorie a à proposer.

Qu’il s’agisse de raretés exhumées d’on ne sait quel studio abandonné, de compilations parues en première éditions ou de nouvelles propositions éditoriales autour de disques pressés à quelques exemplaires à l’époque, les petits trésors de la hype vinyle se trouvent ici. Les musiques de films, les musiques du monde, les musiques underground  et les musiques très anciennes suscitent, à parts égales, les objets les plus attachants.

La plupart des vinyles que Dans ton casque valorise appartiennent à cette catégorie. Il y a eu les bijoux de Born Bad Records sur la pop francophone des années 60, la musique contestataire des années 70 et le French boogie des années 80, les coffrets ultimes de Paramount Records sur les racines de la musique américaine ou encore des raretés d’Ennio Morricone.

Notre dernier petit plaisir de l’année 2015 s’appelle Ciné Pop et entre dans cette catégorie. Paru cet automne, ce disque simple exhume de parfaits morceaux sixties composés pour le cinéma. On y attend Georges Delerue s’essayer au genre avec classe pour Le Cerveau, Christophe chanter en anglais, Gainsbourg utiliser le cinéma comme un labo pour sa carrière solo ou l’immense François de Roubaix briller parmi les siens. Prix conseillé: 15 euros. C’est ça, le retour du vinyle qu’on aime. Même s’il est exact qu’à la fin d’une année si compliquée, entendre Tout le monde est beau, tout le monde il est gentil procure une expérience très décalée.

 

4.Des liensUne playlist, des playlists

Nous ne résistons pas à la tentation de délivrer, ici, le lien qui aurait été promu un jour «normal» de Dans ton casque. C’est le cadeau de Noël fait par Radiohead à ses fans le 25 décembre: un morceau que le groupe a compté pour le dernier James Bond, finalement non utilisé.

On y entend Radiohead en forme, maniant avec délectation le grand orchestre et les intervalles mélodiques propres au design sonore du film. On pense à «Pyramid Song» et à la période Amnesiac. C’est un coup parfait pour entretenir le fantasme qu’un nouveau disque du groupe d’Oxford va ressurgir ou se matérialiser en 2016.

Pour faire un dernier tour en 2015, nous vous proposons une série de playlists individuelles de collaborateurs de Slate.fr. Vous trouverez des extraits d’essence de l’année parfois affranchies de la sensibilité de l’auteur de ces lignes. 169 chansons, plus de 19 heures de musique, c’est ici que ça se passe:

– La playlist de Boris Bastide
– La playlist de Mélissa Bounoua
– La playlist de Gregor Brandy
– La playlist de Jean-Marie Pottier
– La playlist de Cédric Rouquette

Deux liens autres liens ne peuvent pas être occultés ici: la playlist géante des Concerts à emporter de la Blogothèque et, une nouvelle fois, la playlist de l'année de la NPR.

5.Un copier-collerTobias Jesso Jr.

Parmi les nombreux disques dont la valeur a été discutée cette année, le premier album de Tobias Jesso Jr, Goon, se pose là. Il fut le symbole de grands débats qui, nous le regrettons, n’existent plus vraiment dans les médias spécialisés sur la valeur des oeuvres de l’époque. Nous maintenons d’expresses réserves sur le trace que ce disque peut laisser et prenons acte de la première place que lui avaient attribués les Inrocks dès le début de l’année.

Parce que nous sommes fair-play, parce que lire sur la musique nourrit parfois autant que l’écoute elle-même, parce que nos convictions sur le sujet n’empêchent pas cet artiste d’être extrêmement sympathique et humble, il aura le dernier mot dans cette chronique:

«Je ne suis pas mal à l’aise si quelqu’un complimente mon songwriting –j’y ai passé beaucoup de temps et je suis content de mon travail. J’essaie toujours de m’améliorer et je ne pense pas du tout être le meilleur, ou parfait. Mais c’est différent quand on me complimente pour autre chose, par exemple ma voix ou un concert  plus les gens me disent qu’ils adorent ce sur quoi je doute, plus j’ai l’impression d’être un imposteur. Cela ne m’apporte ni bonheur, ni confiance en moi. Tu te mets alors à penser que tu reçois plus d’égards que tu le mérites. Tu te dis que tout le monde va finir par découvrir que tu n’es finalement pas si bon que ça. Je n’ai jamais pensé que ce que je faisais était cool ou révolutionnaire.»

 

Tobias Jesso Jr dans Les Inrocks, les 100 meilleurs albums de l’année, pages 6-7, décembre 2015.

Cet article et les belles vibrations qui l’ont rendu possible est dédié à Mickaël Juraver, grand musicien, lumineux ami, belle personne, inhumé le 31 décembre 2015 après sa tragique disparition à 39 ans.

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