Partager cet article

Peut-on être fan de «Star Wars» sans être un peu schizophrène?

Des fans de Star Wars déguisés en Boba Fett (à gauche), un personnage très approfondi dans l'Univers Étendu, et en Stormtrooper à Londres, le 14 mai 2002.

Des fans de Star Wars déguisés en Boba Fett (à gauche), un personnage très approfondi dans l'Univers Étendu, et en Stormtrooper à Londres, le 14 mai 2002.

Avec «Le Réveil de la Force», Disney a prolongé l'univers développé par George Lucas. le problème pour les fans, c'est que le nouveau «Star Wars» tente de remplacer un univers original construit de toute pièce il y a d'une trentaine d'années.

Non, vous ne verrez pas Rey, Finn ou Poe gambader dans les niveaux de Star Wars: Battlefront à l'occasion de futures extensions du jeu vidéo d'Electronic Arts. «Vous ne pouvez pas faire un jeu Star Wars qui viole le canon Star Wars», a expliqué lors d'un récent entretien avec des analystes financiers le directeur financier d'EA, Blake Jorgensen. «Ce qui veut dire que vous ne pouvez prendre quelque chose du futur et l'amener dans le passé», Star Wars: Battlefront se déroulant dans les époques de la première trilogie.

Des déclarations qui viennent remettre en lumière la délicate question du «canon» dans l'univers Star Wars, qui se repose avec une acuité particulière depuis la sortie du premier épisode de la nouvelle trilogie, The Force Awakens. En avril 2014, un an et demi après le rachat de la franchise par Disney et l'annonce de la mise en chantier de nouveaux films, le groupe de divertissement publiait un communiqué révélant que pour «assurer une plus grande liberté de création, et aussi pour préserver l'élément de surprise et de découverte pour le public, les épisodes VII à IX de Star Wars ne raconteront pas l'histoire présentée dans l'Univers étendu post-Retour du Jedi».

Un communiqué comme un autre, presque anodin pour les spectateurs qui ont contribué à faire atteindre au Réveil de la Force quasiment 2 milliards de dollars de recettes au box-office mondial en six semaines. Seulement, l'annonce a provoqué un «choc» chez les fans invétérés de la saga. En substance, elle signifie la fin d'une grande partie de l'univers riche de centaines d'œuvres développé en dehors des films et de quelques séries d'animations produites par Disney, comme Star Wars: The Clone Wars ou Star Wars: Rebels. Un univers appelé l'Univers étendu (UE), qui va des romans aux comics en passant par les jeux vidéos.

Relance des années 1990

Le succès de cet Univers étendu est dû d'abord à Howard Roffman, le vice-président du département «Licences» de Lucasfilm. Au début des années 1990, alors que la licence ne vendait presque plus de produits dérivés, ce dernier fait part à George Lucas de son idée de relancer l'attrait pour la saga. «Une des premières actions de Roffman a été de développer des romans qui se passaient après Le Retour du Jedi», explique Patrice Girod, ancien directeur de Lucasfilm Magazine.

Ce roman laissa entrevoir tout l’appétit du public pour une licence qui avait largement été en sommeil au milieu des années 80

Time Magazine, février 1997

Cette volonté se traduit par L'Héritier de l'Empire (1991), écrit par Timothy Zahn, qui constitue le premier roman d'une trilogie littéraire connue sous le nom de «Croisade noire du Jedi fou». L'histoire se passe cinq ans après le Retour du Jedi, la mort de l'Empereur et celle de Dark Vador et introduit un nouveau méchant: l'amiral Thrawn. 

Le livre devient un véritable best-seller, restant 39 semaines sur la liste des meilleures ventes du New York Times. En février 1997, le magazine Time analysait son succès:

«Ce roman laissa entrevoir tout l’appétit du public pour une licence qui avait largement été en sommeil au milieu des années 80.»

«Hoffman et Lucas se sont dit: “On tient quelque chose”», narre Patrice Girod. Avec raison. En 2007, l'ouvrage Star Wars, le livre culte dénombrait 62 millions d'exemplaires de livres labellisés Star Wars vendus en trente ans, traduits dans plus de trente langues et publiés dans soixante-dix pays. Soixante-dix titres ont également figuré dans la liste des meilleures ventes du New York Times depuis L'Héritier de l'Empire

Une continuité très respectée

L'univers Star Wars, malgré ses très nombreuses œuvres, a d'ailleurs toujours réussi à établir une continuité dans ses histoires, ce qui l'a rendu très cohérent aux yeux de ses fans et plus populaire. À l'inverse d'univers comme celui de Marvel, où les arcs et les histoires s'entrechoquent, chaque histoire des romans, comics ou jeux vidéos prend en compte les informations données par les autres ouvrages.

Patrice Girod a travaillé de près avec les personnes en charge de cette continuité lors des négociations pour lancer Lucasfilm Magazine, qui a commencé à paraître en 1995. Parmi elles, Allan Kausch, le responsable de la continuité de Star Wars à cette époque. «Son rôle était de faire en sorte que ça ne parte pas dans des choses trop externes, détaille Patrice Girod. D'éviter de sortir du carcan.» Le responsable a expliqué en 1996, dans le livre Les secrets de Star Wars, l'évolution de l'importance de la continuité:

«Le principe de tous les livres, romans, jeux vidéos et autre œuvres de spin-off est qu'ils marchent tous chronologiquement, que la continuité constitue une histoire ininterrompue. […] Depuis que nos films ont eu leur propre continuité interne, nous la maintenons dans les œuvres de spin-off. Techniquement, George Lucas a tout le temps établi une continuité en traçant les neufs films [sic]. Mais ce ne fut qu'en 1991, quand Timothy Zahn écrivit le roman L'Héritier de l'Empire, le premier best-seller Star Wars, que cela a été le commencement de ce que nous appelons la "renaissance de Star Wars", que la continuité est devenue une question.»

Un passage dans la «Légende»

Ce qui, au fil des années, s'est assimilé à un travail de titan. «C'est un univers très compliqué à gérer, Star Wars, aujourd'hui, estime Patrice Girod. Je pense que Disney a essayé de remettre tout ça à plat, de faire la différence entre ce qui est canonique et ce qui ne l'est pas». C'est ainsi que dans le communiqué de Star Wars, il était annoncé que l'Univers Étendu passe désormais sous un label différent, celui de «Légendes».

Une parodie d'un élément de la bande-annonce de Star Wars: Le Réveil de la Force«Il y a des histoires qui circulent. Tout est non-canon –tout». 

La nouvelle avait beaucoup fait réagir à l'époque sur les sites consacrés à Star Wars (et sur le web en général. La preuve, une parodie du film La Chute y est dédiée), notamment sur Star Wars HoloNet, un des plus importants sites francophones d'informations et d'actualités sur la saga. Les membres de l'équipe qui régissent le site consacraient, fatalement, une grande partie de leurs temps au traitement de l'Univers étendu. «Cet événement a suscité des débats très intenses dans l'équipe, parfois houleux, comme aucun autre ne l'avait fait auparavant», admet Frédéric de Foy, administrateur et créateur de l'HoloNet. Il est rejoint par Alexane Trubert, la rédactrice en chef du site:

«On s'est demandé si on prenait en compte cette séparation. Est-ce qu'on se moque de ce que dit Disney et on fait la chose à notre sauce, puisqu'à la base c'est quand même notre univers? Ou est-ce que l'on essaye de faire cohabiter les deux et satisfaire tout le monde? On a clairement des gens qui nous ont dit: "Moi, le septième Star Wars et tout ce qui sortira, je n'en veux pas." L'annonce a fait énormément de mal dans la communauté.»

De fait, Star Wars HoloNet a été séparé en deux avec un site par onglets, un modèle adopté également par les autres encyclopédies en ligne, comme Wookieepedia. «On peut consulter la fiche de Luke Skywalker en univers "Légendes" et aussi sa fiche en version canon», détaille Alexane Trubert, qui travaille sur le site depuis plus de huit ans. Une séparation qui implique un grand travail de réécriture puisqu'il y a exactement 9.460 fiches dans l'encyclopédie, selon ses propres chiffres. «Nous considérons que chaque fan doit avoir accès à l'information qu'il souhaite, sans mettre personne de côté», abonde Frédéric de Foy, dont la passion pour Star Wars est montée progressivement à partir du renouvellement de la licence avec les romans de Timothy Zahn:

«Les films, et surtout pour moi la trilogie originale, représentent le coeur de Star Wars évidemment, mais il se greffe autour de ce noyau dur un grand nombre de détails et d'histoires qui enrichissent énormément l'univers. Finalement, le contenu des films ne représente qu'une infime partie du contenu Star Wars total, en termes de quantité d'information. Pour certaines œuvres, il devient même parfois "difficile" de distinguer le film du roman. Quand tout s'enchaîne harmonieusement, les histoires s'associent tout naturellement. C'est ce qui fait le charme de Star Wars

c'est un incroyable, et inattendu, héritage pour Star Wars que tant de talentueux auteurs contribuent à de nouvelles histoires pour cette saga

George Lucas, en 1994

Patrice Girod, également un grand fan de la saga et de la science-fiction en général (il a publié un ouvrage fin 2015, aux éditions Bragelonne, nommé Générations Science-Fiction), comprend le sentiment des fans: «On a touché à leur madeleine de Proust!». Pourtant, quand la nouvelle classification élaborée par Disney est apparue, cela ne l'a pas «choqué outre mesure». Car pour lui, Star Wars est avant tout l'œuvre de George Lucas, et l'avis du créateur originel sur l'Univers étendu a varié au fil des ans. 

Dans la préface de la réédition du livre La Pierre de Kaiburr (Splinter of the Minds Eye en VO), en 1994, Lucas himself s'était confié sur la tournure que prenait son univers:

«Après la sortie de La Guerre des Étoiles, il est devenu évident que mon histoire –peu importe le nombre de films que cela prend à raconter– ne serait qu'une des milliers qui pourraient être racontées à propos des personnages qui peuplent cette galaxie. Mais ce n'étaient pas des histoires que j'étais destiné à raconter. Au lieu de cela, elles germeraient de l'imagination d'autres auteurs, inspirés par ce que la galaxie Star Wars peut apporter. Aujourd'hui, c'est un incroyable, et inattendu, héritage pour Star Wars que tant de talentueux auteurs contribuent à de nouvelles histoires pour cette saga.»

Il a ensuite nuancé sa position, intégrant parfois certains éléments ou personnages dans la prélogie tout en faisant fi d'autres informations (sur le personnage de Boba Fett par exemple).

En juillet 2001, George Lucas déclarait finalement, dans une interview pour le Cinescape Magazine, qu'il y avait «deux mondes»: «Le mien, formé par les films, et il y a un autre monde qui a été créé, que je qualifie d'univers parallèle –l'univers licencié des jeux, comics et des livres». De l'aveu de Patrice Girod, George Lucas a été dépassé par l'univers qu'il a contribué à créer. 

Un fan-service pas forcément apprécié

Ce qui explique pourquoi ce dernier n'a jamais délimité la période chronologique qui est désormais celle de la nouvelle trilogie. Avec deux univers en coexistence. Jennifer Heddle, rédactrice en chef chez Lucasfilm, a même précisé que l'Univers étendu continuait à exister «en tant que ressource» pour le nouvel univers préparé par Disney.

«Ils qualifient l'Univers étendu de "Légendes", mais ne se coupent pas de la possibilité d'aller piocher dedans. Comme avec Marvel où ils développent tel ou tel personnage», résume Patrice Girod. Une stratégie déjà utilisée du temps de Lucas, qui montre selon lui que «les créations dans les comics sont aussi nobles que celles provenant du département artistique de Lucasfilm».

Cependant, une telle opération, assimilée à du fan-service, ne fait pas l'unanimité partout. Alexane Trubert estime par exemple que les passionnés connaissent bien cet univers et en «attendent quelque chose de conséquent, forcément». Frédéric de Foy reste également réservé sur cette reprise partielle:

«Autant je peux comprendre la décision de créer un nouveau canon après l'Épisode VI, voire même je peux apprécier cette "fraîcheur" et les nouveautés, autant je trouve que le fait de piocher à volonté dans l'Univers étendu ici et là est une décision qui non seulement n'a aucun intérêt, mais qui en plus me semble "stupide". Pourquoi reprendre de temps en temps quelques éléments de l'UE, sans aucune logique par rapport à celui-ci puisque les continuités sont désormais séparées? Quel est l'intérêt de reprendre des termes ou notions "connus" en les plaçant dans un contexte totalement nouveau et même en les modifiant un peu au passage? Autant partir sur du contenu 100% nouveau et ne pas faire de "fan service" inutile et contre-productif.»

Le succès du septième opus montre néanmoins que les fans ne sont pas rancuniers. Les livres publiés depuis la reprise en main par Disney se vendent même bien (quatre se sont placés dans la liste des best-sellers de fiction du New York Times). Dans une tribune pour le site Star Wars Universe, un ancien lecteur de l'Univers étendu a expliqué que la formule était devenue «trop élitiste» et que sa disparition était une bonne chose: «Désormais, la franchise est accessible au plus grand nombre.».

Et comme l'avait indiqué John Jackson Miller, un romancier et auteur de comics sur Star Wars, la coexistence est toujours possible: «Le truc à propos des “Légendes”, c'est qu'elles peuvent être vraies, en partie ou en totalité». Comme souvent avec Star Wars, tout est question d'un certain point de vue.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte