En Ligue 1, dominer n'est plus gagner

Le goal Ludovic Butelle et ses coéquipiers angevins à la fin du match nul Angers-PSG du 1er décembre 2015 | AFP/JEAN-FRANCOIS MONIER

Le goal Ludovic Butelle et ses coéquipiers angevins à la fin du match nul Angers-PSG du 1er décembre 2015 | AFP/JEAN-FRANCOIS MONIER

C’est une révolution tactique qui se joue en Ligue 1 face à l’affirmation du PSG.

La première moitié de la saison de Ligue 1 vient tout juste de se terminer et, d’après les spécialistes, ce championnat est déjà extraordinaire: le PSG enchaîne les victoires et vient d’achever la première partie de championnat avec 51 points, un record; l’écart avec le deuxième, Monaco, est de 19 points, plus grosse différence du big-five; des «petits» clubs, comme Caen et Angers, trustent les premières places alors que les prétendants aux places européennes, Marseille et Lyon, déçoivent.

Peut-on dire que la saison 2015-2016 étonne à tous les niveaux ou ne fait-elle que réappliquer une tendance déjà observée dans les années précédentes?

Possession de balle

Le 12 décembre, le journal L’Équipe avait titré «Dominer n’est (vraiment) pas gagner». Il avait montré que, malgré la tendance générale observée dans les six dernières saisons de Ligue 1, la possession de balle n’était plus une variable significative: alors que le lien positif entre taux de victoire et taux de possession était de 56%, autrement dit que plus la possession augmentait plus les probabilités de victoire grimpaient, les meilleures équipes de Ligue 1 cette saison présentaient quasiment toutes des chiffres «aberrants».

À l’exception du PSG, Angers et Caen, alors sur le podium au moment de l’article, présentaient les taux de possession les plus faibles du championnat (respectivement 43 et 42%) et des taux de victoires très élevés. À l’inverse, Marseille, Lyon, Bordeaux, Lille, voire la lanterne rouge Troyes, réussissaient à obtenir des taux de possession très élevés malgré des taux de victoire contraires à ce que le modèle pouvait prédire.

Par exemple, Marseille disposait d’un taux de possession moyen de 57% entre la première et la dix-huitième journée; si la régression construite sur les six saisons précédentes était respectée, le club du Sud de la France devait prétendre à un taux de victoire égal à 55% alors qu’il n’était, à l’époque, que de 35%.

Néanmoins, ce modèle, basé sur la méthode des moindres carrés, n’était capable d’expliquer que 56% des résultats et ainsi pouvait laisser passer des phénomènes particuliers.

Kick-and-rush

Dominer ne fait pas tout. Certes, «pour marquer, il faut avoir la balle» mais cela n’assure pas forcément la victoire. Dans leur livre The Numbers Game, les économistes Chris Anderson et David Sally ont montré que la très grosse majorité des buts était amenée après une phase offensive de seulement quatre passes: dominer le jeu ne fait pas tout, l’important est d’être réaliste.

Ils citent l’exemple du tacticien Tony Pulis, l’ancien entraîneur de Stoke City et l’actuel coach de West Bromwich Albion, en Premier League. Ce dernier avait réussi à maintenir l’équipe de Stoke quatre années de suite en première division, malgré le plus petit budget du championnat et des joueurs de seconde zone. La stratégie adoptée était simple: le «kick-and-rush».

Ce n’est plus la possession et le contrôle du jeu qui compte mais les tentatives

Développé dans les années 1950 par l’Anglais Charles Reep à partir d’analyses statistiques rigoureuses, le «kick-and-rush» part du principe qu’un but fait suite à une action courte sur un tir le plus souvent tenté dans la surface de réparation adverse. Conclusion: dès que l’équipe a la balle, il faut la «balancer» dans le camp adverse et espérer qu’un coéquipier la récupère dans la surface pour tirer.

Ce n’est plus la possession et le contrôle du jeu qui compte mais les tentatives. «Pour Reep, vouloir à tout prix la balle est ubuesque. Au contraire, le ballon doit constamment être en position de tir, il faut tenter en permanence, toujours avoir au moins un but de plus que son adversaire. Construire le jeu ne sert à rien, attendre une brèche est inutile, il faut créer la chance en lançant ses joueurs offensifs à l’abordage.»

Tir cadré

Se pourrait-il que le jeu général du championnat de France ait changé à ce point pour que s’installe dorénavant un style à la Tony Pulis, à la Charles Reep? Si l’on regroupe, dans une même régression, les variables «taux de possession» et «taux de tir cadré», sur les six saisons précédentes, afin de déterminer le taux de victoire, on constate que le coefficient de détermination (R²) approche les 77%. Le modèle serait donc extrêmement significatif.

Entre 2009 et 2015, les meilleurs clubs de Ligue 1 étaient ceux qui, à la fois, dominaient le jeu et avaient le meilleur taux de tir cadré. La réponse est logique: pour gagner, il faut avoir la balle et réussir à faire trembler les filets.

Néanmoins, lorsqu’on applique la régression avec les données des dix-neuf premières journées en 2015-2016, on observe de nombreuses bizarreries statistiques. Les meilleures équipes ne sont pas forcément les plus dominatrices et celles qui contrôlent le jeu ne s’assurent pas forcément la victoire. De même, le réalisme n’apparaît plus comme un indicateur pertinent.

Victoire

Nice, avec le meilleur taux de tir cadré (46%) n’est même pas sur le podium et, de l’autre côté, Nantes, avec le taux le plus faible (28%), arrive à se maintenir à la treizième place. Si l’on compare le taux de victoire réel avec le taux de victoire que notre modèle aurait dû fixer, on arrive à distinguer les équipes qui surperforment et celles qui sous-performent.

Les deux équipes les plus surprenantes sont Angers et Caen. Alors que notre modèle probabiliste leur accorde respectivement un taux de victoire de 15 et de 17%, elles surpassent les attentes statistiques.

Les meilleures équipes ne sont pas forcément les plus dominatrices et celles qui contrôlent le jeu ne s’assurent pas forcément la victoire

Le SCO d’Angers, avec le deuxième plus faible taux de possession (44%) et un taux de tir cadré inférieur à la moyenne des clubs (34% contre 36%), devrait prétendre à un taux de victoire égal à 15% contre 42% actuellement.

Quant à Caen, son taux de possession est le plus faible de la ligue (41%) et son taux de tir cadré (37%) est le septième du championnat. Normalement, le modèle probabiliste lui accorde donc un taux de victoire de 17%, bien loin des 47% obtenus.

Tactique

Il semble bel et bien que la Ligue 1 ait évolué vers le «kich-and-rush»: dominer n’est plus gagner, tenter compte plus que tout. À ce niveau, ce n’est plus la chance qui joue: voir Caen et Angers devant sur dix-neuf journées, ce n’est pas un hasard mais la validation d’un jeu bien particulier.

À l’inverse, des équipes dominatrices, comme Marseille et Lyon, n’arrivent plus à s’imposer autant qu’avant et ne font plus preuve du même réalisme. C’est une révolution qui se joue en Ligue 1. Avec l’affirmation du PSG, les autres clubs ont dû trouver des alternatives et s’adapter aux évolutions tactiques. Ce ne sont plus les mêmes devant.

Si les équipes respectaient les tendances passées, où dominer et frapper étaient gagner, voilà à quoi ressemblerait le classement:

Force est de constater que nous en sommes bien loin.

Dans l’idéal, les clubs devraient seulement retenir ce que disait Bob Paisley, l’ancien entraîneur des Reds de Liverpool dans les années 1970: «Ne privilégiez pas les passes longues ou la construction d’un jeu court, réussissez juste votre football.»

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