Le jour où François Mitterrand a démissionné

François Mitterrand et Michel Rocard, le 14 juillet 1990. GILLES LEIMDORFER / AFP.

François Mitterrand et Michel Rocard, le 14 juillet 1990. GILLES LEIMDORFER / AFP.

Nous avons imaginé quelle aurait pu être l'évolution de la vie politique française si le premier président socialiste de la Ve République avait quitté l'Élysée en juillet 1990.

AVERTISSEMENT: dans Mitterrand (Flammarion), l'ancienne conseillère de l'Elysée Laure Adler affirme que François Mitterrand a failli démissionner au milieu de son second septennat, le 28 juillet 1990. Vingt ans après sa mort, nous avons choisi d'imaginer l'histoire qui aurait pu en découler. Toute ressemblance avec des faits et personnages réels ayant existé ou existant serait bien sûr purement accidentelle...

Stéphanie Garlan relut la lettre encore une fois.

«C'est pas vrai, Didier, viens voir ça!»

Didier Morand, son adjoint, s'approcha et la lui retira des mains.

«Quoi?
–Mitterrand va faire la plus grosse connerie de sa vie politique!»

La jeune femme s'alluma une autre cigarette, puis but une gorgée de ce Haut-Médoc qu'elle avait dégoté le week-end précédent lorsqu'elle se reposait à la campagne. Besogneuse, elle retapait une vieille maison en pierre dont il ne restait que les murs et le toit. Avec sa coupe naïve de garçon manquée et ses vestes en jean, elle détonnait au milieu du service politique de l'AFP, dont elle venait de prendre la tête il y a seulement quelques mois. Les premiers jours avaient été très durs; il y avait eu quelques crises, mais elle avait tenu bon. Et maintenant, elle tenait entre ses mains la lettre de démission du président de la République, rédigée dans un style fin et ampoulé, mais en même temps limpide. Mitterrand ne l'avait pas écrite lui-même, pensait-elle: il avait une écriture de notaire de province.

C'était Michel Charasse qui était venu la lui apporter en fin d'après-midi. Nous étions le 28 juillet 1990, et la France s'apprêtait à basculer.

«La plus grosse connerie de sa vie politique, c'était pas l'Observatoire, ah ah?», plaisanta Didier Morand, dans un rire gras qui s'éternisa en un long silence. «Et puis pourquoi c'est pas Jean-Louis Bianco qui t'a porté cette lettre?» C'est vrai, ça, pourquoi François Mitterrand avait-il tenu à ce que ce soit son fidèle ami et conseiller, alors ministre du Budget, qui accomplisse cette ingrate besogne plutôt que le secrétaire général de l'Elysée? Charasse, cigare mouillé entre les lèvres, avait tout fait pour convaincre Mitterrand de renoncer à son projet. En retour, il n'était parvenu qu'à s'attirer la colère du président de la République, qui l'humilia en l'obligeant à accomplir ses basses œuvres. Charasse connaissait pourtant les motivations profondes de François Mitterrand. Il ne lui en voulait pas.

On avait retrouvé Danielle dans les Pyrénées après plusieurs jours d'absence. Elle ne voulait plus adresser la parole à son mari. Mazarine, l'adolescente, faisait pareil. Elle avait toujours su imiter sa mère, Anne Pingeot, lorsqu'elle en voulait à son père. Ceci dit, elle était la seule à oser le contredire en privé comme en public. Impuissant et malade, Mitterrand en avait assez. La maladie l'épuisait mais il ne la nommait pas. Les soins, les médicaments... Qui savait qu'il était tombé lourdement, quelques jours plus tôt, dans les escaliers qui menaient à son appartement de la rue de Bièvre? Mis à part son médecin, personne. Sa vie ne tenait plus à rien, sa politique était laminée par les affaires successives. Il se sentait partir...

François Mitterrand repensa une dernière fois aux conséquences de sa décision, mais celle-ci était prise. Il ne pouvait plus reculer. Ce n'était pas la première fois qu'il avait pensé tout arrêter, depuis le jour où il avait appris son cancer, quelques semaines après son élection en 1981. On lui donnait trois mois, ou trois ans. Il avait déjà tenu neuf ans. Un signe du destin: tout perdre et tout gagner en même temps. Mais jusqu'ici, il ne pouvait se résoudre à abdiquer, et souhaitait prolonger cette République qu'il avait tant combattu. Au fond de lui, même s'il avait affronté le Général de Gaulle, même s'il avait commis ce pamphlet caricatural, Le Coup d'État permanent, il avait rendu un fier service à la Ve République: il avait prouvé qu'un président socialiste pouvait gouverner.

FLASH AFP / Mitterrand démissionne (Elysée) sg/dm

Une fois rendue publique, et comme il l'espérait secrètement, sa démission provoqua le plus grand bouleversement que la France ait connu depuis la Libération. Dès le lendemain, les grands ambitieux de la droite, Giscard, Balladur, Chirac, Séguin et même Sarkozy et Fillon, se frottaient les mains. L'heure était venue de reprendre le pouvoir, rêvaient-ils. Ils ne savaient pas encore qu'ils n'avaient aucune chance.

***

«On est bientôt arrivés?»

Dans sa voiture qui filait à toute allure par les voies sur berge, Philippe Séguin s'impatientait. Il avait mauvaise mine. Chirac avait donné rendez-vous à tous les ténors de l'opposition dans ses appartements privés de la mairie de Paris. Bernadette s'était, comme en Corrèze, occupée des sandwichs. Mais ce soir là, personne ne toucha à rien. Certes, Séguin enquilla quelques bières et laissa ses mains se balader sur le buffet concocté à la dernière minute, mais on aurait surtout dit qu'il le faisait pour ne pas faillir à sa réputation. Il grogna sur un conseiller, puis tapa dans une chaise.

Sarkozy prit la parole et tout le monde de court: «Soyons honnêtes, Jacques, il n'y a que vous. Vous êtes le seul en position de l'emporter!» Chirac acquiesça presque timidement. Il était étonné de la réaction de son poulain, qui s'était avéré un habile traître par le passé, Pasqua s'en souvenait encore. Balladur, engoncé dans son costume en tweed, cachait sa gêne dans un foulard en soie du plus bel effet. Plus personne ne contestait le leadership du maire de Paris. Personne, sauf Giscard, évidemment. L'ancien président se lança:

«Jacques, je ne peux pas vous laisser faire ça. Nous allons droit au désastre. Vous n'avez aucune chance!»

Les résultats du premier tour de l'élection présidentielle du 2 septembre 1990 allèrent lui donner à la fois tort et raison. Avant de s'en aller battre en retraite sur les hauteurs de Chamalières, l'ancien président de la République fut sèchement battu: 21% pour Chirac, 15% pour lui. Mais devant, très loin devant, Michel Rocard rassemblait près de 36% des voix, captant sans vergogne l'électorat centriste. Le deuxième tour du 16 septembre n'allait être qu'une formalité car, dans l'entre-deux-tours, Giscard appela à l'abstention, prenant, près d'une décennie plus tard, sa revanche sur le comportement de son ancien Premier ministre en 1981. Chirac fut balayé par Rocard avec seulement 45% des voix: «Ce corne-cul de Giscard, il avait déjà enterré De Gaulle, voilà qu'il recommence avec moi! Il ne l'emportera pas au paradis... même si je sais bien qu'il n'existe pas!»

Le 2 août, aux alentours de 2 heures du matin, l'Irak avait envahi le Koweit. Saddam Hussein avait balayé en quelques heures à peine la modeste armée qui se dressait face à lui. Dans la foulée, George Bush appela tous les chefs d'État susceptibles de le soutenir pour faire tomber le bourreau irakien. Toujours Premier ministre pendant qu'Alain Poher assurait pour la troisième fois l'intérim élyséen, Michel Rocard, fidèle atlantiste, décida de soutenir sans faille la coalition américaine, allant même au-delà de ce que François Mitterrand aurait décidé: la France allait bientôt revenir dans le commandement intégré de l'Otan. «De Gaulle, c'est terminé!», s'écria Rocard. François Mitterrand, qui se reposait chez lui, avait pris prétexte de sa maladie pour ne pas court-circuiter l'élection présidentielle, mais il mourait intérieurement de voir son rival remporter la partie.

***

«Le traité de Maastricht est l'occasion de prendre notre revanche!» Philippe Séguin, écarté de la dernière campagne présidentielle, avait rongé son frein pendant près de deux ans. Il savait maintenant qu'il avait l'occasion de rebondir, lui qui s'était d'ailleurs toujours rêvé un destin présidentiel. Et comme à son habitude, sa mégalomanie touchante le poussait à croire que ce destin n'était pas seulement circonscrit aux frontières françaises. Il avait même perdu du poids, s'était astreint à un régime qui creusait ses joues d'une rondeur toute méditerranéenne. En fait, il était à fleur de peau: une grenade prête à exploser! À ceux qui n'avaient pas connaissance de son régime, il commençait par blaguer: «Tu savais pas que j'étais malade?» Puis il pouffait de rire. En ce mois de septembre 1992, il savait qu'il pouvait toucher le cœur européen avec ce débat télévisé face à Michel Rocard, qui s'annonçait comme un grand oral pour celui qui s'était installé à l'Élysée depuis deux ans, tel un monarque qu'il promettait pourtant de ne pas devenir.

Dans cette course vers l'avenir, Séguin s'était adjoint un conseiller un peu particulier. Le jeune centriste François Bayrou collait à sa roue. Il croyait dans «l'unité nationale» (il n'avait que ça à la bouche), mais aussi dans la méritocratie républicaine. Sur l'Europe, il pensait qu'une fédération d'Etat-nations était peut être la solution, mais qu'il fallait laisser aux pays leur souveraineté. Il pensait surtout que le déficit devait être fortement réduit, sous peine, justement, de réduire à néant cette souveraineté. Les deux hommes s'entendaient, malgré leurs divergences de caractère (c'est un euphémisme) et d'idées. Ensemble, ils dénonçaient ce traité européen que Michel Rocard voulait faire adopter par référendum pour asseoir sa légitimité. Pourtant, ils l'aimaient bien, ce Rocard. Partisan d'une deuxième gauche, ni trop libérale mais assez sociale, il prônait l'autogestion, la proportionnelle et la participation des salariés dans les entreprises, à ses yeux la seule mesure juste prônée par De Gaulle.

À la brasserie du Père Claude, les deux hommes voyaient plus loin. «Après Maastricht, il faudra s'organiser», se projeta Bayrou. «J'ai déjà un programme», lui sourit Séguin. À tous les coups, le fils de Tunis bluffait encore. C'était bien son genre.

***

Michel Rocard allait perdre les législatives de 1993. Il sonda son entourage sur la meilleure solution à envisager. Faudrait-il rappeler Jacques Chirac, qui s'était fait piquer le RPR par Nicolas Sarkozy? Fallait-il envoyer Alain Juppé, qui tentait de faire vivre une musique singulière au sein du parti? Faudrait-il nommer un centriste capable de s'entendre avec le président de la République sur une bonne politique économique? «En France, Monsieur, le Premier ministre est là pour diriger une majorité», lui avait soufflé l'un de ses conseillers. «Impossible de nommer quelqu'un qui n'en a pas une à l'Assemblée.» Alors, qui?

Depuis la victoire du non à Maastricht, Philippe Séguin s'était imposé comme le vrai leader idéologique de la droite, même si son petit parti, le Parti de l'indépendance sociale et nationale (le PINSON), créé dans la foulée de la large victoire du non au référendum, ne faisait guère le poids face au RPR. Rocard persiflait, lui qui avait finalement imposé le traité européen par Congrès après le non massif des électeurs français: «Vous imaginez Séguin à Matignon? En deux heures, il serait prêt à déclencher une guerre, juste parce que ses œufs du matin n'étaient pas assez cuits!» En réalité, Séguin préférait du jambon de Paris et du pain au maïs pour son petit déjeuner. «Et tu sais pourquoi j'aime le pain de maïs?», demandait-il souvent. «Parce que c'est un truc de pauvre!»

Dans les circonscriptions, la droite ne savait plus comment faire. Ces législatives s'annonçaient plus difficiles que prévues. Divisée comme jamais, l'opposition présentait parfois jusqu'à trois candidats: celui de Chirac, celui de Sarkozy et celui de Séguin. «Elle va réussir à nous faire gagner!», tentait parfois de se convaincre Rocard.

***

En remportant les deux tiers des députés, Séguin et Sarkozy avaient finalement réussi à obtenir une majorité. Le PINSON et le RPR s'étaient divisés le magot. Entre les amitiés, certaines âmes basculèrent, si bien qu'on ne savait plus très bien qui était le véritable chef de cette vague bleue. Alors, Michel Rocard trancha pour la droite:

«Allô, Nicolas?»

À l'autre bout du fil, Nicolas Sarkozy répondit, la voix enjouée, depuis son hôtel particulier de Neuilly:

«Oui?
–Je veux te proposer Matignon!»

Michel Rocard savait très bien que c'était son rêve depuis toujours.

***

Le 5 août 1997, quelques semaines avant le premier tour de l'élection présidentielle. Les Français allaient devoir choisir entre un président usé, vieilli, fatigué à l'issue de son septennat (Rocard), un jeune Premier ministre fringant qui sortait pourtant de quatre ans à Matignon (Sarkozy) et son ministre des Affaires étrangères, ministre d'État, qui enchaînait les clopes dans un bistrot de la Place des Invalides (Séguin). «C'est notre tour, François, notre tour!» En face de lui, François Bayrou savait que c'était là que les ennuis risquaient de commencer; il avait conscience qu'en sept ans, Michel Rocard avait tout loupé alors même qu'il avait tout pour réussir. «Nous sommes une civilisation sans valeur suprême», se lamentait-il en tournant sa cuillère dans son thé vert, lui qui était obsédé par André Malraux: «Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas.»

Michel Rocard avait, depuis le début, intériorisé l'idée que l'État ne pouvait pas tout. Pire, il avait fini par penser qu'il ne pouvait plus grand chose. Il avait multiplié les lois «sociales», mais un tout petit social, rabougri, qui prétendait régenter la vie quotidienne. Une loi contre le tabagisme, une loi contre l'alcool, une loi contre la mortalité sur la route... En ligne de mire: le «Bien». Avec Rocard, les Français devaient «bien» vivre. Ou du moins vivre mieux. C'était sa grande litanie. «Avec moi, les Français vivront mieux», avait-il dit lors de ses vœux pour l'année 1997. En fait, Michel Rocard était un curé du «Bien». Il professait une nouvelle morale, une nouvelle religion, celle qu'on appelerait plus tard le «mieux vivre ensemble». On ne savait plus où on allait, mais on y allait en bonne santé. C'était déjà ça de pris...

Le chômage atteignait des sommets. On savait maintenant que pour faire passer Maastricht, le président avait du mentir, lui qui assurait pourtant: «La monnaie unique, ce sera moins de chômeurs et plus de prospérité!» N'ayant plus qu'à ramasser les miettes, Nicolas Sarkozy avait beaucoup oeuvré à Matignon. Il s'était beaucoup agité, certes, mais il avait fait ce qu'il avait pu pour recoller les morceaux. Son programme tenait en un mot: libéralisme. Il aimait Reagan, Thatcher et les patrons. À droite, toute! Rocard savait qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'être réélu face à un Premier ministre aussi jeune, aussi brillant, serait impossible. Il avait voulu tuer dans l'oeuf la candidature Sarkozy en le hissant jusqu'à Matignon: en réalité, il l'avait propulsée.

Il décida alors d'organiser un déjeuner avec son rival Philippe Séguin pour lui proposer un marché: leur âme contre le scalp de Sarkozy.

«Philippe, vous savez bien que face à lui, ce petit roquet prêt à tout, nous n'avons aucune chance! Regardez ça: je l'ai mis à Matignon pour montrer qu'au contraire, la France avait besoin de tempérance, mais les électeurs l'ont adoré! Ce sont des veaux! Il nous a tout fait, ce Sarkozy: des déplacements, des lois, des discours... Pas un jour sans qu'on entende parler de lui! Notre vie est un enfer...
– Que proposez-vous, M. Rocard, enfin, M. le président?

Séguin était très attaché à ces rites républicains et cette soumission à l'ordre royal héritée de la monarchie. C'était un homme de symboles.
Avez-vous un plan?
– C'est simple, Philippe, il faut lui briser les jambes, lui couper l'herbe sous le pied. Vous vous souvenez des 15% de Le Pen en 1988?
– Bien sûr, bien sûr... Chez moi dans les Vosges, le FN avait même fait 25%. Mais heureusement, nous lui avons coupé la tête, si j'ose dire...»

Pris de court par la démission de François Mitterrand, Jean-Marie Le Pen n'avait pas réussi à obtenir les 500 signatures nécessaires pour se présenter à l'élection présidentielle de 1990. Ses électeurs partis ailleurs, son parti était mort à petit feu, gangréné par les luttes internes, la plupart de ses lieutenants l'abandonnant pour aller rejoindre les rangs d'un RPR qui, sous la houlette de Sarkozy, avait pris un virage droitier. Les autres électeurs du FN, eux, s'étaient tournés vers le PINSON. Et la fièvre Le Pen était passée, comme si de rien n'était.

«Et bien, il faut faire renaître le phénix!, rigola Rocard. Il faut absolument le faire revenir pour faire la peau à Sarkozy! C'est notre seul moyen de l'affaiblir au premier tour!» «Vous n'y pensez pas, répondit Séguin. Vous faites entrer le loup dans la bergerie. Et le PINSON, vous y pensez? Vous pensez vraiment que je vais me laisser avoir par ce genre de tour?»

Toutes ces manœuvres dégoûtaient Séguin. Et pour la première fois, pourtant, il allait s'y soumettre.

«C'est tout l'objet de notre marché, Philippe...»

***

Philippe Séguin officialisa son ralliement à Michel Rocard le 15 août 1997. Le même jour, Alain Juppé annonçait qu'il quittait la vie politique. «Deux bonnes nouvelles pour le jour du débarquement de Provence!» Séguin s'était souvenu de ses années de jeunesse à Aix-en-Provence. Personne, parmi ses amis, n'osa lui dire qu'il faisait la plus grosse erreur de sa vie politique, même si presque tous le pensèrent. «J'ai déjà entendu ce genre de commentaire quand Mitterrand a démissionné!», se gaussa Séguin.

Le 2 septembre, premier tour de l'élection présidentielle, les résultats validèrent son intuition: Le Pen 13%, Sarkozy 18%, Rocard 32%. «Si l'on additionne les scores de la droite, nous sommes au coude-à-coude», osa Sarkozy sur France 2, sur le plateau d'une Arlette Chabot médusée par la trangression. En se déplaçant vers la gauche, Séguin et Rocard avaient remis en selle un Le Pen qui avait lui-même muté vers un souverainisme plus classique (lui se disait même «gaullo-bonapartiste», après avoir pourtant accueilli dans ses rangs les anciens de l'OAS) lors de sa traversée du désert, pour la plus grande joie de sa nouvelle conseillère spéciale, sa fille Marine. Voilà maintenant que Sarkozy voulait s'allier à lui, provocation suprême aux yeux des éditorialistes parisiens.

Avant le deuxième tour de la présidentielle, une rencontre entre les deux hommes fut organisée dans le plus grand secret dans l'arrière-salle d'un restaurant du XVIIe arrondissement de Paris, près de la place Pereire. Jean-Marie Le Pen était venu avec ses trois gorilles. Il s'assit de façon balourde, transperçant la salle afin que tout le monde le reconnaisse:

«Alors Sarkozy, on s'est retrouvé des couilles?»

Décidément, Le Pen allait lui faire payer les années où la droite, dont Chirac, l'avait obstensiblement ignoré.

«Bonjour M. Le Pen, je vois que vous êtes en forme.
–Comment ne pas l'être, avec un allié tel que vous! N'est-ce pas?»

Trois jours après, Sarkozy et Le Pen posaient pour la photo devant la place de la Concorde, pour le plus grand plaisir des médias. Le jeune et le vieux, la IVe République et la Ve, les droites réunifiées. Moins de deux semaines plus tard, ils affrontaient Michel Rocard en tandem au second tour de l'élection présidentielle.

Quelques mois avant, ce dernier avait expliqué, en réformant le statut des fonctionnaires, qu'il n'y avait qu'«une seule politique possible». Malgré les grèves, malgré les syndicats, malgré les prudences émises par son propre camp. Pour faire assaut de modernité et d'union nationale, il avait, en parallèle, décidé l'entrée de trois femmes au Panthéon: Olympe de Gouges, Simone de Beauvoir, Louise Michel. La pluie battante saluant la cérémonie, en ce mois de janvier, n'augurait rien de bon, mais le Tout-Paris s'était agité en louanges, célébrations et éditoriaux radieux. Pour peu, Rocard s'était mis la presse dans la poche. Il fallait au moins faire ça pour faire accepter sa nouvelle alliance avec le PINSON. En France, il y avait désormais deux camps: les progressistes, croyant que de l'Histoire pouvait advenir un monde meilleur; et les réactionnaires, incarnant la face noire de la République.

Face à un choix en apparence si limpide, les Français décidèrent d'envoyer Michel Rocard à l'Élysée pour un deuxième mandat.

***

La France ne remporta pas la Coupe du Monde 1998. Aucune liesse populaire, aucun défilé sur les Champs-Élysées. Expulsé lors d'une honteuse défaite inaugurale contre l'Afrique du sud, prélude à une élimination rapide, Zinedine Zidane ne fut pas la grande star espérée de la compétition organisée dans l'Hexagone. Dans les médias, on commença à entendre la parole se libérer sur la violence des centres de formation, dans lesquels le business venait s'implanter pour recruter des joueurs de plus en plus jeunes, désocialisés, arrachés à leur famille.

Peu à peu, le tissu social se désagrégeait, malgré les pirouettes médiatiques et sémantiques de Michel Rocard, qui avait inauguré son deuxième mandat sous la bannière de «La France qui voit loin». Sous-entendu, celle qui voit la mondialisation. Il détaillait son programme à chaque visite, tandis que son premier ministre, Philippe Séguin, s'ébrouait sur le terrain avec un vaste écho. Après la présidentielle de 1997, le PS et le PINSON avaient fusionné pour créer le «Mouvement démocrate français», le MDF, un acronyme un peu barbare qui masquait mal les divisions nées de ce mariage de raison. Face à eux, Jean-Marie Le Pen et Nicolas Sarkozy avaient décidé de bâtir une nouvelle «maison commune de la droite»: «Les Républicains».

Au milieu de l'année 1998, le déficit public était passé en dessous de 2% du PIB mais tout le monde s'en foutait.

Une fusillade dans le quartier du Mirail, à Toulouse, lança la machine partie à toute allure. Sur fond de trafic de drogues, une bande de jeunes se présentant à la presse comme «royalistes athées», haïssant le pouvoir en place jugé «illégitime», se défoulèrent sur la police en tirant dans le tas, abattant sept policiers. Dans un communiqué revendiquant l'attaque, la «Riposte athée royaliste éphémère» (RARE) réclamait «la fin de la République».

La guerre était déclarée. Dix jours après que Michel Rocard ait déclenché l'état d'urgence, le calme revenait à Toulouse et dans toute la France, où des incidents éclatèrent en représailles. Puis plus rien. Personne, ou presque, n'osait affirmer que ces «assaillants» étaient des terroristes. Mais le climat délétère qui régnait en France avait basculé dans une autre dimension. C'était la possibilité de la lutte armée. Une guerre civile en marche.

Les civilisations étaient mortelles, les formations politiques également.

Michel Rocard avait fait voter le droit de vote des immigrés, autorisé le mariage homosexuel puis la légalisation du cannabis, «au nom de la santé publique». En effet, les avancées de la science avaient permis d'établir les conséquences positifs de la marijuana sur le tube digestif, ce qui enchanta tous les gastro-entérologues, qui formaient un lobby assez puissant.

Tant bien que mal, la vie continuait, tandis qu'à l'Assemblée, les projets de loi se succédaient, malgré la gronde en sourdine des royalistes athées qui menaçaient encore la République, sur Internet notamment.

À part cela, l'ennui dominait.

***

Les émeutes de Normandie, en janvier 2004, avaient surpris tout le monde. Parties de Caen, elles s'étendirent d'abord jusqu'à Rouen pour rejoindre ensuite la campagne, Flers, Alençon et les petits villages de l'Eure. Bientôt, elles remonteraient vers Paris, pensaient le gouvernement et le président de la République. François Hollande, nommé ministre de l'Intérieur, convoqua une réunion dans son bureau, Place Beauvau. Il voulait être ferme, comme Mitterrand le fut jadis au même poste:

«Que se passe-t-il exactement? demanda-t-il à ses services.
–Monsieur le ministre, c'est encore flou. Une bande d'excités se barricadent dans les églises et réclame un renouveau spirituel. Au début, ça a commencé doucement, avec des veilleurs qui se postaient sur les places et allumaient des bougies. Mais très vite, ça a dégénéré.
–Comment ça?
–Eh bien... Ils se sont mis à communier dans la rue, à pratiquer des baptêmes en public, pour redorer le blason du catholicisme, disent-ils. Ils veulent créer une contre-société.
–Et sont-ils violents?
–Oui et non. Disons qu'ils défendent la paix mais vous savez, avec ce type d'idéaux, on peut tout faire. L'enfer est pavé de bonnes intentions, n'est-ce pas?
–C'est certain. Alors que proposez-vous?
–D'abord, pour circonscrire l'incendie et ne pas se retrouver avec le même cirque qu'à Toulouse, on a dépêché des CRS pour boucler les lieux. Pour l'instant, on n'a eu que quelques dégradations. Mais ça peut exploser très vite.
–Mais que réclament-ils, bon sang? L'augmentation du Smic? Du pain? Des jeux?
–Rien de tout ça, Monsieur le ministre. Ils veulent la paix.
–La... paix?
–Oui, la paix. Dans le monde. Et ailleurs aussi, peut être, j'ai pas demandé plus de détails.»

Tout ça était incompréhensible.

En bon gramscien (c'est du moins comme ça que ses conseillers réfléchissaient, car au fond, lui-même ne savait pas qui était cet obscur penseur italien, communiste de surcroît!), Nicolas Sarkozy savait que le terreau culturel lui était favorable. Jean-Marie Le Pen, trop vieux, avait abdiqué. Rocard et Séguin aussi décidèrent de ne pas se représenter, même si ce dernier pensait franchement qu'il avait une chance. Le MDF n'avait pas de véritable successeur à proposer. «Les Républicains», eux, étaient en ordre de marche.

Son sacre eut lieu en septembre 2004. Après avoir été premier ministre de Michel Rocard, Nicolas Sarkozy allait défaire tout ce que le successeur de François Mitterrand avait mis en place. L'ancien président socialiste avait bien commis la pire erreur de sa vie politique en démissionnant quatorze ans plus tôt.

***

Plus personne ne croyait en la politique. La France, désindustrialisée, s'était vautrée dans «l'économie de la connaissance», qui promettait aux ouvriers devenus chômeurs de se transformer en ingénieurs ou en salariés du secteur tertiaire. En vérité, si le déficit n'avait jamais été aussi si bas, le chômage, lui, n'avait jamais grimpé aussi haut. La première mesure de Nicolas Sarkozy fut de supprimer l'ISF, puis d'instaurer un mandat de quatre ans sur le modèle des Etats-Unis d'Amérique –sauf que lui autorisait son renouvellement deux fois. Devenu président l'année de la réélection de Sarkozy, en 2008, Donald Trump consolida fortement son alliance avec la France, devenue l'un de ses premiers atouts dans le marché économique mondial.

***

En 2016, Nicolas Sarkozy terminait son troisième et ultime mandat en lambeaux. Aux dernières élections européennes, l'abstention avait atteint le triste record de 92%. Les 8% restant étant, au choix, des militants de partis politiques ou de faux électeurs.

Tout en haut de la Tour Montparnasse, six mois avant la présidentielle, un collectif d'écrivains, philosophes et intellectuels s'était réuni pour dénoncer la pente catastrophique sur laquelle la France s'était engagée. Partisans d'une «restauration nationale», ils plaidaient pour un candidat commun qui ne serait pas issu du sérail. Tous en choeur, ils décidèrent d'élire Michel Houellebecq, qui deviendrait leur tête de pont devant les électeurs. En guise de remerciement, Houellebecq avait adressé ce mot à la foule en liesse: «Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font.» Tout le monde avait éclaté de rire. Les catholiques ne voyaient pas forcément d'un mauvais œil cet homme froid et réactionnaire, sur lequel ils pourraient tenter d'exercer une influence.

Au même moment, Michel Rocard venait de mettre un point final à ses mémoires, et ça n'avait pas été chose facile. Le bonhomme était tatillon, voir un tantinet psychorigide. Aidé par Manuel Valls, son fidèle secrétaire, il cherchait encore un titre qui sache résumer la puissance des soixante dernières années qu'il venait de vivre. Il se fit romantique: «La puissance des sentiments? –Trop lyrique», répondit Valls. «Je vous aurai tout dit? –Trop Pasqua –Oui, c'est vrai ça, vous avez raison Manuel...» Rocard jeta un regard par la fenêtre, de laquelle il pouvait admirer Notre-Dame et, au loin, imaginer l'Hôtel de Ville. «La prise de la Bastille? –Trop romanesque! –Manuel, je n'ai pas l'habitude de vous dire ça, mais vous me faites chier!»

L'éditeur attendait les épreuves corrigées depuis trois bonnes semaines, pour une sortie prévue en avril 2016. La quatrième de couverture était déjà prête: «Michel Rocard est un homme d'Etat. Pour la première fois, l'ancien président de la République livre ses souvenirs, dans les coulisses du pouvoir comme sur l'estrade des grands sommets internationaux. Un morceau d'histoire.» Pour la photo, Rocard avait posé devant une bibliothèque où trônaient un drapeau européen, les Essais de Montaigne et un arobase géant que lui avait offert Mark Zuckerberg. «Ça fait moderne», avait-il souri. Aux débuts d'Internet, le président élu en 1990 avait été l'un des premiers à sentir que cet outil allait révolutionner les pratiques politiques. Il avait ainsi mis un point d'honneur à organiser, chaque année, un référendum en ligne destiné à définir les grandes lignes des mesures qui seraient adoptées les mois suivants.

Il avait appelé ça la «démocratie numérique».

Ça sonnait creux mais, en vérité, c'était révolutionnaire. 

Soigné miraculeusement du cancer qui l'avait contraint à démissionner en 1990, François Mitterrand, lui, mourut quasi-centenaire quelques jours avant la parution du livre de son pire ennemi, dont il n'avait lu que les «bonnes feuilles». Il avait eu, paraît-il, ce mot assassin: «Rocard est un barbare et, en plus, il ne sait pas écrire.» Dans ses carnets personnels, l'un des derniers mots qu'il avait griffonné était une citation de Drieu la Rochelle: «Se suicider? Pas besoin, la vie et la mort sont une même chose.»

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