Partager cet article

Pourquoi tant de crises dans le monde en même temps?

Un monde en crises | Quinn Dombrowski via Flickr CC License by

Un monde en crises | Quinn Dombrowski via Flickr CC License by

Les tensions et les violences semblent se multiplier un peu partout dans le monde sans qu'on en discerne une logique claire. Les conflits et la lecture que l'on a d'eux sont-ils en train de changer de nature? Explications.

À l’été 2014, Laurent Fabius avait demandé à ses collaborateurs du ministère des Affaires étrangères de répondre à la question: Pourquoi tant de crises? La même question peut être posée pour 2015, qui n’a connu aucun répit dans les conflits précédents et qui a vu s’en ouvrir de nouveaux. Il y a déjà Daech et les rivalités entre les groupes djihadistes en Syrie et en Irak. La guerre civile contre le régime de Damas se poursuit depuis trois ans. Les métastases de l’État islamique commencent à infecter la Libye. L’épidémie Ebola est à peine contenue. La crise en Ukraine s’est stabilisée après l’annexion de la Crimée par la Russie et les affrontements entre séparatistes soutenus par Moscou et armée régulière dans l’est du pays mais elle n’est pas réglée. 

À Gaza et dans les territoires occupés, Palestiniens et Israéliens sont toujours face à face et le «processus de paix» toujours au point mort. En Afrique, l’armée française et quelques alliés locaux tentent de rétablir un semblant de calme au Mali et en Centrafrique tandis qu’en Asie, la Chine avance ses pions pour tester la résistance des États-Unis et des États qui recherchent leur protection. En 2015, le conflit moyen-oriental a débordé en Europe et en particulier en France, avec les attentats contre Charlie Hebdo et l’épicerie de l'Hyper casher en janvier, puis les attaques du 13 novembre contre le Bataclan, le Stade de France et les terrasses du XIarrondissement.

Pourquoi tant de crises en même temps? Les diplomates et les politologues cherchent des réponses et les trouvent dans la dislocation de l’ordre international. Car ces crises sont à la fois indépendantes et connectées. Elles ont des caractères spécifiques, locaux ou régionaux, mais elles sont aussi liées par des racines communes. Elles ont des conséquences dramatiques dans la vieille Europe elle-même, qui se croyait à l’abri de la guerre depuis des décennies, protégée d’abord par le parapluie nucléaire américain pendant la guerre froide puis jouissant des «dividendes de la paix» après la fin la division du monde en deux blocs. L’illusion s’est évanouie. 

L'effondrement du système international

Le monde bipolaire de la guerre froide a disparu avec l’effondrement du bloc communiste et la dissolution de l’Union soviétique. Il a laissé place à un monde unipolaire dominé par les seuls États-Unis, qui n’a pas duré longtemps. Au sommet de sa puissance, l’Amérique de George W. Bush a présumé de ses forces et détruit le socle sur lequel elle régnait. Rien ne l’a remplacée. Ce qui ressemblait à un semblant de système international s’est effondré. De nouveaux États essaient de s’imposer, la Russie, la Chine, les émergents mais ils souffrent des soubresauts du système ancien. Des acteurs non-étatiques –groupes djihadistes, ONG, mouvements nationalistes ou séparatistes, etc.– troublent le jeu.

Il y a un plus grand nombre de forces à contrôler et nous avons moins de forces pour le faire

Laurent Fabius

Le système westphalien cher aux diplomates de l’école Realpolitik a vécu. Il tenait son nom des traités de Westphalie de 1648 qui mit fin à la guerre de trente ans et consacra une organisation internationale fondée sur la souveraineté des États. Il a été réaffirmé deux siècles plus tard par le Congrès de Vienne qui régenta l’Europe après les défaites napoléoniennes et réaffirmé dans le partage du monde entre les États-Unis et leurs alliés d’une part, le camp communiste d’autre part, après la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup ont la nostalgie de ce système westphalien qui se souciait peu de la volonté des peuples mais avait l’avantage de codifier les relations entre États souverains. Il n’excluait pas les affrontements armés. Toutefois, ce n’est pas le système lui-même qui conduisait à la guerre –soulignent ses thuriféraires–, ce fut le non-respect de ses règles, en 1914 comme en 1939.

La montée de nouvelles puissances

Aussi c’est moins la multiplication des crises et leur gravité que l’absence d’une grille de lecture permettant de les classer et de les comprendre, qui suscite les angoisses actuelles. Comme le dit Laurent Fabius, «il y a un plus grand nombre de forces à contrôler et nous avons moins de forces pour le faire». Au cours de la guerre froide, les crises internationales n’ont pas manqué. Dans les dernières années de son agonie, elles n’étaient pas moins dangereuses que les conflits actuels. Une énumération tirée des années 1980 suffit à s’en convaincre: crise des euromissiles (les SS-20 soviétiques pointées sur l’Europe et la réponse de l’Otan avec les Pershing et les missiles de croisière), otages américains en Iran, invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique, guérillas en Amérique latine et en Afrique, «état de guerre» en Pologne contre le syndicat Solidarité, etc.

Elles pouvaient cependant être ramenées à un petit nombre de dénominateurs communs qui les rendaient «lisibles». Ce n’est le cas aujourd’hui. Les embryons d’explication coexistent, se recoupent, se chevauchent, se contredisent. De nouvelles puissances apparaissent qui mettent en cause un ordre considéré comme «occidental» sans être en mesure d’en imposer, ni même d’en définir, un autre. Il n’y a plus d’ennemi permanent, mais des États qui sont à tour de rôle et souvent à la fois, alliés, complices, rivaux ou adversaires. L’exemple le plus frappant est la Russie, adversaire dans la crise ukrainienne, alliée pour le contrôle du programme nucléaire irakien, rivale dans la guerre civile syrienne mais soutien potentiel contre Daech.

Il n’y a plus d’ennemi permanent, mais des États qui sont à tour de rôle et souvent à la fois, alliés, complices, rivaux ou adversaires

Le problème européen

L’Union européenne est sans doute la plus mal préparée à affronter cette situation. Elle est fondée sur une conception postwestphalienne, ou postmoderne des relations internationales où le contrat et le compromis remplacent le recours à la force. La Charte de Paris de 1990 avait l’ambition d’étendre cette conception à l’ensemble du continent européen, y compris l’URSS d’alors qui vivait ses derniers mois sous la présidence de Mikhaïl Gorbatchev. 

L’élargissement de l’UE aux pays d’Europe centrale et orientale, la tentative avortée de définir de nouvelles relations avec Moscou, participaient de cette idée d’une Europe fondée sur la négociation et le respect des indépendances. Elle n’a jamais été vraiment mise en œuvre mais l’intervention armée, ouverte ou déguisée, de la Russie en Ukraine et l’annexion de la Crimée lui a porté un coup que les Européens de l’UE n’avaient pas anticipé. Comme disait Raymond Aron à propos de Giscard d’Estaing, «l’Europe redécouvre que l’histoire est tragique».

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte