Monde

Obama et l'Afghanistan: prudence ou indecision

John Dickerson, mis à jour le 13.10.2009 à 18 h 17

Le meilleur conseiller du président américain pourrait être son prédécesseur.

Lorsqu'Obama est entré à la Maison Blanche, il a promis qu'il ne se laisserait pas enfermer par la pensée de groupe; qu'il testerait les hypothèses de ses conseillers en les confrontant aux avis de personnalités ne comptant pas parmi ses alliés. Et de fait —peut-être pour prouver qu'il n'avait pas menti—, depuis sa prise de fonction, le président s'est entretenu au moins une fois avec son prédécesseur. Il ferait peut-être bien de recommencer. Car alors que la situation s'aggrave de jour en jour en Afghanistan, Obama tarde à prendre une décision. Or le meilleur conseiller en la matière se nomme peut-être George W. Bush.

Si Obama décroche son téléphone, ce ne sera pas pour parler stratégie —il a maintenu dans leurs fonctions la majorité des membres de l'équipe militaire mise en place par Bush, et leurs conseils lui suffisent. Mais une seule personne peut comprendre l'épreuve que traverse actuellement le président— les rapports stratégiques contradictoires, les chamailleries des conseillers, les lettres de condoléances à envoyer aux familles... Les alliés de gauche d'Obama n'ont toujours pas fini de faire l'inventaire des échecs stratégiques de Bush; ils l'accusent d'avoir négligé l'Afghanistan, et d'être à l'origine de cette situation catastrophique. Bush, conseiller d'Obama? Cette seule idée les ferait frémir d'horreur. Mais Obama est assez intelligent pour comprendre qu'il est possible de tirer des leçons des erreurs de ses prédécesseurs. (C'est d'ailleurs précisément pourquoi il discute de l'actuelle réforme du système de santé avec Bill Clinton.)

La lenteur du dossier afghan

C'est durant la cérémonie d'investiture qu'Obama a dit à Bush qu'il espérait pouvoir l'appeler de temps en temps. D'après un ancien assistant de l'ex-président, Bush a répondu qu'il serait heureux de pouvoir rendre service, mais qu'Obama aurait un grand nombre d'experts à sa disposition, et que le simple fait de s'entretenir avec l'ensemble de ses conseillers officiels suffirait à remplir son emploi du temps... Et à voir l'agenda présidentiel, Bush n'avait pas tout à fait tort. Le mercredi 30 septembre, Obama a réuni ses conseillers pour parler de l'Afghanistan. Il y avait environ vingt personnes dans la pièce. Ils ont discuté trois heures durant. Ont-ils une seule fois évoqué la question des renforts de troupes ? Selon certains assistants, la réponse est «non». Prochaine grande réunion dans une semaine.

Obama ne veut pas aller trop vite en Afghanistan; cette posture prudente et réfléchie tranche avec son volontarisme habituel. Obama est un président d'action. Une crise économique éclate? On met en place un programme pour la contrer. Des constructeurs automobiles vont faire faillite? On lance un programme pour les aider. Vous voulez que votre ville accueille les Jeux Olympiques? Obama joue son rôle de président de la Chambre de commerce de Chicago, et défend sa ville face au Comité International Olympique. Même lorsque les mesures étaient encore en gestation, le message était toujours: la réforme est en marche.

En revanche, lorsqu'il s'agit du dossier afghan, Obama prend tout son temps. Avant la réunion de mercredi, il n'avait consulté qu'une fois Stanley McChrystal, le commandant des forces internationales en Afghanistan. Obama a toutes les cartes en main, mais il tarde à abattre son jeu. On a donc pu assister à une (et peut-être même plusieurs) curieuse inversion des rôles : ce n'est pas tous les jours qu'un secrétaire général de l'OTAN demande au président des Etats-Unis de faire preuve de plus de détermination... Si l'on écoute la Maison Blanche, Obama fait simplement preuve de prudence et de minutie. L'analyse des républicains (Karl Rove y compris) est un peu moins flatteuse: pour eux, le président fait tout simplement preuve... d'indécision.

L'approche analytique d'Obama

Peu de temps après la prise de fonction d'Obama, lors d'une interview accordée à l'émission Meet the Press, on a demandé au secrétaire à la Défense Robert Gates quelles différences existaient entre la façon de penser de son nouveau patron et celle de l'ancien. Sa réponse: «Je pense que, d'une certaine manière, le président Obama favorise un peu plus l'approche analytique. Et il met un point d'honneur à écouter l'avis de chaque conseiller avant de prendre une décision. Si un conseiller ne se prononce pas, c'est le président qui lui demande de s'exprimer.»

Obama ne s'entretient pas qu'avec ses alliés. Il a discuté avec Colin Powell. Il a aussi parlé du dossier afghan avec John McCain — pas assez, d'ailleurs, au goût du sénateur de l'Arizona. Les sénateurs McCain, Lindsey Graham et Joe Lieberman on demandé à rencontrer Obama pour discuter de l'Afghanistan. Selon un proche du président, c'est l'instabilité du gouvernement afghan (et l'inconstance de son président, Hamid Karzai) qui inquiètent le plus Obama.

Que faire en Afghanistan? En plus d'être stratégique, la question est évidemment politique : comment le président en vient-il à prendre telle ou telle décision ? C'est un dossier qui mérite que l'on prenne le temps de la réflexion. Le bilan de l'administration précédente le prouve : les décisions prisent à l'instinct font rarement des merveilles. Selon les assistants d'Obama, l'habitude qu'avait prise Bush de s'entretenir constamment avec les responsables militaires présents sur le terrain gênait la bonne marche des opérations: ces échanges directs créaient une rupture dans la chaîne de commandement.

Si l'on en croit un de ses assistants, Obama pense qu'il a, lui, tout à gagner à respecter la chaîne de commandement. Ainsi, le président parle toujours à trois personnes avant de s'entretenir avec le général McChrystal: le secrétaire à la Défense Robert Gates, le général Petraeus, et l'amiral Mullen (même si, techniquement, Mullen ne fait pas partie de la chaîne de commandement: il est chef de l'état-major des armées, et ne dirige donc aucun soldat sur le terrain). Selon une source du Pentagone, Obama entretient une «distance anormale» avec le commandant des forces internationales en Afghanistan. Une autre source tempère: son style est simplement «très différent» de celui de George W. Bush. Autre différence de style: David Axelrod, le principal conseiller politique d'Obama était présent dans la «Situation Room» [Salle de Situation de la Maison Blanche] lors de la réunion du mercredi 30 septembre. Karl Rove, le stratège de Bush, n'a jamais eu ce privilège (ce qui ne limitait d'ailleurs en rien son influence et son pouvoir décisionnel).

Si le président Obama a été élu, c'est —en partie— parce qu'il a promis d'être un chef des armées prudent, qui ne prendrait aucune décision à la va-vite, et ce afin d'éviter de mettre les troupes en danger ou de rendre cette guerre interminable. Si l'on en croit certains officiels du Pentagone et de la Maison Blanche, cette approche réfléchie n'est pas nécessairement un handicap: à terme, il aura peut-être été plus rapide que George W. Bush et son fameux «surge», lancé en 2006. De plus, les Américains ne tiennent pas vraiment à voir plus de soldats rejoindre l'Afghanistan. Et si Obama finit par envoyer des renforts, cette longue phase de réflexion jouera en sa faveur : ses concitoyens sauront que la décision aura été mûrement réfléchie...


Traduit par Jean-Clément Nau

Image de une : Le président afhgan Hamid Karzaï et Barack Obama à la Maison Blanche, face aux journalistes; REUTERS/Jonathan Ernst 6/05/09

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