Monde

Obama dans le piège iranien

Slate.com, mis à jour le 06.10.2009 à 8 h 59

L'Iran a été pris la main dans le sac nucléaire. La politique de l'autruche n'est plus possible.

Les étonnantes révélations sur le site secret d'enrichissement d'uranium en Iran, niché au flanc d'une montagne près de la ville sainte de Qom, laissent à penser que Barack Obama vient de réaliser un beau coup diplomatique en mettant la pression sur Téhéran pour participer à une réunion critique des grandes puissances ce 1er octobre et en convainquant enfin les Russes d'accepter les sanctions des Nations unies autrement que du bout des lèvres.

Responsables politiques passés et actuels semblent estimer qu'annoncer l'existence de cette installation était un calcul astucieux. «Nous avons causé un problème aux Iraniens avec cette révélation,» a rapporté le secrétaire à la Défense Robert Gates. «Je pense qu'il est vraiment sain de l'avoir annoncé,» a ajouté l'ancien président Bill Clinton.

Rien n'est moins sûr. Obama n'a peut-être pas eu beaucoup le choix, dans la mesure où l'Iran venait de notifier l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) de l'existence de sa nouvelle usine d'enrichissement nucléaire, et c'est le président américain qui a un problème désormais. En révélant cette information, il s'est placé lui-même dans une impasse et a rendu plus probable une frappe israélienne.

Tout d'abord, il n'est absolument pas clair que les Russes aient réellement accepté l'idée de sanctions. D'accord, le président Dmitri Medvedev est sorti de sa réunion avec Obama lors de l'Assemblée générale de l'ONU en suggérant qu'il était partant. Et nous savons que le conseiller à la sécurité nationale américain James L. Jones a pris à part son homologue russe Sergeï Prikhodko pour lui annoncer l'existence de la deuxième centrale iranienne (officiellement conseiller de Medvedev, Prikhodko est en réalité le big boss en politique étrangère au service de Poutine, et il y a de grandes chances qu'il ait accompagné Medvedev à New York pour servir d'yeux et d'oreilles au Premier ministre.)

Ce que nous ignorons, c'est ce que pense Poutine. Or, comme nous avons pu le constater l'année dernière lorsque le Premier ministre a brusquement quitté les Jeux olympiques pour s'occuper de la guerre en Géorgie, c'est encore lui qui, dans une grande mesure, reste aux manettes (à point nommé, une source du ministère russe des Affaires étrangères aurait déclaré que tout le monde devrait «se calmer» au sujet des derniers tests de missiles de l'Iran et ne pas «se laisser aller aux émotions»).

Et puis il y a la Chine, qui a fait une déclaration d'une tiédeur typique après qu'Obama, le Premier ministre britannique et le président français Nicolas Sarkozy ont fait leur spectaculaire annonce le 25 septembre au sommet du G20 de Pittsburgh. Chacun sait que toute sanction sérieuse concernerait le carburant, car l'Iran, malgré ses vastes réserves d'or noir, doit encore importer beaucoup de pétrole raffiné (bien que ce fait soit controversé) pour faire tourner son économie. Or, les Chinois importent 15% de leur pétrole d'Iran. Inutile de préciser qu'obtenir des sanctions significatives du Conseil de sécurité de l'Onu est loin d'être une certitude.

Rappelons-nous également que l'objectif principal n'est pas de sanctionner en soi, mais d'inciter les Iraniens à renoncer à leurs ambitions d'armement nucléaire. Mais mettez-vous à la place de dirigeants iraniens. Malgré quelques obstacles techniques majeurs, vous n'êtes plus très loin d'atteindre votre objectif nucléaire. Vous avez bien observé la Corée du Nord, et vous avez remarqué que même après qu'elle a effectué des essais nucléaires une fois, deux fois, son régime est resté en place et que même, les carottes qu'on lui propose n'en sont devenues que plus appétissantes. Et vous êtes prêt à parier qu'avoir la Bombe vous donnera les moyens de régler certains problèmes avec le Grand Satan tels que vos comptes en banque gelés et vos pièces détachées d'avion.

Il ne serait d'ailleurs pas si difficile de vivre en étant la cible de sanctions plus sévères encore. Vous avez du pétrole, que d'autres pays auront toujours besoin d'acheter. Couper encore davantage les Iraniens du monde est une bonne chose de votre point de vue, car de toute façon, ces influences étrangères pernicieuses et licencieuses vous ont toujours déplu et la mondialisation ne semble que consolider les forces modérées et libérales partout où elle passe. En outre, vous bénéficiez d'une merveilleuse soupape de sécurité à Dubaï, où tout est permis et où des milliers d'expatriés iraniens seront ravis de franchir les obstacles pour obtenir tout ce dont vous avez besoin. Ils savent comment travailler dans l'ombre.

L'inconnue ici, c'est Israël. De nombreux experts affirment que les Israéliens n'ont pas la capacité nécessaire pour détruire les équipements nucléaires iraniens, qu'il faudrait des centaines de sorties sous-équipées sur plusieurs jours, des vols de milliers de kilomètres dans des espaces aériens hostiles, pour y parvenir. Et même si les frappes aériennes israéliennes sont couronnées de succès d'un point de vue tactique, elles ne feront que repousser le programme nucléaire iranien, pas le détruire. Après tout, on ne peut pas bombarder un savoir-faire.

Mais les Israéliens peuvent faire un calcul tout différent. Leur objectif n'est peut-être pas de détruire complètement le programme iranien, mais plutôt de transmettre à la communauté internationale (comprendre : aux États-Unis) une pagaille sans nom et de lui dire : «Maintenant, débrouillez-vous avec ça.» Pour un pays qui considère l'arme nucléaire iranienne comme une menace pour son existence, toutes les autres inquiétudes très justement soulevées par les analystes-la probable perspective d'une vengeance iranienne en Irak, au Liban et dans le Golfe persique, la flambée des cours du pétrole, la fin précipitée du mouvement réformateur iranien-sont décidément bien secondaires.

Cependant, avant que tout cela ne se produise, le problème de l'Iran va devenir un casse-tête terrible pour Obama. Il ne fera que renforcer l'argument du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, pour qui c'est le programme nucléaire iranien, et non les colonies de Cisjordanie ou le triste sort des Palestiniens, qui constitue la vraie crise du Moyen-Orient. Cela va apporter de l'eau au moulin des néoconservateurs et des républicains à Washington, qui ne sont que trop désireux de taxer le président de faiblesse et d'inefficacité quand Téhéran n'obtempère pas. Alors, que va faire Barack? Bombarder lui-même l'Iran et anéantir ses espoirs au Moyen-Orient? Laisser l'Iran se nucléariser et transformer le régime de non-prolifération en mauvaise blague? Donner aux sanctions «le temps d'agir» et condamner une génération d'Iraniens au radicalisme, à l'amplification des luttes ethniques et à une écrasante pauvreté?

Obama a-t-il réellement exercé une pression sur l'Iran? Il est bien plus probable que c'est sur lui que la pression va s'exercer pour obtenir des résultats que ses capacités sont loin de lui permettre de fournir. D'accord, la révélation américaine a fait passer les dirigeants iraniens comme Mahmoud Ahmadinejad, qui a subi l'équivalent diplomatique d'une déculottée publique, pour une bande de menteurs. On les a bien eus! Mais nous savions déjà que le président iranien négationniste, spécialiste des procès pour l'exemple et obsédé par le Mahdi [la venue du messie] n'était pas des plus fiables. Reste à voir si Obama, ou n'importe qui d'autre, a une stratégie crédible pour remporter cette épreuve de force diplomatique sans sortir les F-15.

Blake Hounshell, directeur de la rédaction de Foreign Policy

Traduit par Bérengère Viennot

Lire également: De quoi l'Iran a-t-il peur?, Pourquoi Israël attaquera l'Iran, Les risques d'une attaque israélienne contre l'Iran et Surprise, l'Iran ment!

Image de Une: Missile à longue portée iranien Shahab 3 capable d'atteindre Israël et le sud de l'Europe  Reuters

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