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Pourquoi je hais le Nouvel An

Freckles / Eliza Tyrrell via Flickr CC License by.

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Réquisitoire contre la pire fête de l'année.

Ce sont des sensations qui me dirigent. Et j’ai remarqué que les gens qui fêtent le Nouvel An étaient d'une intelligence inférieure à la moyenne.

Non, je déconne.

Vraiment. C'est une blague.

Mais enfin, de la même manière que, dans son très exotique texte publié dans Libération, l'écrivain Thomas Clerc expliquait qu'il demandait «aux gens attablés aux terrasses d’un Starbucks s’ils savent que Starbucks les lèse, que Starbucks tue le café d’en face ou que Starbucks défigure la rue Montorgueil», je me suis moi aussi fixée une mission consistant à ramener les brebis égarées à la raison. Je tâche de convertir mes proches au boycott du Nouvel An. Sans grand succès pour l'instant, parce que je me heurte à chaque fois à l'implacable argument qui veut que fêter le Nouvel An, c'est avant tout enterrer l'année d'avant. Et il faut bien avouer que pour ce qui est du passage de 2015 à 2016, le raisonnement se tient.

Car comme le dit très bien Titiou Lecoq ici, on a hâte de dire adieu à 2015 qui fut un bel enchaînement de seaux de merde déversés sur nos têtes: attentats, crash d'hélico, crash d'avion, morts en Méditerranée, Yémen, morts dans l'Eurotunnel, réchauffement climatique, Front national. Pour autant, la perspective de passer à une autre année est-elle si réjouissante? Et bien, bof.

«Fais pas le con, 2016»

Car même si cette année a été particulièrement merdique, les «Bonne année» souhaités les années précédéntes n'ont pas été de meilleur augure. L'année 2014, qui nous paraît si lointaine et moins éprouvante, n'a pas non plus été un bouquet de violettes (assassinat de James Foley, opération «Bordure protectrice» dans la bande de Gaza, triomphe du FN aux européennes, tuerie dans une école de Peshawar...). Bien sûr, quand on se souhaite une «Bonne année», on n'a pas la candeur d'espérer que nos incantations vont fonctionner comme des prophéties autoréalisatrices, mais n'ayons pas non plus la naïveté de croire que l'année d'après est forcément meilleure que la précédente ou que l'on sera personnellement épargné par les tragédies. Ainsi, même si tous les «Fuck 2015 vivement 2016» sont bien légitimes, gardons en tête que nous sommes nombreux a avoir tweeté «Fuck 2014, vivement 2015».

J'ai bien conscience de péter l'ambiance mais enfin, si fêter le Nouvel An consiste en effet à enterrer l'année précédente et à lui dire adieu, le contexte nous amène aussi à souhaiter la bienvenue à la nouvelle année avec une légère crainte. Un peu comme si on lui disait «Bon ben, vas-y viens, on t'attendait, mais fais pas trop le con 2016».

Dire adieu à 2015 avec du champagne et des rires a quelque chose d'infiniment triste et désespéré

Par ailleurs, le concept de «l'enterrement festif» me met toujours un peu mal à l'aise. Un peu comme les vrais enterrements où l'on passe de la musique gaie et où les gens font des blagues. Ce sont généralement de chouettes moments, mais où malgré les rires et les chansons, personne n'oublie qu'on est là parce que quelqu'un a disparu. L'après-midi précédant les attentats de Paris, j'ai assisté à une cérémonie d'obsèques au cours de laquelle certains proches du défunt ont fait des blagues. Même si beaucoup d'entre nous ont ri sincèrement à certaines saillies, nous étions tous un peu mal à l'aise avec l'idée d'être joyeux ne serait-ce que quelques secondes. Alors, pour dissiper le malaise, on riait tous un peu plus fort que ce que les blagues méritaient, on se donnait des petits coups de coude complices comme pour se prouver mutuellement qu'on avait bien intégré l'idée que «Hé! La vie continue», même si un cercueil trônait au milieu de la salle. Alors, plus encore que toutes les autres fois, dire adieu à 2015 avec du champagne et des rires a quelque chose d'infiniment triste et désespéré.

Une année de plus, c'est une année de moins à vivre

Car après tout (poursuivons dans l'esprit festif), techniquement, une nouvelle année, c'est une année de moins à vivre. Je ne suis d'ailleurs pas la seule à exécrer l'idée de faire la fête ce jour-là, et ce sont généralement les mêmes qui ne tiennent pas particulièrement à fêter leurs anniversaires.

La preuve: c'est bien à ce moment-là que l'on fait le bilan des mois écoulés et que l'on prend des bonnes résolutions, un peu comme quand on vient d'apprendre qu'on souffrait d'une maladie grave et qu'on décide subitement de «mieux vivre» et de «profiter». Il se trouve très probablement des gens pour qui le bilan est fort réjouissant (un mariage, un nouveau job, un enfant, etc) et qui ne voient pas dans cette nouvelle année une forme de deuil –vous aurez compris, à ce stade, que je n'en fais pas partie. Pire, même si je cède parfois à la tradition des «bonnes résolutions», c'est surtout l'occasion de vérifier que je n'en ai généralement tenu aucune, ce qui me me plonge un peu plus dans un état légèrement dépressif ou, en tout cas, peu propice à faire la fête.

Par exemple, j'ai un souvenir très net de l'an 2000, que j'avais fêté de manière très exceptionnelle. C'était il y a quinze ans, donc. (Je suis si vieille). J'avais pris tout un tas de décision sur ma vie, mes défauts, etc... Et bien, force est de constater que si en effet, ma vie a quelque peu évolué (un enfant, le job que je veux, etc), pour le reste, c'est la même merde et j'ai exactement les mêmes défauts en pire. Et j'ai quinze ans de plus. Je crois sincèrement que si je n'avais pas fêté le Nouvel An cette année-là, la charge symbolique aurait été moindre et la déception moins cinglante.

Tous les beaufs fêtent le Nouvel An

Voilà pour les considérations légèrement existentielles. Pour le reste, je hais le Nouvel An par pur snobisme.

Je ne peux pas m'empêcher de considérer qu'il s'agit un peu d'une fête de beaufs.

Je m'explique, car bien entendu il s'agit ici d'une grosse généralité. Bien sûr, tous les gens qui fêtent le Nouvel An ne sont pas des beaufs. MAIS tous les beaufs fêtent le Nouvel An. Il s'agit probablement de la fête la plus mainstream qui soit, qui charrie donc parfois les plus nases des stéréotypes de la fête franchouillarde: gens qui gueulent, chapeaux sur la tête, chenille, David Guetta, soirées cabaret, DJ originaire de la Ciotat, pyrotechnie.

Ca ne vaut évidemment pas si vous faites la fête chez vous avec des gens que vous aurez soigneusement sélectionnés, mais choisir de fêter le Nouvel An à l'extérieur, dans un club, un restaurant ou chez quelqu'un que vous connaissez peu, vous exposera très probablement à ce que vous fuyez le reste de l'année: la lose sous une couche de clinquant.

Car bien sûr, la lose, même sans les paillettes, est une constante du réveillon: difficultés à rentrer chez soi, premier métro avec un déguisement décati, embrouille avec son mec devant l'arrêt du Noctambus à Kremlin-Bicêtre (true story)...

Je conçois parfaitement la dimension symbolique du Nouvel An et l'idée qu'il y aurait quelque chose de l'ordre du rituel si on choisit de le fêter. Reste que parmi tous ceux à qui j'ai demandé de me citer un seul très bon souvenir de réveillon, personne n'a été capable de me citer un vrai bon moment. Une de ces soirées dont tu te souviens longtemps. Et nombreux ont été ceux qui m'ont raconté par le menu une soirée de frustrations, d'embrouilles, de ratés.

Choisir de passer le Nouvel An chez soi, seul, ou avec une toute poignée d'amis, devant une série, ou un film même moyen, un repas ordinaire et éventuellement, pousser le symbole jusqu'à se coucher avant minuit, peut avoir quelque chose de vaguement glauque et peu ambitieux en termes de présage pour l'année à venir. Mais ça a le mérite de n'obéir à aucune injonction et ça n'empêche pas de nous souhaiter le meilleur. Et surtout la santé.

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