France

Déchéance de la nationalité: la gauche prise à son propre piège

Philippe Boggio, mis à jour le 30.12.2015 à 7 h 18

En restant fidèle aux promesses tenues lors du Congrès qui a suivi les attentats du 13 novembre, François Hollande a provoqué de nombreuses indignations dans son camp. Une cacophonie à contre-courant de la majorité de l'opinion qui dessert toute la gauche à l'approche de la présidentielle de 2017.

François Hollande et le sécrétaire général du gouvernement Marc Guillaume, le 23 décembre 2015 I REUTERS/Philippe Wojazer

François Hollande et le sécrétaire général du gouvernement Marc Guillaume, le 23 décembre 2015 I REUTERS/Philippe Wojazer

À voir l’ombre portée de l’extrème droite sur la carte électorale, le 13 décembre, au soir des régionales, et la portion congrue laissée à la gauche, il apparaissait comme une impérieuse nécessité pour le camp progressiste (PS, alliés et frères ennemis) de sacrifier jusqu’à la dernière de ses querelles s’il voulait conserver une mince chance de qualifier son candidat au second tour de la présidentielle de 2017.

Cela impliquait, dix-huit mois durant, une cure de silence, au moins de modération dans les désaccords. De la retenue, pour ne pas en rajouter, dans les critiques sur l’impuissance gouvernementale à réduire le chômage de masse qui affaiblit toujours le pays, et qui rend désormais peu recevable toute promesse d’embellie à venir de l’emploi. Les votes des 6 et 13 décembre montraient aussi combien les cartes électorales superposent la France du chômage et celle du Front national. Sur le terrain social, les classes populaires et moyennes ne se départiraient sans doute plus de leur hostilité aux socialistes, d’ici 2017.

Hollande, le monarque de guerre

Ne restait qu’une voie possible, voie étroite, ouverte en 2015 dans les circonstances dramatiques des attentats de janvier et de novembre: la guerre avouée, résolue, que le pays allait devoir livrer au terrorisme djihadiste, qui allait durer, épuiser les nerfs de l’opinion, et de toute évidence, donner un tour particulier à la future campagne présidentielle. La guerre et son cortège de restrictions des libertés, d’état d’urgence, de surenchères sécuritaires mais qui, politiquement parlant, présentait l’avantage de redistribuer les cartes; surtout qui conférait au président de la République une autre dimension, concentrait les pouvoirs sur lui, et forçait à l’union nationale autour de lui.

Cela tombait bien, François Hollande se révélait être dans l’épreuve un monarque miliaire sans complexe, au verbe patriotique, appelant sans répit depuis janvier au rassemblement de la nation, et, à lui seul, il paraissait devenu la seule chance de son camp de connaître un second mandat élyséen, hypothèse donnée pour impossible, encore un an plus tôt. Pour se faire, la gauche allait devoir taire provisoirement son penchant culturel pour le pacifisme, cesser de ne voir dans les décisions policières du pouvoir que des abus de pouvoir, et accorder, plus encore qu’à l’ordinaire, sa confiance à un exécutif devenu nécessairement plus secret, plus opaque, sous la pression des événements. À ce prix peut-être…

La foule des indignés

Il n’a cependant fallu que dix jours, dix jours pile, du 13 au 23 décembre, pour que s’exacerbe le déchirement familial le plus violent du quinquennat, après l’annonce, au conseil des ministres, la veille de Noël, du maintien de la déchéance de nationalité dans le projet de réforme constitutionnel. Le trêve des confiseurs ne sera pas respectée, celle année. De nombreuses voix, chez les écologistes, dans la gauche radicale, mais aussi au PS, se sont élevées, vibrantes d’indignation, dans les outrances de vocabulaire, souvent, pour dénoncer l’abandon d’une égalité devant la citoyenneté, et indirectement l’affaiblissement du «droit du sol», à travers une mesure symbolique, que chacun juge, de part et d’autres du différend, sans effets dissuasifs sur des terroristes qui n’hésitent plus à se faire exploser après avoir distribué la mort autour d’eux.

Peu importe pour certains que l’opinion soutienne très majoritairement les mesures annoncées par l’exécutif en réplique au terrorisme djihadiste

Les «indignés» de la Nativité –«on va avoir tous les indignés habituels», a ironisé Jean-Marie Le Guen, secrétaire d’État aux relations avec le Parlement– auraient pu se contenter de minimiser le piège que François Hollande s’est tendu à lui-même, le 16 novembre, trois jours après les attentats de Paris, en décidant au dernier moment, par souci de consensus, de joindre au dispositif de résistance du pays, qu’il allait présenter devant le Congrès, des initiatives déclarées inspirées par l’opposition. L’adaptation constitutionnelle de l’état d’urgence, suggérée en 2008 par la commission Balladur, et la désormais fameuse déchéance de nationalité. Deux autres mesures, mises en avant par la droite, étaient envisageables, le placement préventif des «fichés S» en centre de rétention, et le bannissement par «indignité» nationale, mais elles présentaient plus de dangers encore.

Fidèle à sa parole

Discrètes, des personnalités de gauche avaient tenté de dissuader le chef de l’État de confirmer, au conseil des ministres du 23 décembre, le recours à cette déchéance, qui dérangeait même des ministres, et semble-t-il, Manuel Valls lui-même. Même si elle ne concernera jamais que quelques dizaines de binationaux ayant basculé dans le djihadisme meurtrier, et ce, après une condamnation aux peines les plus lourdes, une telle punition, en plus inscrite dans la loi suprême, est de nature à retourner les sangs de la gauche, où l’on ne plaisante pas avec les principes de la citoyenneté indivisible, même pour les pires traîtres à la patrie.

Piège pour piège, le président de la République a toutefois préféré s’éviter celui du déni devant le Congrès. En retirant cette mesure, il serait apparu comme un menteur, dans le cadre de la plus haute des solennités, et pour l’Élysée, les dégâts tant politiques que moraux auraient été bien plus importants. La fidélité à la parole présidentielle n’a pourtant pesé d’aucun poids, ces jours-ci, dans son propre camp. Au contraire, l’imprudence de François Hollande est amplifiée sans vergogne au long de tweets, de communiqués ou d’interviews. La gauche s’accroche à des principes, ceux des frontons des mairies, liberté, égalité, fraternité, dont elle porte l’atteinte présidentielle au niveau d’un crime contre «les valeurs historiques». Gouvernement de droite, «qui fait le jeu de l’extrème droite», tonnent les plus à gauche, trouvant dans la trahison élyséenne faite à l’esprit et à la loi sacrée, confirmation de leurs intuitions, depuis 2012. Daniel Cohn-Bendit suggère même à François Hollande de se présenter contre la gauche, en 2017.

Écouter la peur

Peu importe que l’opinion soutienne très majoritairement les mesures annoncées par l’exécutif en réplique au terrorisme djihadiste; et même, plus encore, la part de l’opinion électoralement proche des socialistes. Le plus urgent, dans les circonstances actuelles, si près des 6,8 millions de voix du FN aux régionales, et des 130 victimes des attentats, en novembre, est évidemment de défendre ces «valeurs» virginales, que le pouvoir, forcément mal intentionné –sinon, il ne serait pas le pouvoir– a pour seul but de corrompre.

La France change terriblement vite, depuis un quinquennat. Elle pense, rêve, réagit plus à droite

Cette fois, les «radicaux-gauchistes», écolos et «frontistes» de gauche, et «les frondeurs» du PS sont rejoints dans le chœur des reproches par des personnalités ayant l’expérience de l’exécutif, Anne Hidalgo, Martine Aubry ou Jean-Marc Ayrault. Qui savent que le pouvoir nécessairement décentre. Avant même d’envisager des considérations tactiques de la part de François Hollande, auquel on prête le projet de tenter de récupérer les voix des modérés de l’opposition, pendant les dix-huit mois qui le sépare de la présidentielle, il est une réalité à laquelle la gauche reste sourde: la France change terriblement vite, depuis un quinquennat. Elle pense, rêve, réagit plus à droite. La France a peur, peur de tout, et d’abord de l’autre, de l’immigré, du musulman, et à nouveau, du juif; et l’insulte, ou l’indifférence du camp progressiste à cette peur, n’y changera rien. L’exécutif juge de son devoir de ne pas rester cantonné dans le seul périmètre philosophique tracé par les siens. Il est en charge du pays tout entier, par devoir constitutionnel, et en 2015, doit tenir compte aussi, par delà la gestion quotidienne du pays, du fait que les deux tiers de la population, même à tort, se sont éloignés des credo les plus progressistes.

À gauche, gouverner contre son camp

C’est le handicap, et la gloire, des présidents de gauche, deux à ce jour, François Mitterrand et François Hollande, par rapport aux présidents de droite: ils ont les leurs, même familiers, pour premiers adversaires. François Mitterrand avait connu cette mésaventure dès 1982 quand, devant la déchirure sociologique que risquait de provoquer l’alignement de l’enseignement privé sur l’école publique, il envisageait de mettre fin à la réforme Savary. Quelle bronca, dans ses rangs! Puis avait commencé la longue chronique, non achevée à ce jour, de la guérilla entre réalisme de l’exécutif et utopies maximalistes à propos du droit d’asile et de l’accueil aux immigrés. «La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde…» Mitterrand et Rocard n’avaient pas cessé de payer ce renoncement à l’absolu. Lionel Jospin et Jean-Pierre Chevènement, son ministre de l’Intérieur non plus, en 1997. Et toujours pas François Hollande et Manuel Valls, après «l’affaire Leonarda», les Roms, Calais…

La gauche pure, la gauche des «valeurs historiques de la gauche», n’irrigue plus actuellement qu’un quart de l’électorat non abstentionniste

 

Entre le vainqueur de 1981 et l’actuel chef de l’État, une différence importante cependant. Le réflexe panurgique des idéalistes est apparemment resté de même teneur entre les deux époques. Pas la société. Sur beaucoup des sujets qui importent plus que tout à la gauche des tribunes, le pays témoigne désormais de ses refus et de ses blocages. Gouverner en fonction de la première seulement, en s’opposant constamment au second, sur les sujets prioritaires, condamnerait à court terme n’importe quel pouvoir, même protégé par les institutions. D’ailleurs, la prochaine fois, un tel assaut ne passerait même plus la barre du second tour d’une présidentielle. La gauche pure, la gauche des «valeurs historiques de la gauche», n’irrigue plus actuellement qu’un quart de l’électorat non abstentionniste. D’élection en élection, le quinquennat l’a montré, elle va en rétrécissant. Elle doit s’élargir.

L’actuelle bronca de fin d’année augure mal des dix-huit mois à venir. François Hollande a certainement commis un faux pas en introduisant la déchéance de nationalité dans son discours du Congrès. La punition qui lui est infligée par les siens est cependant disproportionnée ; surtout, elle ne tient pas compte du discours lui-même, des urgences de l’heure, de la façon, non critiquable, dont le chef de l’État mord dans le contexte actuel, hautement anxiogène, et répond à des dangers qui se moquent bien de l’idéal, horizon possible d’un temps de paix, qui n’est plus.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (176 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte