Les binationaux prennent la parole et expriment leur mécontentement

Des cartes d'identité nationales en attente de vérification | AFP/Jean-Pierre Muller

Des cartes d'identité nationales en attente de vérification | AFP/Jean-Pierre Muller

Plusieurs binationaux font entendre au gouvernement leur position sur la déchéance de nationalité.

C’est Ali Baddou, le présentateur du «Supplément» sur Canal+, qui a repris le hashtag qui a inspiré des centaines d’autres binationaux, dans un tweet coup de gueule contre la proposition sur la déchéance de nationalité, évoquée par le gouvernement: 

Depuis, sur le hashtag «#jesuisbinational» se côtoient réactionnaires –pour qui la binationalité est synonyme d’apatridie (car, apparemment, «un seul cœur, une seule patrie»)– et majoritairement des binationaux qui, à l’image d’Ali Baddou, s’affolent à la lecture d’une mesure qu’ils jugent «populiste, discriminatoire et inefficace».

En plus des réseaux sociaux, les témoignages se retrouvent aussi dans les médias, où plusieurs binationaux ont pris la plume pour faire entendre au gouvernement leur position sur la déchéance de nationalité. Si certains estiment qu’il s’agit d’une mesure «logique», qui aurait dû être mise en place depuis longtemps, la plupart rejettent la proposition du gouvernement socialiste.

1.Samir
«Avec cette mesure, vous me perdrez»

Dans une lettre ouverte au président de la République, publiée par Libération, Samir, binational de 43 ans, raconte s’être parfaitement intégré grâce à son «éducation typiquement française». Pourtant, celui qui n’est devenu binational qu’à l’âge de 33 ans, «par un triste concours de circonstances», est abasourdi par la violence symbolique qui l’atteint bien plus que «n’importe quel terroriste en puissance»: «Avec cette mesure, vous me perdrez.» Il promet de s’empresser dès la semaine prochaine de «courir à l’ambassade revendiquer son droit à la binationalité»:

«Comme une réaction viscérale, comme un acte politique, comme une tentative de réparation à l’insulte que vous faites aux valeurs républicaines que l’on m’a inculquées.»

2.Sarah Kroche «Un vol à l’étalage et hop! plus de nationalité?»

En plus de l’inefficacité de la déchéance de nationalité, ce qui inquiète le plus Sarah Kroche, une Franco-Marocaine, est la voie qu’une telle mesure ouvre à l’extrême droite et au racisme. L’auteure de la tribune publiée sur Le Plus de l’Obs n’a pas manqué de réagir aux déclarations sur iTélé de Florian Philippot, le vice-président du Front national, pour lequel il faudrait «appliquer la déchéance de nationalité plus largement»:

«Que sous-entend-il par “plus largement”? Un vol à l’étalage et hop! plus de nationalité? Et les Français qui n’ont pas de double nationalité, quelle sanction pour eux?»

3.Nicolas, Sevan et Cyril
«Il ne faudrait pas déchoir pour de mauvaises raisons»

«Ce genre de loi dans la main du FN, ça peut être très dangereux.» Cyril, franco-algérien de 41 ans, témoigne aux côtés de Sevan, franco-iranien, et Nicolas, franco-libanais, dans un article de FranceTVinfo. Aucun ne se sent directement concerné mais tous craignent les dérives de la déchéance de nationalité : «Il ne faudrait pas déchoir pour de mauvaises raisons.»

Cyril, lui, se sent déjà «moins français que les autres». «Même symbolique, elle donne l’idée que certains Français sont des citoyens de seconde zone, et ça me gêne énormément», témoigne Sevan.

4.Ava Djamishidi«Les djihadistes n’avaient qu’un passeport»

«Je pensais pourtant être une Française comme les autres.» Sur France Inter, Ava Djamshidi reprend l’anaphore préférée de François Hollande pour exprimer son désemparement face à la déchéance de nationalité. Pourtant, elle s’est d’abord dit que les terroristes ne méritaient pas d’être français. Mais, après avoir constaté que la mesure ne concernerait que ceux qui ont deux passeports, comme elle –et à l’inverse des terroristes qui n’étaient que français–, Ava Djamshidi, qui dit avoir été élevée «dans l’amour de son pays», s’est sentie «déclassée»:

«J’ai peur que, comme moi, d’autres Français binationaux, des Français qui aiment la France, qui y sont nés et qui la respectent, se sentent relégués eux aussi. Or c’est la volonté des terroristes de fracturer notre société

5.Faïza Zerouala«Une francité soumise à condition»

Cyril et Ava Djamshidi ne sont pas les seuls à y voir un traitement de défaveur, loin de l’union nationale promise au lendemain du 13 novembre. Faïza Zerouala, journaliste et blogueuse pour Mediapart, est née en France avec deux nationalités. Pour elle, la déchéance de nationalité fait l’écho d’une «francité soumise à condition», déplorant le sentiment déjà présent d’une partie de la population qui n’est considérée que «comme un problème à résoudre, un dommage collatéral de l’histoire migratoire et coloniale, un citoyen de seconde zone»:

«Comme si notre condition de Français valait moins que celle d’un Français lambda, né de parents français sur le sol français. [...] Comme si nous n’étions pas le produit d’une histoire commune, douloureuse parfois. Comme si notre rôle dans ce beau roman national n’était que celui de figurant, congédiable à merci.»

Partager cet article