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«Bonne année! Comment ne serait-elle pas meilleure que l'an dernier?»

Détail de l'éditorial de Ouest-Éclair le 1er janvier 1916.

Détail de l'éditorial de Ouest-Éclair le 1er janvier 1916.

Exercice de rétro-revue de presse avec une plongée dans les journaux du 1er janvier 1916.

Hormis le ton un peu ampoulé, on pourrait quasiment croire à un édito du 31 décembre 2015 ou du 1er janvier 2016. «Mais oui, “bonne année”! Dites-le. N’ayez pas peur de le dire. Et que les gerbes pressées de ces vœux répétés partout sur la terre de France fassent surgir l’espoir de la cendre de nos morts, écrit le journalisteBonne année! Comment ne serait-elle pas meilleure que l’an dernier, où nous avons tant souffert?» Sauf que, dans les lignes qui suivent, le quotidien L’Intransigeant se lance dans un éloge exalté de la «race française», des braves de l’avant «qui se sont lancés dans la mort en chantant la Marseillaise» et des civils de l’arrière, et estime «vraisemblable» l’hypothèse d’une fin de la guerre «pour 1916».

Car ces lignes datent bien sûr du milieu de la Première Guerre mondiale. Ce 1er janvier 1916, cela fait 517 jours que la France est plongée dans un conflit meurtrier et voit huit de ses départements occupés. Dans la presse de l’époque, au-delà des différences politiques, le consensus est à un optimisme raisonné: après un début de conflit difficile marqué par une certaine impréparation et les grandes offensives allemandes de l’été 1914, la France semble se relever et prête à mettre à profit la mobilisation totale de ses forces, malgré plus de 900.000 morts en dix-sept mois.

«Le deuil national est fait de trop de douleurs particulières»

«Nous saluons l’année qui s’en va, l’année 1915, ses morts et ses vivants. [...] Au début il m’était permis de saluer ici, parfois, les morts nommément. Aujourd’hui, le deuil national est fait de trop de douleurs particulières: on n’ose plus tenter aucun dénombrement», note l’écrivain Maurice Barrès dans L’Écho de Paris, avant de céder à l’optimisme en annonçant une année 1916 où les Alliés «rompront décidément l’équilibre en leur faveur». À l’autre bout du spectre politique, L’Humanité, le journal de Jean Jaurès, est tout aussi résolu:

«Dans une guerre comme celle qui nous a été imposée, et dont le caractère d’usure n’est contesté par personne, la victoire appartiendra sûrement au groupe de belligérants qui, disposant des éléments de combat et de résistance supérieurs, saura le mieux les employer. Or, il est indéniable que les Alliés ont, de ce point de vue, un incontestable avantage sur leurs ennemis.»

Les Français
ont compris
que l'état de guerre
a des exigences
et légitime des mesures d’exception auxquelles il importe de se résigner

Le quotidien Ouest-Éclair, le 1er janvier 1916

«Chaque jour de l’an 1916 va apporter à notre ennemi une faiblesse, une déception, une amertume», prédit Le Figaro. La Croix, à l’époque journal bien plus conservateur qu’aujourd’hui, voit lui dans les vœux de Nouvel An «l’empreinte d’une résolution irréductible de poursuivre la lutte jusqu’au bout, c’est-à-dire de ne mettre bas les armes qu’après la victoire définitive sur un ennemi qui massacrait les femmes, les vieillards et les enfants». Tandis que, dans Le Gaulois, le général Zurlinden (ancien ministre de la Guerre et personnage secondaire, pas à son avantage, de l’affaire Dreyfus), en appelle à Jeanne d’Arc pour annoncer la victoire française, comme aux temps les plus difficiles de la guerre de Cent Ans: «Si, à la fin de cette rude, laborieuse année de 1915, la sainte fille revenait parmi nous, comme elle serait heureuse devant l’attitude héroïque, universelle de cette France qu’elle a tant aimée, qu’elle a sauvée!»

Totalement unie, la France? Ses adversaires tablent sur l’inverse mais les journaux combattent avec force cette idée. Dans Le Petit Parisien, l’académicien Ernest Lavisse s’interroge sur les espoirs de désunion que manifeste l’Allemagne: «Pour qui nous prennent-ils donc? Nous ne passons pas pour un peuple bête, je suppose? Or, fléchir au moment où nous avons tant de raisons de croire que l’ennemi sera bientôt au bout de ses forces, quelle sottise!» Avec délectation, le quotidien modéré Le Siècle voit ainsi dans la récente décision de la SFIO d’apporter son soutien à la poursuite de la guerre «de fortes et solides étrennes pour l’année de guerre 1916»: «Félicitons le parti socialiste français d’en avoir apporté sa part à la patrie commune. [Il] [...] a condamné énergiquement toute propagande isolée, latérale ou divergente, qui aurait pour résultat d’affaiblir la défense nationale.»

«Que des nouvelles implacablement vraies»

Mais, quand même, la vie en temps de guerre serait plus simple sans ces débats politiques, sans la possibilité encore offerte d’exprimer une opinion divergente. Dans le quotidien d’extrême droite L’Action française, Charles Maurras s’inquiète de ce que les Chambres et les journaux puissent «désorganiser et paralyser» le pays«En décorant nos dissensions ou nos bavardages des beaux vocables de liberté intellectuelle ou d’émancipation sociale, nous ne changeons rien à la nature de ces balivernes.» C’est vrai, pourquoi discuter alors qu’une immense majorité de Français acceptent des mesures exceptionnelles (censure, restrictions de la liberté de réunion, extension des pouvoirs de la justice militaire, internement des étrangers...)? Comme l’écrit, en ce début d’année 1916, Ouest-Éclair, l’ancêtre de Ouest-France:

«Les Français aiment la liberté. [...] Seulement, ils sont intelligents, raisonnables, passionnément dévoués à leur patrie et ils ont compris, dès le premier jour, que l’état de guerre a des exigences et légitime des mesures d’exceptions auxquelles il importe de se résigner. Ils s’y résignent. Bien mieux, il les acceptent joyeusement. Volontiers, si le salut public en dépendait, ils en supporteraient de nouvelles.»

On sait que, malgré cet optimisme général, le conflit se poursuivra encore près de trois ans, faisant pratiquement 900.000 morts supplémentaires côté français –et encore sera-t-il abrégé par l’entrée en guerre des États-Unis en 1917. Comme l’écrira quelques mois après ces vœux, en juillet 1916, un confrère taquin à l’occasion de son premier numéro:

«Chacun sait que la presse française, sans exception, n’offre à ses lecteurs, depuis le début de la guerre, que des nouvelles implacablement vraies. Eh bien, le public en a assez! Il veut des nouvelles fausses... pour changer. Il en aura!»

Le Canard enchaîné, puisque c’est de lui qu’il s’agit, fêtera son centenaire en juillet 2016.

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