Culture

Et le meilleur de 2015 au cinéma est...

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 31.12.2015 à 10 h 39

Derrière une production hollywoodienne décevante, l'Asie, l'Amérique du Sud et l'Europe, France en tête, se sont réparti les productions les plus passionnantes de ces derniers mois.

Montage d'affiches

Montage d'affiches

Les Top 10, c’est un peu trop mécanique, réducteur. Mais ne pas revenir sur ce qu’on a aimé, et aimé aimer au cours d’une année, c’est se priver de remettre en perspective ce qui arrive dans le cinéma, au-delà des enthousiasmes au coup par coup. En toute subjectivité, voici donc un survol des films de l’année –c’est-à-dire des films sortis en salles, en France en 2015 (The Assassin de Hou Hsiao-hsien, annoncé pour mars 2016, n’y figure donc pas, sauf que bien sûr je viens de le mentionner ;).

1.L'Asie toujours féconde

Outre, donc, le cas HHH, c’est à nouveau d’Extrême-Orient que serons venues les propositions les plus riches et les plus stimulantes: de Chine avec Au-delà des montagnes de Jia Zhang-ke, du Japon avec Vers l’autre rive de Kiyoshi Kurosawa, de Corée avec Hill of Freedom de Hong Sang-soo, de Thaïlande avec Cemetery of Splendour d’Apichatpong Weerasethakul. En Orient toujours, mais moins extrême, il faut y ajouter Taxi Téhéran de l’Iranien Jafar Panahi. Encore ne mentionne-t-on ici que le meilleur du meilleur, signé de grands noms du cinéma contemporain. 

À leurs côtés, beaucoup d’autres, de moindre magnitude, dont de nombreux jeunes, participent à la vitalité de ces cinémas à la fois fort différents et traversés de multiples échos qui renvoient les uns aux autres. S’il fallait leur trouver un point commun, ce serait leur capacité à prendre en charge le monde réel, et ses mutations les plus actuelles, par des moyens ouverts à toutes les aventures de la fiction, et souvent du fantastique.

 

2.Pauvre Amérique

Si les productions hollywoodiennes dominent plus que jamais le marché mondial, et ne cessent de battre des nouveaux records grâce aux progrès… du marketing, exemplairement avec le septième épisode de Star Wars, il faut admettre que l’offre cinématographique en provenance des États-Unis aura été, sur le plan artistique, singulièrement pauvre cette année. Un seul film issu de la grande industrie s’impose par son invention plastique et narrative, Mad Max: Fury Road, qui témoigne à lui seul qu’à partir de recettes convenues il est possible d’inventer. 

Tout à fait à l’autre bout de l’arc économique, on doit signaler deux très «petits films d’auteur», de jeunes auteurs qui, curieusement, ont tous deux des patronymes d’origine asiatique, Chloé Zhao avec Les Chansons que mes frères m’ont apprises et Patrick Wang avec Les Secrets des autres. Ne pas oublier le remarquable documentaire Citizenfour de Laura Poitras consacré à l’affaire Snowden. Allez, ajoutons le très fréquentable Le Pont des espions de Steven Spielberg, et le plaisant Au cœur de l’océan de Ron Howard.

 

3.L'autre Amérique, qui monte

Depuis une petite décennie, chaque année confirme le double phénomène qui marque l’Amérique latine: la montée en puissance et en qualité de ses productions, mais dispersées dans pratiquement tous les pays qui la composent, et l’absence d’une ou deux figures de proue permettant d’incarner, et de mieux repérer cette efflorescence. En 2015, les deux plus beaux films latino-américains auront été Jauja de l’Argentin Lisandro Alonso et El Club du Chilien Pablo Larrain, même si la Colombie, le Mexique, le Venezuela n’auront pas été absents. Mention particulière à un très beau premier long métrage brésilien, Ventos de Agosto de Gabriel Mascaro et à la révélation venue du Guatemala, Ixcanul de Jayro Bustamante.


 

4.L’Afrique et le Moyen-Orient, toujours à la peine

Durement éprouvées par de nombreux conflits, ces régions auront encore une fois été bien mal représentées sur nos écrans. Le lien de cause à effet entre situation géopolitique et fécondité cinématographique est loin d’être simple, on a connu des zones en crise qui donnaient naissance à des œuvres majeures. Hormis la cas particulier du grand cinéaste Amos Gitai, présent avec deux films cette année, tous deux remarquables et complètement différents, Tsili et Le Dernier jour d’Yitzhak Rabin, force est de constater que ce n’est plus le cas, à quelques rares exceptions près. L’Algérie se confirme comme la terre la plus prometteuse, avec trois beaux films issus de trois générations successives, Les Terrasses de Merzak Allouache, Révolution Zendj de Tarik Teguia et Les Jours d’avant de Karim Moussaoui. On retiendra aussi Le Challat de Tunis de la Tunisienne Kaouther Ben Hamia, ou Amours, larcins et autres complications du Palestinien Muayad Alayan. Côté Afrique noire, c’est hélas le grand vide.

 

5.Diversité européenne, avantage à l’Est

C’est une heureuse nouvelle qui se confirme depuis plusieurs années, la relance d’une variété de propositions venues de toutes les régions d’Europe. Parmi les grands noms à juste titre consacrés, Nanni Moretti (Italie) aura offert une merveille, Mia Madre, et Alexandre Sokourov (Russie) aura surpris avec le détour original et profond par le musée du Louvre Francofonia. On note aussi le retour de deux revenants d’Europe de l’Est, le Polonais Andrzej Zulawski avec Cosmos et le Russe Andrei Konchalovski avec Les Nuits blanches du facteur.

Mais de nouveaux venus leur tiennent compagnie, toujours en provenance d’Europe de l’Est, à commencer par la révélation de l’année, le Hongrois Laszlo Nemes avec Le Fils de Saul, ou le magnifique Aferim! du Roumain Radu Jude, sans oublier les Russes Alexander Kott, avec Le Souffle et Yuri Bykov avec L’Idiot!. Bonnes nouvelles aussi venues du Nord, grâce au Norvégien Joachim Trier qui confirme avec Back Home les promesses d’Oslo, 31 août, ou à l’Islandais Grimur Hakonarson découvert grâce à Béliers. L’Allemagne grâce à Les Amitiés invisibles de Christoph Hochhäusler et à Victoria de Sebastian Schipper, et l’Autriche avec Amour fou de Jessica Hausner sont également dignement représentées tandis qu’un nouvel espoir se confirme en Italie au titre des Merveilles d’Alice Rohrwacher.

 

6.La France, encore au premier plan

Comme chaque année, et toute niaiserie nationaliste mise de côté, force est de constater que la France demeure le pays qui, à lui seul, porte le plus grand nombre de propositions stimulantes, originales, diverses. Philippe Garrel nous a donné une merveille, L’Ombre des femmes, Arnaud Desplechin a signé une des ses œuvres à la fois les plus libres et les plus accomplies, Trois souvenirs de ma jeunesse, Benoit Jacquot a poursuivi son invention d’un cinéma dont l’exigeante radicalité joue avec les masques de l’adaptation littéraire et de  la reconstitution d’époque avec Journal d’une femme de chambre.


Portant sans doute à son plus haut les puissances modestes et rigoureuses de son cinéma, Philippe Faucon a signé avec Fatima une œuvre de premier plan. Explorant les ressources du cinéma de genre pour prendre en charge un drame à la fois intime et planétaire, Nicolas Saada a offert un film d’une force très singulière avec Taj Mahal. Jouant avec les codes et les préjugés, Xavier Giannoli réussit un impressionnant tour de passe-passe entre comédie et drame avec Marguerite.

Histoire de Judas de Rabah Ameur-Zaïmèche impose à nouveau la puissance et l’intelligence d’un cinéma d’une extrême originalité, tandis que La Sapienza permet à Eugène Green d’atteindre au meilleur de sa quête si personnelle et féconde. Il faut mentionner aussi le surprenant Valley of Love de Guillaume Nicloux, le très tenu La Loi du marché de Stéphane Brizé, l’essai si original d’Alain Cavalier avec Le Caravage, un vrai film de guerre avec La Peur de Damien Odoul, une comédie singulière Comme un avion de Bruno Podalydès, la justesse de La Tête haute d’Emmanuelle Bercot, l’essai plus que prometteur Un jeune poète de Damien Manivel…


L’année aura aussi, et peut-être même surtout, offert deux révélations aussi différentes que réjouissantes. Le Dos rouge d’Antoine Barraud invente un sens comique et fantastique sans précédent, avant que surgisse l’extraordinaire découverte qu’est le premier film de Clément Cogitore, Ni le ciel ni la terre, cinéma politique contemporain ancré dans le réel et traversé de souffles surnaturels, cinéma ouvert sur le monde et sur l’invisible, formidable promesse d’avenir.

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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