Les Syriens déplacés rentreront-ils chez eux un jour?

Dans la banlieue de Damas en décembre 2015 I LOUAI BESHARA / AFP

Dans la banlieue de Damas en décembre 2015 I LOUAI BESHARA / AFP

Les réfugiés qui arrivent en Europe ne sont que la partie émergée de l’iceberg: des millions de Syriens déplacés dans leur propre pays luttent pour leur survie, même ceux qui sont considérés comme une potentielle cinquième colonne dans des régions contrôlées par le gouvernement.

Husseiniya, Syrie. La reconquête de la petite banlieue du sud-est de Damas était supposée être une victoire pour le gouvernement syrien –un signe qu’après des années de combats, les forces du président Bachar el-Assad pouvaient vaincre les rebelles et renvoyer les civils déplacés chez eux. Au lieu de cela, le timide rapatriement de ses habitants est un cinglant rappel des futures difficultés à rétablir l’ordre dans un pays dévasté par la guerre.

La zone s’est sortie relativement indemne d’une échauffourée entre rebelles et armée syrienne en 2013. À la fin de l’année, elle avait été entièrement vidée de ses civils. Après que le gouvernement en eut chassé les rebelles et l’eut rendue de nouveau habitable, les autorités ont attendu presque deux ans avant de permettre à une première vague d’habitants d’y retourner. Un groupe choisi, composé de quelques centaines de familles, a eu le droit de retourner à Husseiniya en septembre dernier, après avoir intercédé auprès du gouvernement et signé des serments de loyauté. Depuis cette première vague plus de 4.500 familles y sont retournées, selon les Nations unies.

Le retour et l'angoisse

Même dans le périmètre extrêmement contrôlé et quasi-fortifié de Husseiniya, les soldats de l’armée régulière ne sont pas tranquilles –prêts à dégainer, ils scrutent avec circonspection les civils qui reviennent, la plupart des fonctionnaires d’origine palestinienne. Les autorités syriennes craignent que beaucoup de civils déplacés dans leur propre pays ne soutiennent la rébellion anti-gouvernementale ou ne soient des agents secrets.

«Faites attention», chuchote un soldat syrien nerveux tandis que des adolescents de Husseiniya m’expliquent leur projets de réparer la maison familiale et de ravitailler le magasin d’électroménager. «Certains de ces garçons sont des djihadistes.»

Le nombre de déplacés à l’intérieur de la Syrie défie la raison. Près de 7 millions de personnes dans tout le pays

Qu’ils le soient ou pas, l’angoisse de ce soldat en dit long sur la fragilité du processus de retour ici. La première vague de déplacés autorisée à revenir en septembre était composée de membres de catégories «de confiance»: soldats, fonctionnaires et entreprises travaillant pour le gouvernement. «Il pourrait arriver n’importe quoi», admet Izdeehar Hussein, 48 ans, propriétaire du magasin d’électroménager et tante des adolescents. Elle fait partie de ceux qui ont contribué à négocier l’accord de retour à Husseiniya avec le ministère de la Réconciliation nationale. «Ils nous ont laissés revenir en premier et nous ont dit: “Vous avez promis que vous resteriez tranquilles.” Comme ça ils peuvent garder le contrôle de la situation.»

Quatre millions ont fui la Syrie

Les efforts visant à rétablir le contrôle de cette petite banlieue illustrent bien l’un des plus grands défis auxquels est confronté le gouvernement syrien: que faire des innombrables déplacés qui pourraient potentiellement devenir une cinquième colonne dans des régions contrôlées par le gouvernement, voire qui sont susceptibles de prendre les armes contre le gouvernement à peine retournés chez eux?

Tandis que l’Europe et les États-Unis débattent pour savoir si les réfugiés syriens représentent une menace, Assad est confronté à un problème bien plus grave sur son sol –et d’une bien plus grande ampleur. Selon des officiels syriens, dans certaines régions contrôlées par le gouvernement comme les provinces côtières de Tartous et Lattaquié, la moitié de la population est constituée de personnes déplacées de zones désormais sous le contrôle de milices rebelles. Et malgré les discours optimistes du gouvernement sur les bons soins apportés aux déplacés qui vivraient sous la tutelle d’un État complètement opérationnel, les autorités syriennes disposent de moins de ressources que jamais pour contrôler ou surveiller les citoyens dont elles doutent de la loyauté.

Le nombre de déplacés à l’intérieur de la Syrie défie la raison. Près de 7 millions de personnes sont déplacées dans tout le pays, selon des chiffres du Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU. Quatre autres millions ont fui dans un autre pays. Selon les chiffres de l’ONU, Damas compte 436.000 personnes déplacées et sa banlieue plus de 1,2 million. Les représentants du gouvernement syrien affirment que certaines provinces comptent deux fois plus de personnes déplacées que les estimations de l’ONU.

Les frontières grandes ouvertes

La résolution du problème des déplacés internes joue un rôle-clé dans la stratégie d’Assad. Elle nécessite de réaffirmer sa domination sur des zones et des populations sunnites qui ont participé à la rébellion. Mais certains responsables internationaux et autres analystes de la guerre en Syrie avancent qu’Assad a facilité exprès le départ des Syriens afin de réduire son problème de déplacés. Cet été, des Syriens qui auparavant avaient été incapables de se procurer un passeport ont trouvé des fonctionnaires acceptant de leur en délivrer en une semaine. Les restrictions aux frontières ont été levées, rendant possible l’exil de grands nombre de personnes à la recherche d’un asile à l’étranger.

Le gouvernement provincial de Tartous a ouvert 21 autres abris officiels qui n’accueillent qu’une fraction des 370.000 personnes déplacées enregistrées

«Ils sont contents s’ils ont moins de bouches à nourrir», affirme un employé de l’ONU en Syrie.

Cette politique a exacerbé la crise des réfugiés dans les pays voisins et en Europe. Environ la moitié des membres d’une des agences de l’ONU en Syrie a fui en Europe cet été, en traversant la mer Égée dans des bateaux à destination de la Grèce, raconte ce même employé.

Des structures précaires

Loin de la ligne de front, les nouvelles données démographiques engendrées par les déplacements menacent la paix sociale d’une région considérée comme le fief d’Assad.

Dans la ville côtière de Tartous, les Syriens qui ont fui les combats de l’intérieur du pays ont investi quasiment toutes les structures couvertes disponibles, des tours de bureaux aux chantiers de construction. À quelques pas de l’antenne provinciale du ministère des Affaires sociales, une porte en fer bricolée bloquant un escalier mène à des bureaux transformés en logements pour des familles d’Alep, dont les matelas en mousse bien alignés contre le mur cèdent la place aux seaux d’eau et aux réchauds à gaz. C’est l’Abri pour personnes déplacées numéro 1, mis en place en 2012 par des responsables optimistes convaincus que la guerre allait bientôt finir.

Aujourd’hui, 600 personnes originaires d’Alep vivent dans ce premier centre. Eux ont eu de la chance: leurs enfants vont à l’école, le gouvernement a envoyé du personnel dans la clinique gratuite du rez-de-chaussée et la plupart des habitants de l’abri –qui faisaient partie des premières vagues de déplacés– ont des emplois à plein temps. Le gouvernement provincial de Tartous a ouvert 21 autres abris officiels qui n’accueillent qu’une fraction des 370.000 personnes déplacées enregistrées à en croire Nizar Mahmoud, chargé des affaires humanitaires du gouvernement à Tartous.

Les loyers ont flambé et les tensions sont vives entre les déplacés nouvellement arrivés, dont beaucoup sont sunnites, et la population locale, qui comprend une grande part d’alaouites, de chrétiens et d’autres minorités. La côte méditerranéenne est la zone la plus sûre tenue par le gouvernement, et les villages loyalistes éparpillés dans les montagnes voisines sont souvent considérés comme le fief des alaouites. Mais même avant la guerre, les grandes villes côtières de Tartous et Lattaquié étaient à prédominance sunnite, pourcentage qui n’a fait que croître avec le déferlement de réfugiés.

L'ombre de la cinquième colonne

Le gouvernement garde un œil attentif sur les populations déplacées, à l’affût de cellules dormantes et de rebelles infiltrés. Tout en essayant de minimiser l’importance du discours sectaire, il semble considérer le flux considérable de nouveaux-venus comme une potentielle cinquième colonne déstabilisatrice.

Des milliers d’enfants ne vont pas à l’école et les familles qui ne peuvent se payer un logement dorment dans des parcs ou sous des abris de fortune

Des habitants vigilants, insiste un militaire de Lattaquié en congé, viennent compléter les effectifs tendus des nombreuses agences de renseignements d’État, ou moukhabarat. «Nous avons la situation sous contrôle, affirme-t-il. Aujourd’hui, tout le monde est devenu moukhabarat.»

Le ressentiment s’insinue doucement chez les civils déplacés, dont la majorité sont obligés de se débrouiller tout seuls. Officiellement, l’État garantit toujours des services sociaux pour tous, mais en pratique des centaines de milliers de personnes déplacées restent sur le carreau. Beaucoup d’entre elles ont déjà changé d’endroit trois ou quatre fois, à mesure que le conflit s’étendait plus profondément dans des zones autrefois sûres ou lorsqu’elles n’avaient plus d’argent pour payer leur loyer.

Des déplacés refoulés

La pression est palpable: cafés et promenades débordent de chômeurs, et malgré les revendications du gouvernement, des milliers d’enfants ne vont pas à l’école et les familles qui ne peuvent se payer un logement dorment dans des parcs ou sous des abris de fortune.

Les problèmes sont encore plus graves plus au nord, le long de la côte à Lattaquié, qui abrite encore plus de personnes déplacées et se trouve plus près du front. Depuis 2014, de nombreux réfugiés du nord de la Syrie ont rapporté avoir été refoulés en essayant de fuir vers la côte syrienne depuis les régions du nord en guerre autour d’Idlib et d’Alep. Le gouvernement nie le phénomène mais il n’a pas été capable de nous montrer un abri ou un camp qui accueillerait des gens déplacés suite aux combats de l’année écoulée; toutes les personnes déplacées exhibées par le gouvernement aux divers journalistes de différents médias sont installés depuis 2013 ou avant.

Le seul Syrien identifié par le gouvernement comme étant arrivé récemment est un employé de la poste de 53 ans appelé Khaled Badawi, déplacé de son village natal à Idlib en 2011. Il y est resté quatre ans, jusqu’au 25 mars, lorsqu’une coalition de rebelles a déferlé sur la ville. Ce jour-là, son fils de 16 ans est mort lors d’une attaque au mortier par les rebelles alors que la famille traversait un check-point du gouvernement. Les deux fils qui lui restent sont dans l’armée.

À présent, il est salarié de la poste de Lattaquié, même s’il avoue ne pas avoir grand-chose à y faire. À l’instar de dizaines de Syriens déplacés interviewés dans leurs foyers temporaires, Badawi envisage de retourner un jour dans son village, tout en émettant de profondes réserves.

L’homme qui a menacé de me tuer habitait à côté de chez moi. Il ne sera plus mon voisin. Ce sera moi ou lui

Badawi

Il nie que le gouvernement ait refoulé des personnes déplacées de sa région ou qu’il fasse bénéficier d’un traitement de faveur ceux dont des proches se battent pour lui. Tout en faisant l’éloge de l’aide gouvernementale, il décrit une vie de privations. Comme il n’y a pas de place pour sa famille dans la ville de Lattaquié, ils vivent dans un petit village à une heure de transports en commun. «Tout est difficile, maintenant», conclut-il.

Le défi de l'après

Si reconstruire une nouvelle vie sur la côte est un défi pour le moins impressionnant, restaurer la paix dans sa ville natale de la région d’Idlib sera une tâche encore plus difficile. Dans cette zone rurale, explique Badawi, tous les combattants se connaissent: des parents et d’anciens amis luttent aux côtés des miliciens anti-Assad, tandis que ses fils se battent pour le gouvernement. Lorsque tout sera fini, il ne pense pas que les partisans des deux camps pourront vivre de nouveau dans la même ville.

«L’homme qui a menacé de me tuer habitait à côté de chez moi, raconte Badawi. Il ne sera plus mon voisin. Ce sera moi ou lui. Il n’y a plus de confiance du tout.»

La confiance dans le gouvernement s’est aussi érodée chez certains déplacés, même si chacun étouffe ses critiques de peur de se voir taxer de terroriste ou de sympathisant de l’opposition. À Damas, ville en majorité sunnite flanquée sur plusieurs côtés de rebelles anti-gouvernement, la pression exercée sur les ressources limitées du gouvernement est plus visible.

Beaucoup des déplacés de la capitale, originaires de zones tenues par les rebelles et bombardées en permanence par le gouvernement, se sont réfugiés dans des banlieues comme Jaramana, au sud de la ville et à quelques kilomètres du front. Quelque 1,6 million de personnes à la recherche de logements sûrs et abordables s’entassent dans un lieu conçu pour trois fois moins d’habitants. À côté d’un poste de contrôle du gouvernement affairé, deux familles louent une pièce aveugle en rez-de-chaussée utilisée comme espace de stockage avant la guerre.

Documents perdus ou volés

Iman Araouri, 45 ans, se remet d’une opération de l’estomac mais elle n’a pas les moyens de se payer les médicaments ou les compléments alimentaires prescrits par le chirurgien. Le salaire d’agent d’entretien municipal de son mari, environ 85 dollars par mois, sert intégralement à payer leur loyer. Ils ne peuvent pas s’acheter de matelas ni de couvertures, et leurs nombreux enfants ne vont pas à l’école.

Pour pouvoir bénéficier des services publics, y compris de l’inscription à l’école et des rations alimentaires de complément, il leur faut des papiers justifiant d’où ils viennent. La cousine d’Araouri, Marwa Bashir Hamoud, 31 ans, raconte qu’elle a traversé les lignes rebelles et bravé les miliciens qui ont tué son mari pour récupérer des documents chez elle. Mais lorsqu’elle y est arrivée, explique-t-elle, sa maison avait été pillée. Il ne restait rien.

Il faut que quelqu’un s’occupe de nous. Nous sommes en train de revenir à l’âge de pierre

Araouri

Hamoud a essayé d’inscrire sa fille à l’école après avoir entendu une annonce du gouvernement à la radio. «Le ministre a dit aux informations que nous pouvions mettre nos enfants à l’école, même si nous n’avions pas nos justificatifs», a répété Hamoud, qui a quatre enfants, au responsable des inscriptions de Jaramana.

«Allez dire ça au ministre», lui a-t-il répondu en la refoulant.

Une foule de petites tragédies

Les personnes déplacées prennent bien garde de ne pas critiquer directement le gouvernement, mais au moins certaines de leurs plaintes sont-elles claires. Araouri explique que son fils de 17 ans, atteint de lésions cérébrales, vit caché dans la ferme d’un parent; elle craint que malgré son état, il ne soit mobilisé.

«Il faut que quelqu’un s’occupe de nous, s’angoisse Araouri. Nous sommes en train de revenir à l’âge de pierre.»

Ces tragédies personnelles, multipliées des millions de fois, résonnent comme un écho dans des foyers de toute la Syrie. Le gouvernement d’Assad promeut avec ferveur l’idée que l’État fonctionne toujours et qu’il gagne la loyauté des Syriens. Mais la réalité de la Syrie en guerre diffère beaucoup de l’idéal diffusé à la télévision d’État et dépeint à travers les lunettes roses des dépêches de l’agence de presse gouvernementale Sana (Syrian Arab News Agency).

«Ici, par la grâce de Dieu, la guerre est terminée»

Si l’on se fie à l’exemple de la banlieue palestinienne de Husseiniya, où il a fallu presque deux ans après la fin des combats pour que les civils reviennent, la reprise de contrôle au coup par coup par le gouvernement va progresser lentement. La population déplacée sera probablement une source constante d’instabilité –comme un tremblement de terre qui ne s’arrête jamais vraiment.

«Ici, par la grâce de Dieu, la guerre est terminée», se réjouit Khaled Abdullah Hussein, 64 ans, agent des douanes à la retraite et chef du comité des notables locaux qui a négocié l’accord de réconciliation de Husseiniya avec le gouvernement. Avec plus de la moitié du territoire syrien qui échappe au contrôle de l’État, et presque tout le reste menacé par les rebelles ou les djihadistes, les autorités ont du pain sur la planche, explique Hussein. «Le gouvernement ne peut pas consacrer tout son temps à Husseiniya.»

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