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Vive la salive!

Rachel E. Gross, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 02.01.2016 à 16 h 29

La prochaine fois que vous vous réveillerez dans une mare de bave, émerveillez-vous.

Filet de bave | Wrote via Flickr CC License by

Filet de bave | Wrote via Flickr CC License by

La salive est une chose magnifique. Non seulement elle est utile pour sucer des sucettes, fermer des enveloppes, humidifier des bouts de nourriture et fabriquer des boulettes de papier mâché mais, en plus, elle aide réellement à accélérer la cicatrisation. Des chercheurs de l’université de Lund, en Suède, viennent d’élucider le mécanisme qui donne à votre salive son extraordinaire pouvoir de guérison.

Nous savons depuis des années que la fonction de la salive ne se limite pas à un nettoyage physique. Quand vous sucez une coupure au doigt, les globules blancs de votre salive libèrent tout un arsenal pour éradiquer l’invasion bactérienne. Les leucocytes peuvent tout simplement engloutir les bactéries et mourir en martyrs. Ou bien ils peuvent tirer dessus avec des substances mortelles qui vont les désintégrer. Mais ils peuvent aussi faire des trucs encore plus cool: fabriquer des «filets» gluants et visqueux et les jeter comme des lassos pour capturer les bactéries avant de les mettre à mort.

Nous savons à présent que les filets élaborés par votre salive sont bien mieux conçus pour se battre contre des bactéries que ceux créés par les globules blancs d’autres parties du corps, et ce, grâce à une équipe dirigée par Ole Sorensen dont les découvertes ont été publiées en novembre dans le journal Blood.

Au départ, Sorensen a observé le mode de cicatrisation des blessures en examinant des échantillons de tissu cutané mis en culture. Puis il a eu une idée folle. Il savait que lécher les blessures les aidait à cicatriser, et que les plaies de la bouche guérissent plus vite que n’importe où ailleurs sur le corps –malgré le fait que nous ayons une population grouillante de bactéries dans la bouche. Mais personne n’en connaissait le mécanisme exact. Il prit alors les cultures de peau blessée, «et on a craché dessus, en quelque sorte» raconte-t-il.

«Gilets pare-balles»

Outre son côté crado, cette pulsion était également un peu curieuse d’un point de vue scientifique. Voyez-vous, il est connu que les enzymes contenues dans la salive digèrent les espèces de filets que jettent les globules blancs, ne laissant que peu de traces de leur présence. Par conséquent, en principe, vous ne devriez pas pouvoir détecter si des globules blancs ont jeté des filets juste en regardant après pour vérifier. Mais, lorsque Sorensen a examiné les cellules de peau blessée couvertes de salive, il a trouvé des milliers et des milliers de petits filets, parfaitement intacts. Pourquoi?

La première étape pour éclaircir ce mystère consistait à prélever tout plein de bave. Les chercheurs ont donc sollicité des gens pour qu’ils donnent de la «salive du matin» collectée juste après s’être réveillé et avant de se brosser les dents. La partie «matin» est importante: au cours de la journée, votre bouche secrète entre 1 et 2 litres de salive, dont la plupart est avalée par réflexe. Mais, pendant que vous dormez, la déglutition s’arrête. Cette accumulation de salive dans votre bouche crée, outre la flaque de bave qui orne votre oreiller, une profusion de minuscules filets.

Au cours de la journée, votre bouche secrète entre 1 et 2 litres de salive

La clé, ont découvert les chercheurs, est dans le mucus –ce mélange de globules blancs, d’eau, de sel, de cellules mortes et de mucine, une glycoprotéine qui fabrique le truc filandreux et gluant dans votre salive. Lorsque les chercheurs ont isolé ce mucus plein de protéines du reste de la salive et l’ont mélangé à des globules blancs, ces derniers ont immédiatement lâché leurs filets.

Or il ne s’agissait pas de filets ordinaires. Cette fois, les globules blancs, des neutrophiles, étaient passés par des étapes différentes pour les créer. En outre, les filets avaient une composition protéinique différente de ceux fabriqués par d’autres globules blancs, ce qui les protégeait mieux des enzymes susceptibles de les détruire. Comme l’illustre Sorensen: «Ils portaient des gilets pare-balles.» Il présume que ces filets peuvent compléter la cicatrisation de la peau en tuant les bactéries restantes, celles que les globules blancs de la blessure n’engloutissent ni ne détruisent.

Attraper les bactéries au lasso

Sorensen soupçonne qu’il s’agit là de la meilleure défense de la salive, pas seulement d’une parmi d’autres. Pour tester le phénomène sur des personnes vivantes, il a collecté la salive de patients atteints d’aphtes récidivants. Dans chaque échantillon, il a constaté que le composant du mucus qui provoque la fabrication des filets manquait. Les cycles de plaies buccales coïncidaient avec ceux de la production de protéine productrice de filets. Lorsque leur salive se remettait à en produire, les blessures se remettaient à cicatriser.

«La découverte que les neutrophiles libèrent des filets lorsqu’ils sont exposés aux mucines salivaires est nouvelle et excitante», s’enthousiasme Jeremy Barr, chercheur à la San Diego State University qui a découvert un système immunitaire nouveau et distinct dans le mucus humain et n’a pas été impliqué dans ces recherches. «Cette découverte suggère que la cavité buccale est mieux adaptée pour protéger contre les infections que nous ne le pensions auparavant, ce qui pourrait nous donner de nouveaux moyens de combattre les maladies buccales.»

Sorensen espère par exemple contribuer à mettre au point une réplique des composants cruciaux du mucus –un peu comme une transfusion de salive. Ce genre de substance pourrait réarmer la salive sans défense et fournir les munitions nécessaires pour attraper les bactéries au lasso et les soumettre. Et avec de la chance, c’est adieu les aphtes!

Alors la prochaine fois que vous vous réveillerez avec une flaque gluante de bave sur l’oreiller, ne soyez pas dégoûté: soyez reconnaissant. Plus nous en apprenons sur notre mucus, plus nous avons matière à apprécier notre sauveur salivaire.

Rachel E. Gross
Rachel E. Gross (9 articles)
Journaliste scientifique
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