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Perhat Tursun, le Salman Rushdie de Chine

Perhat Tursun, en juin 2015, en Chine | Bethany Allen-Ebrahimian/Foreign Policy

Perhat Tursun, en juin 2015, en Chine | Bethany Allen-Ebrahimian/Foreign Policy

En 1999, le romancier ouïghour sortait son «Art du suicide» et allait immédiatement être la cible de menaces de mort. Aujourd’hui, il se remet enfin à écrire.

C’était une chaude après-midi de juin. À mes côtés, Perhat Tursun tire sur une cigarette bleue au filtre doré. Devant nous, disposé sur un napperon en dentelle claire, un assortiment de fruits secs, de graines de tournesol et de verres de vin. L’ensemble aurait fait très néo-victorien s’il n’y avait pas eu, accrochés au mur derrière Perhat, trois tableaux abstraits, comme une explosion de teintes modernes. «C’est un artiste du coin», m’explique-t-il.

La silhouette gracile et la quarantaine finissante, Perhat n’aurait pas dépareillé dans un café pragois, à savourer Faulkner ou à décortiquer Camus en compagnie d’une bande d’intellectuels européens. Sauf que la cigarette est de marque chinoise et l’appartement situé à dix minutes de marche d’une des plus grandes mosquées de Chine, à l’ouest extrême et tourmenté du pays. Entre ses odes à Freud et Faulkner, Perhat parle sans détour de Mahomet et de Jésus –mais, détail important, précise qu’il ne dira rien de politique si le micro est ouvert.

Perhat est l’auteur de L’Art du suicide, un roman conspué comme anti-islamique et qui, à sa parution en 1999, allait déclencher une tempête de feu au sein des Ouïghours, la minorité turcophone et majoritairement musulmane concentrée au Xinjiang, région chinoise théoriquement autonome. La suite –des années de menaces, une interdiction de facto de ses œuvres et au moins un autodafé– allait faire mentir l’idéologie officiellement athée du parti communiste chinois, qui contrôle la région d’une main de fer. Mais, ces dernières années, le ressac de l’histoire et des conflits de civilisations a déferlé sur le Xinjiang, et le parti unique est aujourd’hui confronté à un réveil ethnique local, un islam résurgent et, dernier arrivé dans la région, un esprit libéral et occidentalisé. Avec la publication de son roman à la philosophie acerbe, Perhat s’est retrouvé coincé au beau milieu d’une ligne de tir idéologique –une faille tellurique qui allait mettre sa vie en danger.

Joug idéologique

Perhat voit le jour en 1969 à Artux, une ville du sud du Xinjiang. La région est un ajout relativement nouveau sur la carte de Chine; la dynastie Qing ne l’a pas officiellement incorporée à l’empire chinois avant 1759. Une nouveauté relative qui se retrouve dans son nom: en chinois, Xinjiang signifie «nouveau territoire». Mais les Ouïghours vivent sur ce territoire souvent aride et montagneux depuis plus de mille ans, et l’islam est arrivé au Xinjiang bien avant les mandchous impériaux. À partir du Xe siècle, cette religion s’est répandue au sein de Ouïghours autrefois bouddhistes et capables de communiquer avec le reste du monde musulman grâce aux voyages et au commerce. Et beaucoup de Ouïghours n’allaient pas sauter de joie en voyant des Chinois s’implanter en masse sur leur terre patrie. Tout au long du XIXe siècle, des soulèvements populaires furent suivis, dans les années 1930 et 1940, par la création et la défaite de deux républiques successives et éphémères.

Perhat est né vingt ans après la chute du second État ouïghour séparatiste, la République du Turkestan Oriental, soutenue par les Soviétiques –et en plein cœur de la Révolution culturelle. Même ces marges occidentales n’étaient pas assez reculées pour éviter les décennies de violences et de combats idéologiques fomentés par le chef du parti, Mao Zedong. Les zélateurs du Parti communiste allaient s’en prendre aux musulmans avec une férocité particulière, rendant la pratique religieuse illégale, convertissant les mosquées en granges ou même en porcheries, et n’hésitant pas à tuer leurs détracteurs. Au sud du Xinjiang, plus isolé et traditionnel que le nord cosmopolite de la région, certains Ouïghours virent dans cette période de chaos une opportunité de s’élever contre le gouvernement chinois. Le jour de la naissance de Perhat, son père était en prison pour suspicion d’insurrection. De sa cellule, il envoya le nom qu’il voulait pour son fils et nouveau-né: Perhat, «le héros»

En 1976, la Révolution culturelle est terminée et, en 1978, la Chine embarquée dans un programme d’ouverture et de réforme économique, qui allait inaugurer une nouvelle ère de capitalisme et permettre à un pays longtemps isolé de s’intégrer à l’ordre du monde. Les jougs idéologiques allaient aussi se desserrer. Dans les années 1980, en contradiction totale avec la conformité ethnique contrainte des décennies précédentes et son effacement des identités minoritaires, des maisons d’édition gérées par l’État allaient traduire et publier des classiques de la littérature ouïghoure. Ce qui réveilla, chez bon nombre de Ouïghours, un intérêt depuis longtemps en hibernation vis-à-vis de leur propre héritage culturel. À la fin des années 1980 –une époque que beaucoup de Ouïghours considèrent aujourd’hui comme un âge d’or–, ces classiques étaient devenus des best-sellers.

Dans les années 1980, une croyance commença à se répandre: que l’islam pouvait renforcer l’identité ouïghoure et lui permettre de résister aux pressions extérieures

Pendant cette période, le contact entre le Xinjiang et le monde musulman fut renoué pour la première fois depuis des décennies. Des Ouïghours partaient faire le pèlerinage à la Mecque et des musulmans originaires du Pakistan ou d’autres pays avaient le droit de se rendre au Xinjiang. Ce qui permit à des mouvements religieux modernes issus du Moyen-Orient –mettant notamment l’accent sur une idéologie politique islamiste ou un dogmatisme religieux bien plus sévère que celui caractérisant, en tendance, la tradition religieuse ouïghoure– de prendre aussi leurs quartiers au Xinjiang. Des centaines de nouvelles mosquées furent construites et, de nouveau, l’impression de textes religieux fut autorisée et leur succès permis. Dans les années 1980, tandis qu’un nouvel élan vital était insufflé à l’islam, un réveil spirituel allait accompagner le printemps culturel ouïghour.

Et une croyance commença à se répandre: que l’islam pouvait renforcer l’identité ouïghoure et lui permettre de résister aux pressions extérieures.

Fenêtre sur l’Occident

Rétrospectivement, c’est une évolution que Perhat aurait pu surveiller de plus près. Mais tandis qu’un réveil religieux et culturel atteignait la société ouïghoure, son attention allait le porter autre part, car il venait de découvrir les chefs-d’œuvre d’une autre civilisation: l’Occident moderne. À la bibliothèque, Perhat était tombé sur un ouvrage traduit en ouïghour et intitulé Les écrivains contemporains célèbres, globalement un dictionnaire biographique d’auteurs sans extraits conséquents de leurs œuvres. Mais c’est grâce à ce livre que Perhat eut son premier avant-goût de penseurs comme l’écrivain américain William Faulkner ou le philosophe allemand Arthur Schopenhauer. Immédiatement, il est intrigué mais, ne sachant lire l’anglais, il ne peut aller plus loin, car leurs textes n’ont pas été traduits en ouïghour. Et il ne pouvait pas non plus les lire en chinois: enfant, il avait refusé d’apprendre cette langue. À son entrée à l’université Minzu de Pékin, il savait à peine écrire son nom en idéogrammes chinois. Mais lorsqu’il apprend qu’une partie de la littérature occidentale a été traduite en chinois, il met ses réserves initiales de côté et s’attelle immédiatement à maîtriser la langue de la majorité ethnique de son pays.

En incitant les Ouïghours à recevoir une éducation chinoise –Perhat, comme tant d’autres, a suivi des études universitaires grâce à une bourse–, les autorités cherchaient probablement à les intégrer dans la civilisation han. Mais, pour Perhat, le chinois allait être une fenêtre ouverte vers l’Occident. En plus de Schopenhauer et de Faulkner, il dévore Albert Camus, Franz Kafka, James Joyce et même Sigmund Freud, tous traduits en chinois. Il commence aussi à écrire de la poésie et des nouvelles, sur des sujets controversés comme le sexe, la religion, la mort et l’ethnicité, sous des atours oniriques et modernes.

La société ouïghoure n’a pas toujours été aussi hermétique aux influences extérieures. Gardner Bovingdon, maître de conférences spécialiste de la culture centre-eurasiatique à l’université d’Indiana, à Bloomington, et auteur de The Uyghurs: Strangers in Their Own Land [Les Ouïghours, étrangers sur leur propre terre], m’explique lors d’un entretien téléphonique que les marchands ouïghours étaient de grands voyageurs, traversant l’Asie centrale, le Moyen-Orient et même la Russie. Mais au début du XXe siècle, des idéologies nouvelles comme le marxisme et le jadidisme –une réforme islamique promouvant la modernisation et l’éducation– commencent à se répandre au Xinjiang. Une tendance qui préoccupe les administrateurs conservateurs chinois, dont Yang Zengxin, gouverneur du Xinjiang de 1911 à 1928, pour qui «l’isolation, la division et le maintien par la force de l’ignorance» allait devenir sa stratégie politique dans la région. Yang interdit les journaux, jette en prison les intellectuels ouïghours et, selon une anecdote célèbre «garde la seule clé du télégraphe dans sa poche», affirme Bovingdon. Après la fondation de la République populaire de Chine, en 1949, tout le pays, y compris le Xinjiang, allait se fermer au monde, pour ne se rouvrir qu’après 1978.

De fait, le développement intellectuel de Perhat fut un phénomène si rare dans sa région natale qu’après l’obtention de son diplôme et son retour en 1989 à Ouroumtsi, la capitale du Xinjiang, armé d’un large savoir sur les idées occidentales et d’une capacité inhabituelle à y accéder en dehors des canaux ouïghours traditionnels, il devient le compagnon préféré des intellectuels locaux. Des écrivains comme Yalqun Rozi, Batur Rozi et d’autres, qui n’avaient pas appris l’anglais ou le chinois à Pékin, se tournent vers Perhat pour qu’il réponde à leurs questions sur la culture et l’idéologie occidentales. Une atmosphère des plus fertiles pour une exploration intellectuelle libre qui, nonobstant, n’allait pas durer longtemps.

Tiananmen ouïghour

Bien plus à l’est, au cœur d’une Chine traditionnellement han, c’est un réveil politique qui commence à se faire entendre, avec comme apogée la naissance d’un mouvement étudiant idéaliste. Sa répression, en juin 1989, sur la place Tiananmen, mit fin à la brève floraison intellectuelle qu’avait pu connaître cette décennie. Au Xinjiang, la renaissance culturelle et islamique de la région allait connaître une trajectoire similaire. «En gagnant en liberté au cours des années 1980, les Ouïghours allaient demander davantage de pouvoir de décision, déclare lors d’un entretien téléphonique Ildiko Beller-Hann, maître de conférences à l’université de Copenhague et menant des recherches au Xinjiang depuis les années 1990. Enhardis par leur nouvelle marge de manœuvre, leurs revendications se multiplièrent.» En avril 1990, au début du mois, un groupe de Ouïghours sort d’une mosquée de Baren, une ville du sud du Xinjiang, en scandant que l’islam allait triompher du communisme. Armé de couteaux, le groupe s’introduit dans des bâtiments officiels et demande la fin de l’immigration han dans la région, qui avait fait passer la proportion de Ouïghours de 80% à moins de 50%. La réaction du gouvernement fut un copier-coller de Tiananmen: il envoya l’armée populaire de libération mater les manifestants. Mais les Ouïghours ripostèrent et récupérèrent des armes et des munitions. La révolte dura plusieurs jours et des dizaines de personnes allaient trouver la mort.

Un soulèvement qui «fit frissonner d’angoisse» Pékin, déclare Bovingdon. L’événement fut un tournant. Désormais, le gouvernement chinois craignait le séparatisme ouïghour, explique Beller-Hann, avant d’ajouter que «les autorités identifiaient l’islam comme vecteur du séparatisme». Le gouvernement chinois commence à propager cette histoire: que l’islam est un obstacle pour les Ouïghours, qu’à cause de lui ils sont en retard –et que trop de religiosité est dangereux. Un récit accompagné d’une répression étatique de l’islam au Xinjiang, avec de dramatiques conséquences toujours d’actualité.

Une femme ouïghour devant des officiers paramilitaires chinois lors de confrontations entre les forces de police et les habitants d’Urumqi, dans la région autonome du Xinjiang, le 7 juillet 2009 | REUTERS/David Gray

Mais, contrairement à la répression de Tiananmen, qui réussit à tuer dans l’œuf un mouvement pro-démocratique en Chine, le renouveau islamique continua à mijoter au Xinjiang, pour pénétrer toujours plus profondément la société ouïghoure, malgré des restrictions gouvernementales toujours plus sévères. «Au milieu des années 1990, me dit Bovingdon beaucoup des intellectuels que je rencontrais avaient le sentiment d’une trop grosse pression [de l’État] sur la religion, trop d’accent mis sur la formation des étudiants à l’athéisme. Mais beaucoup me disaient aussi: “Je n’ai pas trop envie de revenir à une société où les mollahs dictent tout; je n’ai pas envie que des autorités religieuses soient encore plus fortes que l’État.”» Quand Bovingdon retourne au Xinjiang en 2002, les choses ont bien changé. Il apprend que ce renouveau religieux, importé au Xinjiang «par des missionnaires du Pakistan», influe même sur les intellectuels: «Les gens étaient très nombreux [à aller] à la mosquée, beaucoup faisaient leur cinq prières quotidiennes.» Dans les régions rurales, les Ouïghours avaient toujours été plus religieux que dans les villes mais, désormais, même les citadins cherchaient à «augmenter ouvertement leur pratique religieuse». L’islam, comme l’explique Beller-Hann était devenu «partie intégrante de l’identité nationale [c’est-à-dire ouïghoure]». De fait, pour certains, la pratique religieuse était vue comme un moyen d’exprimer une «appartenance ethno-nationale» et leur défiance face aux politiques gouvernementales qui l’avaient marginalisée.

Tempête religieuse

Face à l’islam, la campagne du Parti communiste fut globalement un échec. Son assaut contre la pensée occidentale allait se révéler bien plus efficace. Perhat se rappelle un article écrit par un politicien influent, Li Ruihuan, et publié dans le Quotidien du peuple, organe officiel du parti, au début des années 1990. La tribune dénonçait les valeurs occidentales et exhortait le peuple chinois à revenir à ses traditions. C’est à cette époque que Yalqun, aujourd’hui figure émergente parmi les intellectuels ouïghours, commença à s’éloigner de Perhat et à rejeter les valeurs occidentales, comme le demandait le parti. Yalqun se met à critiquer la liberté et la démocratie, en ajoutant que les Ouïghours doivent se tourner vers leurs propres traditions. Anticipant la tempête religieuse qui allait s’abattre sur Perhat en 1999, Yalqun dénonce sa nouvelle de 1991, Le désert du messie, conspué pour ses références bibliques et sa focalisation sur les enseignements de Jésus –une figure respectée dans la religion musulmane mais pas aussi centrale que celle du prophète Mahomet–, avant d’accuser Perhat d’être chrétien. Une dénonciation qui allait sceller la rupture entre les deux hommes.

Une rupture qui mit aussi en lumière des divisions de plus en plus profondes au sein de la société ouïghoure, en train de se craqueler sous l’énorme pression gouvernementale. D’un côté, il y avait ceux qui revendiquaient leur identité ouïghoure via la pratique religieuse et s’en prenaient à leurs concitoyens qui, à leurs yeux, n’étaient ni suffisamment religieux, ni suffisamment ouïghours. De l’autre, ceux qui avaient tiré profit de la gouvernance chinoise au Xinjiang, peut-être en rejoignant le Parti communiste ou en grimpant dans la hiérarchie han, ceux qui envoyaient leurs enfants étudier à l’est pour qu’ils s’assimilent et fassent de l’argent grâce au boom économique chinois. Un homme comme Perhat était une figure ambiguë –il n’était pas un membre actif du Parti et ne participait pas non plus aux affaires gouvernementales mais son éducation chinoise et ses affinités avec la culture occidentale le rendait suspect, si ce n’est traître envers la tradition ouïghoure.

Les années 1990 avançant, les Chinois serrèrent toujours plus la vis au Xinjiang. L’éducation religieuse allait se voir toujours plus contrainte et certaines activités religieuses devinrent même «illégales». Les bouffées de violence gagnèrent en fréquence et l’armée intensifia sa présence dans la région.

C’est à cette époque que des Ouïghours commencèrent à en massacrer d’autres. En mai 1996, un groupe d’activistes assassinait Harunhan Khaji, imam favorable au gouvernement d’une des mosquées les plus importantes de Kashgar, région au sud du Xinjiang. «Des Ouïghours se sont débarrassés d’un leader religieux qu’ils accusaient de fricoter avec les Chinois», explique Beller-Hann.

Pro-Ouïghours contre pro-Chinois

C’est au milieu d’un tel tourment que le roman en ouïghour de Perhat, L’Art du suicide, voit le jour. Publié en 1999, sa narration hautement philosophique l’aide à passer entre les mailles du filet des éditeurs ouïghours sous contrôle étatique; le livre contient des passages sexuels explicites et des descriptions quasiment révérencieuses de suicides, un acte que le Coran condamne fermement et fréquemment. L’ennemi juré de Perhat, le conservateur Yalqun Rozi, va le lire et y trouver un passage qu’il juge hérétique: dans une scène, un devin fait référence à une date cryptique, l’année de la fin de la civilisation. Pour Yalqun Rozi, il s’agirait de la date de naissance de Mahomet et le livre laisserait donc entendre que le prophète de l’islam, et donc l’islam en général, sont mauvais pour l’humanité. Perhat insiste: une telle interprétation de son livre n’est pas la bonne, mais trop tard, le mal était fait. Yalqun avait publié une tribune condamnant Perhat comme «ennemi de l’islam» et le scandale qui s’ensuivit fut un tremplin vers la célébrité autant pour Yalqun que pour Perhat.

Un homme comme Perhat était une figure ambiguë: son éducation chinoise et ses affinités avec la culture occidentale le rendait suspect, si ce n’est traître envers la tradition ouïghoure

Dans un environnement religieux en pleine mutation, et si lourd d’implications ethniques et identitaires, le marteau n’allait pas tarder à tomber. Vite, d’autres écrivains suivent l’exemple de Yalqun. Ils déclarent que Perhat a humilié le prophète et que l’existence même de Perhat est «une honte pour le peuple ouïghour». Perhat m’explique que l’un de ces écrivains, Batur Rozi, allait même comparer son livre au sida «qui se répand sur le peuple ouïghour et corrompt son âme». Au sud du Xinjiang, dans la ville de Kucha, une école organise un autodafé de L’Art du suicide. La femme de Perhat le quitte.

Perhat dit avoir reçu des appels anonymes le menaçant de mort. «Il y a en avait qui me disaient que j’allais mourir dans un accident de voiture, se souvient-il. Pour d’autres, j’allais être assassiné par des talibans.» Un jour, il surprend un homme qui le suit. Quand Perhat vient à sa rencontre, l’homme s’enfuit en courant.

Cette levée de boucliers contre le roman de Perhat, si spectaculaire, dépassait de loin le soi-disant affront religieux. En considérant le livre comme anti-islamique, les grandes figures des cercles religieux ouïghours allaient faciliter le rangement de Perhat, l’ambigu libéral, dans l’un des deux camps en faction: les pro-Ouïghours contre les pro-Chinois. Et il était désormais manifeste, du moins pour ceux qui ne le connaissaient pas bien, que Perhat ne pouvait être de leur côté. «D’un certain point de vue, précise Bovingdon, on en faisait un traître à la culture ouïghoure.»

«Dire des choses dangereuses»

Depuis L’Art du suicide, les éditeurs du Xinjiang –majoritairement sous la coupe du gouvernement– ont refusé de publier quoi que ce soit de Perhat, pas même une réponse au flot de critiques ayant détruit sa vie et mit son existence en danger. «Je ne peux rien publier pour me défendre, dit Perhat. Je n’ai pas humilié le prophète mais, le moindre mot que je peux publier au Xinjiang, dans n’importe quel média, ils le refusent.»

Parallèlement, Yalqun a vu sa carrière d’écrivain décoller. Son attaque contre Perhat lui a permis une double célébrité. En le qualifiant de «traître» religieux et ethnique, Yalqun s’est attiré l’admiration d’une large partie de la société ouïghoure et, en détrônant un libéral de premier plan, amoureux de la pensée occidentale, il a su séduire les autorités gouvernementales. Dans l’environnement médiatique du Xinjiang, contrôlé par l’État, Yalqun a publié de nombreux ouvrages et les librairies vendent des CD et des DVD de ses conférences. (J’ai appelé Yalqun à de nombreuses reprises, il n’a jamais voulu me parler très longtemps, pour finir par passer le combiné à sa femme dès que je me suis présentée lors de mon dernier appel).

Aujourd’hui, Perhat jouit d’une discrète célébrité, même si son seul nom a longtemps été un tabou dans certains cercles. «L’une de ses vertus en tant qu’écrivain, affirme Bovingdon, c’est qu’il dit les choses telles qu’il les voit et il n’a pas peur de dire des choses dangereuses.»

Après un après-midi à boire le thé en compagnie de Perhat, dans son appartement d’Ouroumtsi, j’ai compris ce que Bovingdon voulait dire. Lorsque je lui demande ce qu’il a pu imaginer de ses lecteurs lisant son livre, de ce qu’ils allaient pouvoir en penser, il éclate de rire. «Je n’y pense pas, jamais, je veux juste écrire», dit-il avec un sourire en coin. À l’époque, poursuit-il, il n’y avait rien de tel. «Personne n’osait l’écrire, alors j’ai décidé de le faire moi-même.»

Huile sur le feu

Malgré son quasi-statut de paria, Perhat me dit n’avoir aucun ressentiment envers la religion. En réalité, entre deux gorgées de vin, il se définit lui-même comme musulman. Selon lui, sa croyance relève surtout d’un universalisme philosophique, bien plus que d’une pure acceptation des dogmes et de la foi. «La religion, c’est une merveilleuse chose, dit Perhat, très belle, comme l’est la poésie, la littérature. Mais certaines personnes font de la religion quelque chose d’horrible.»

Seize ans après sa mise au pilori, la publication semble de nouveau accessible à Perhat. Aujourd’hui, il travaille sur un roman parlant d’un accident de voiture et explorant la manière dont des inconnus, dans une ville, voient la mort soudaine. Une traduction en anglais de ses œuvres récentes est aussi au programme, en plus d’un recueil de nouvelles en ouïghour, ses premières publications d’envergure depuis 1999. Et il s’est remarié et a eu deux enfants, une fille et un garçon.   

Mais si Perhat a réussi à reconstruire sa vie, la situation au Xinjiang, elle, n’a cessé de se détériorer ces dernières années. En 2009, les émeutes ethniques d’Ouroumtsi, opposant Ouïghours et Hans, allaient tuer au moins 197 civils et boucler militairement la ville pendant des mois. Ces deux dernières années ont vu une augmentation des attaques violentes que les autorités chinoises attribuent à des terroristes islamistes mais, du fait d’une censure extrêmement sévère de l’information, de telles affirmations sont difficiles à vérifier auprès de sources indépendantes. En mars 2014, un groupe d’hommes armés de couteaux attaquaient une gare ferroviaire et faisaient trente-et-une victimes à Kunming, au sud de la Chine. En mai 2014, un attentat à la bombe dans un marché d’Ouroumtsi tuait des dizaines de personnes, en majorité des Hans. 

Cette aggravation de la situation au Xinjiang montre que, en voulant circonscrire la culture ouïghoure tout en réprimant la religion musulmane, les autorités chinoises n’ont globalement fait que verser de l’huile sur le feu. Et, en cadenassant la pensée occidentale, le gouvernement a aussi barricadé ce qui aurait pu être une troisième voie, si ce n’est une issue au paradigme conflictuel entre Hans et Ouïghours. L’œil que Perhat porte sur les textes sacrés relève d’une vision du monde libérale et éclectique que le gouvernement chinois, comme la société ouïghoure conservatrice, ont choisi de marginaliser. «J’ai toujours lu des textes bouddhistes, des textes chrétiens», me dit Perhat, en m’avouant son admiration pour Le livre des morts, texte sacré tibétain. «Il y a tant de mots magnifiques dans ces textes. Tous ces mots, je les aime.»

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