Le «racisme corse» n’existe pas (et l’invoquer occulte les vrais problèmes)

Des manifestants le 27 décembre à Ajaccio. Crédit: YANNICK GRAZIANI / AFP

Des manifestants le 27 décembre à Ajaccio. Crédit: YANNICK GRAZIANI / AFP

Il n'y a pas de racisme spécifique des Corses. Cette hypothèse, soulevée à la suite du saccage d'une salle de prière dans le quartier des Jardins de l'Empereur à Ajaccio, occulte les vraies questions.

C’est une déferlante de racisme de tous bords. Après le saccage dans un quartier populaire à Ajaccio d’une salle de prière par des manifestants vendredi 25 décembre, alors que deux pompiers et un policier avaient été blessés la nuit précédente dans des échauffourées, les slogans et accusations ont fusé de toutes parts. D’un côté, chez les manifestants, qui ont employé des phrases d’une extrême dureté, allant jusqu’à dire qu’il faudrait «tuer» les musulmans. De l’autre, du côté de personnes choquées par ces débordements, qui ont jeté l'anathème sur tous les Corses, opérant des raccourcis en parlant d’un «racisme corse» et se laissant aller à une certaine «corsophobie», y compris de la part d’intellectuels progressistesCes dérapages ont été illustrés sur Twitter par les hashtags #OnEstChezNous et #SalesCorses. 

Mais existe-t-il vraiment un «racisme corse» et ne devrait-on pas se limiter à parler de «racisme en Corse»? Et à quoi est due cette manifestation de racisme? Voici de quoi répondre à tête reposée à ces questions avec quatre interviews que nous vous résumons de Marie Peretti-Ndiaye, docteure en sociologie et membre associée au centre d’analyse et d’intervention sociologiques de l’EHESS, auteure du Racisme en Corse.

Les Corses sont-il plus racistes que d’autres régions de France? 

Si l’on regarde les chiffres du Comité consultatif des droits de l’homme, ce n’est pas le cas. En 2003, le ministère de l’Intérieur a répertorié 73 actes racistes en Corse contre 47 dans toute la France, remarque la chercheuse dans Corse Matin. Un record. Mais dix ans plus tard, en 2013, la violence raciste est principalement localisée en Île-de-France, dans la zone Nord et en région Rhône-Alpes. La CNCDH ne recense aucune violence raciste dans la région, contre 8 en Nord-pas-de-Calais.

Existe-t-il un racisme spécifique à la Corse, lié à la culture corse ou au nationalisme? 

Il n’y a pas, selon Marie Peretti-Ndiaye , de «racisme corse». «Le racisme ne peut être considéré comme un phénomène spécifiquement corse. Il y a, en revanche, une conjugaison d’éléments au niveau international, national, local, insulaire et microlocal, qui, en se rencontrant, peuvent favoriser des manifestations de racisme. Mais ne retenir qu’un de ces facteurs serait erroné», explique-t-elle à Mediapart.

Quant au nationalisme, la chercheuse balaie là aussi ces hypothèses d’un revers de manche, relevant que les nationalistes au pouvoir dans la région ont immédiatement condamné ces attaques. Le rejet de l’autre, explique-t-elle en substance, est certes lié à des variables politiques. Des études ont maintes fois montré que l’ouverture à l’autre était plus forte chez les sympathisants de gauche que chez les sympathisants de droite, et ce, dans tous les pays. Mais le nationalisme, explique-t-elle, transcende les sensibilités politiques. «Les personnes et les partis qui incarnent les mouvements nationalistes vont de l'extrême-droite à l'extrême-gauche. De grandes figures du nationalisme ont été parmi les plus engagées dans la lutte contre le racisme», explique-t-elle à L’Obs en juin, alors que des graffitis «les Arabes dehors!» avaient été découverts devant une école à l’Est de l’île, où des institutrices comptaient faire chanter leurs élèves en arabe. «Il y a plusieurs tendances chez les nationalistes, aux grilles de lecture très différentes. Pointer du doigt les nationalistes en gommant une réalité complexe est très gênant intellectuellement et abusif», estime-t-elle aussi dans Corse Matin.

Quels sont les facteurs régionaux de ce racisme?

Mais cela ne veut pas dire que des données locales n'entrent pas en jeu. L’île a vécu ces dernières années une croissance urbaine «extrêmement rapide», qui crée généralement de la pauvreté et des conflits sociaux. «En 30 ans, les agglomérations ajaccienne et bastiaise ont absorbé 67% de la croissance démographique. Ajaccio et Bastia ont vu le nombre de leurs habitants, leur superficie et la densité de leur habitat augmenter considérablement», explique la chercheuse dans le Journal du Dimanche.

Par ailleurs, des inégalités fortes prospèrent sur l’île, en raison du tourisme très développé, qui oppose une main d’oeuvre peu payée à des clients au portefeuille bien garni. «En Corse, des gens extrêmement riches côtoient des gens extrêmement pauvres. Cela est favorable au racisme, car le racisme donne un sens aux inégalités», explique la chercheuse à Mediapart. C’est ce qui se passe aussi sur la Côte d’Azur et dans certaines régions très touristiques, où des acheteurs étrangers, très fortunés, font grimper les prix.

Accuser de racistes les Corses, sans voir les facteurs socio-économiques qui mènent à ces violences racistes est aller trop vite en besogne et se priver d’une compréhension réelle du problème. «Il faut rappeler que le racisme répond à une fonction sociale qui permet d'occulter les inégalités. Il est plus facile de voir un Arabe que de voir un pauvre» avançe la chercheuse dans L’Obs. «Le racisme ne fait que masquer les choses essentielles que l'on ne veut pas voir», répète-t-elle à Corse Matin.

Dernier facteur régional, il existe sur l’ïle de beauté une forte immigration du Maroc et de la Tunisie, «liée aux besoins de l’agriculture, avec des gens qui sont dans des situations socio-économiques très dures», explique-t-elle dans Mediapart. Cette immigration est concentrée dans des poches, comme sur la plaine orientale, où réside un tiers de la population marocaine de la Corse, qui représente elle-même 88 % de la population étrangère de l’île. Un phénomène de concentration qui relève de la ségrégation et s’apparente à un véritable «apartheid», selon des propos d’habitants rapportés par la chercheuse. Cette faible mixité sociale, là aussi, engendre des tensions.

Ajaccio est-elle un cas particulier? 

De même qu’il n’y a pas de racisme corse, qui serait propre à la culture corse, il n’y a pas non plus de «racisme ajaccien», qui serait propre à l’identité de la ville. En revanche, et c’est plus intéressant, il y a bien une concentration de phénomènes racistes dans cette ville. «La plupart des meurtres et agressions racistes recensés par le MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples) au cours des années quatre-vingt en Corse ont, en effet, eu lieu à Ajaccio», explique la chercheuse à Corse Matin, en citant le cas de quatre meurtres en 1982 et 1983. Dans les années 2000, les populations d'origine maghrébine de la ville ont souvent été prises pour cible avec des tracts racistes.

Mais ces actes sont surtout à mettre au crédit du profil économique de la ville, tournée vers les institutions, quand Bastia est quant à elle «tournée vers l'industrie» et «l'activité portuaire»: «À travers les témoignages que j'ai recueillis dans les deux villes, on sent que le champ des possibles est plus restreint pour les étrangers à Ajaccio». De fait, la ville subit une pauvreté importante. 13 % des habitants vivent avec des revenus qui dépendent pour 75 % des aides de la CAF (caisse d'allocations familiales). Et c'est une ville très «clivée», où les inégalités sont encore plus fortes qu’ailleurs, avec un Sud-Ouest «aisé», et un Nord «plus pauvre».

Le contexte national et international a-t-il joué?

S’il existe donc des raisons locales et même micro-locales qui expliquent ces événements, le contexte national et international jouent aussi. «La Corse n’est pas isolée des débats qui agitent le continent», affirme Marie Peretti-Ndiaye. Les discours du Front national dont de nombreux médias et politiques se font l’écho, qu’ils les décryptent ou non, ne sont pas sans incidence sur les populations. Même si cela ne s’est pas traduit dans les urnes aux dernières élections régionales parce que la poussée d’extrême-droite a été en partie contenue par le parti nationaliste.

Rendre compte des attaques uniquement par le contexte national a aussi ses limites. Les évènements du 13 Novembre, par exemple, n’ont pas été suivis par une multiplication des actes islamophobes. Comme souvent, une seule variable ne suffit pas, et c'est un faisceau de faits, de facteurs socio-économiques et historiques, d'évènements, qui permet d'obtenir un début d'explication. Pointer le «racisme corse» aide sans doute certains à se soulager, mais pas à comprendre.

 
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