Double XMonde

«Vous êtes raciste. C'est le cadeau que je veux que vous embrassiez»

Repéré par Aude Lorriaux, mis à jour le 03.02.2016 à 16 h 40

Repéré sur New York Times, Santa Clara law Review

Les blancs qui vivent dans une société qui laisse prospérer le racisme, sont aussi racistes, explique le professeur de philosophie George Yancy. Il ne s'agit pas de se culpabiliser, mais de l'accepter et d'ouvrir les yeux.

Can't we all get along without being battered over the head with enforced multiculturalism telling us how racist we all are? | Pug50 via Flickr CC License by

Can't we all get along without being battered over the head with enforced multiculturalism telling us how racist we all are? | Pug50 via Flickr CC License by

C’est un texte en forme de méditation, qui est bien plus qu'une lettre - même s'il commence ainsi - ou qu’une simple démonstration rationnelle. Un billet, publié sur le site du New York Times par George Yancy, professeur de philosophie à l’université Duquesne à Pittsburgh, qui vise surtout à créer un état d’esprit d'humilité et d'introspection permanente; à susciter en vous l'envie de combattre, mais avec votre cœur et votre intelligence pour seules armes. Il ne devrait, sans doute, être commenté, partagé, cité qu’en laissant passer quelques jours, quelques heures au moins après sa lecture. Il vous faudra aussi sans doute plusieurs lectures. Et surtout, un temps de repos, hors des réseaux sociaux, du tumulte, des débats houleux sur la Toile, des opinions tranchées, des réponses hâtives, des commentaires trop courts. 

Nous ne saurions trop vous conseiller d’aller le lire dans son intégralité. Nous le résumons ici pour les lecteurs pressés ou qui n’ont pas accès à cette langue.

Empathie

Cela démarre par une longue «captatio benevolentia», comme on dit en littérature. Une manière d’attirer l’attention du lecteur en début de récit, mais qui est aussi cette fois «benevolentia», bienveillance, au sens propre:

«Chère Amérique blanche,

J’ai un message important pour toi. J’aimerais que tu lises cette lettre avec amour, un amour qui exige de regarder à l’intérieur de soi, d’être attentif à tes blessures et tes peurs, comme le disait James Baldwin (ndlr: écrivain noir américain, chez qui la discrimination est un thème récurrent). As-tu bien entendu? Tu as peut-être lu trop vite, alors je le répète: j’aimerais que tu lises ceci avec amour. En tous cas, que tu essaies.»

George Yancy continue alors d’écrire avec la plus grande empathie, une attention extrême à son lecteur. S’inscrivant dans le sillage de Martin Luther King, il déplore que l’amour soit un sujet trop peu présent dans la sphère publique, où n'ont droit de cité que la revanche, la moquerie, la haine et la discorde.

Cette lettre, continue le professeur, est un cadeau, et doit être reçue comme telle. Même si George Yancy affirme savoir déjà qu’il y aura des lecteurs pour lui «renvoyer le cadeau dans la figure», des voix pour dire qu’il ne sert que ses intérêts, qu’il «accuse faussement les blancs» et qu’il les culpabilise de tout.

«Je perpétue quotidiennement le sexisme»

Pour susciter la bienveillance, George Yancy va s'offrir en sacrifice, en se livrant comme un bouc émissaire à la foule de ses lecteurs qui déjà bout intérieurement de toutes ses critiques qu'elle a envie de lui retourner. Il ne se place pas en victime, non, mais plutôt en accusé. Son crime? C'est d'être «sexiste». Rien de moins. Pas sexiste sur tel ou tel point, mais globalement sexiste. «Oui, je le suis. J’ai dit que j’étais sexiste et c’est exactement ce que je voulais dire», affirme-t-ilUne manière d'être à égalité, de dire que les noirs aussi sont quelque part coupables et victimes. Une sorte de sacrifice métaphorique, qui dresse aussi une comparaison euristique, qui va servir de fil d'Ariane pour comprendre son idée. 

«Et c’est pire encore pour moi que d’être sexiste, car je suis un professeur à l’université, un philosophe. Je devrais être l’une des ces personnes «éclairées». Bien sûr, nous sommes "au-dessus" de ça. (...) Certains me diront que je prends des risques, que je mets en danger ma carrière. D’autres me diront que je vais encore renforcer les stéréotypes racistes sur les hommes noirs sexistes (...). Et pourtant je refuse de rester emprisonné dans le mensonge que les hommes aiment se raconter, que nous serions au-delà du sexisme et du patriarcat.»

Mais en quoi George Yancy est-il sexiste? Est-ce que cela signifie qu’il pense que la femme est inférieure? Qu’il n’est pas dérangé par les publicités l’objectivant? Qu’il s'accommode d’écarts de salaires persistants?

«Soyons clairs. Je ne veux pas dire que je hais intentionnellement les femmes ou que je désire les opprimer. Cela veut dire que malgré mes meilleures intentions, je perpétue quotidiennement le sexisme».

Nous approchons, mais le propos n’est pas encore très clair. Alors le professeur de philosophie précise, détaille. Être sexiste, pour ce qui le concerne, c’est ne pas avoir élevé la voix à chaque fois qu'il remarquait quelque chose de sexiste. C’est n’avoir pas su «prendre en compte les souffrances des femmes» dans ses écrits. C’est ne pas avoir véritablement embrassé la cause féministe et en tant que philosophe, n'avoir pas cherché à défendre les philosophes qui travaillent en études féministes.

«J’ai été complice d’un pays qui se fait des milliards de dollars en utilisant des femmes-objets, de la pornographie, des publicités, des jeux videos, des films Hollywoodiens. Je ne suis pas innocent», résume le professeur, dans une sorte de geste christique. 

Mais détrompez-vous: ce n’est pas de culpabilité dont il s’agit. «Cette lettre ne vous demande surtout pas de vous sentir mal, de vous immerger dans la culpabilité», mais plutôt, précise-t-il, d’«enlever le masque du sexisme», de se dessiller les yeux, de regarder tout le poids de l’histoire et des relations sociales dans lesquelles on ne peut se considérer comme abstrait, comme à l’écart.

Le racisme, un système entretenu par les Blancs

C’est là que George Yancy en vient au cœur de son propos. Et qu’il demande aux blancs, silencieusement, sans céder aux passions, avec sérénité, sans haine mais sans aveuglement, de regarder en eux-mêmes, et de ne pas «fuir» leur racisme. D’accepter d’être vulnérable, d’être une «plaie ouverte»

«Je vous demande de prendre un peu de temps, de vous attarder, et de prendre conscience des failles par lesquelles vous perpétuez une société raciste, les failles qui font de vous un raciste. Je vous mets au défi de regarder en face l’histoire raciste qui vous a placés là où vous êtes et qui a formé votre racisme. Encore, comme le ferait Baldwin, je vous demande d’entrer en lutte avec votre moi blanc. Je vous demande de vous ouvrir, de dire à haute voix le poison raciste qui est en vous, de l’admettre.»

Il ne sert à rien de se cacher derrière une étiquette de «progressiste», prévient le professeur. «Etre un "bon blanc" ou une personne de gauche ne vous enlèvera pas vos obligations. Je me considère comme un homme bien, et pourtant je suis sexiste.» Il ne sert à rien non plus de dire qu’on a voté Obama, de mettre en avant ses «amis noirs», de dire qu’on se fiche parfaitement de la couleur de peau, continue-t-il. Le racisme existe, explique George Yancy, dès lors qu’on laisse se perpétuer un système dans lequel des noirs ou des personnes de couleur sont systématiquement scrutées des yeux lorsqu’elles entrent dans un magasin, un système dans lequel faire un emprunt, trouver un emploi, être protégé par la police deviennent plus compliqués dès lors qu’on n’est pas blanc. Être blanc constitue donc un «privilège» que les autres n’ont pas, un privilège qui, dans une société de compétition, handicape dès le départ les non-blancs.

D’autres l’ont fait, l’ont reconnu, argue le philosophe. Comme Stephanie M. Wildman, qui dans un papier publié dans la revue juridique  Santa Clara Law Review, affirme qu’elle est toujours «raciste» quand bien même elle ferait «les plus grands efforts pour ne pas l’être», simplement parce qu’«une partie du racisme est systémique» et qu’elle «bénéficie de privilèges qu’elle doit lutter pour voir».

George Yancy a un espoir. Un espoir fou: que la lecture de ce texte crée dans la conscience des personnes blanches une «fissure» qui laisse «un espace pour aimer Trayvon Martin, Eric Garner, Tamir Rice, Aiyana Jones, Sandra Bland, Laquan McDonald» et les autres, autant de noirs américains tués ces cinq dernières années dans des heurts avec la police ou dans des circonstances jugées floues. Un espace qui permette aux blancs, dit-il, de fermer les yeux en embrassant leur fils, tout en imaginant que leur fils est noir.

«C’était le don que je veux vous faire, que je veux que vous embrassiez. C’est une forme de connaissance qui est tabou. Imaginez l’impact que pourrait avoir sur vous et sur le monde cette reconnaissance. (...) Amérique blanche, es-tu prête à entrer en guerre avec toi-même, ton identité blanche, ta puissance blanche, tes privilèges blancs? »

 

Mise à jour du 27/12 à 15h: nous avons réécrit le chapeau pour tenir compte de la remarque d'un internaute.

 

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