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2015, année de la République

Le logo de la République française TaniaPS via Wikimedia Commons.

Le logo de la République française TaniaPS via Wikimedia Commons.

Retour sur douze mois où le terme s'est retrouvé dans la bouches de tous les politiques. Et avec des sens parfois très différents...

Terrifiants ou porteurs d’espoirs, beaux ou incongrus, poétiques ou techniques, quels sont les mots de 2015? Chez les participants du Festival du mot, à la Charité-sur-Loire, ce sont «laïcité» et «liberté d’expression» qui se sont battus dès mai dernier pour décrocher le titre de «mot de l’année 2015». Vanity Fair a placé «Jawad», «Grexit», «Je suis Charlie», «instagramer» et une vingtaine d’autres parmi son top. Les lecteurs du journal belge Le Soir ont choisi «spoiler» devant «ubérisation». Et l'Oxford University Press a couronné un... emoji. Mais dans les discours politiques et le débat intellectuel français, il y a aussi un mot qui n’est pas nouveau, mais qui est revenu sans cesse, de manière constante et plus appuyée qu’avant: République.

Dans l’après-Charlie et l’après-13-Novembre, «République» était le mot rassembleur. Il a été clamé par des poètes, des journalistes ou des philosophes, comme Pascal Engel et Claudine Tiercelin, venus rappeler que «les valeurs associées depuis l’époque des Lumières à la République» ne sont pas «vides». Symboliquement, indirectement, «République» était aussi le mot qu’ont célébré les millions de personnes réunies le 11 janvier à Paris sur la place du même nom et alentour pour une «marche républicaine». C’était aussi le mot, délibérément utilisé ou en creux, récurrent dans les nombreux hommages laissés sur cette place dans les jours qui ont suivi les attentats de novembre.

Fini l’UMP, bienvenue aux Républicains

Les valeurs républicaines, revenues en force avec les appels au respect de la liberté d’expression et au vivre-ensemble dans l’après-Charlie, ou les exhortations à l’union nationale de l’après 13-novembre, intéressent aussi au premier titre les élus, les représentants de la République. Face à ce regain d’intérêt citoyen, hommes et femmes politiques ont chacun tenté de remettre le mot sur le devant de la scène, ou de se l’approprier, c’est selon. «La République jouit d'un succès incontestable et se trouve au centre d'une vaste foire d'empoigne», note le philosophe Pierre Crétois dans un billet sur Mediapart. L’exécutif a lui aussi scandé la petite musique de l’Histoire, le Premier ministre dans un discours appelant à «reconstruire la République», le président l’invoquant quatorze fois dans son discours du 16 novembre devant le Parlement réuni en Congrès.

C’est le parti de Nicolas Sarkozy qui a cependant le plus ramené le concept sous les projecteurs, en changeant de nom le 29 mai. Exit l'Union pour un mouvement populaire (UMP), place au parti Les Républicains (LR), après treize ans de règne sous la première appellation et un vote en interne réunissant 83% de «oui».

Un changement très controversé à gauche comme à droite, plusieurs ténors du parti s’étant publiquement exprimés contre. «Nous n'avons pas vocation à monopoliser le mot de républicains», déclarait en avril le maire de Bordeaux Alain Juppé, choqué par cette appropriation d’un mot qui désigne le bien commun, les droits et les devoirs de tous les Français. Si bien que si les Républicains ont effectivement ramené la République dans le débat, ils ne l’ont pas forcément incarnée en suscitant ces divisions.

A l’honneur à l’université d’été du PS

A gauche aussi, on a célébré la République plus que de coutume. Au PS, le thème était l’un des trois sélectionnés pour l’université d’été du parti, au mois d’août. Les organisateurs l’avaient choisi à côté de «climat» et de «régionales» et il fut répété au cours de plénières nommées «La République pour l’égalité», «Quelle place pour la famille dans la République?» ou encore «Handicap: la République accessible jusqu'au bout».

Une façon, peut-être, de ne pas laisser la droite s’approprier ce thème central. Et plus largement de continuer à célébrer l’union, alors que les manifestations du 11 janvier et la concorde politique au lendemain de l’assassinat de douze personnes à Charlie Hebdo ont suscité un élan de générosité dans la population et ont aussi profité à la cote de popularité du chef de l’État, comme après le 13 novembre.

Le FN a mis un pied dans le club républicain

2015 a aussi été, plus que jamais, pour le Front national, l’année de la République: les questionnements pour savoir si le parti devait être taxé d’anti-républicain ou non semblent n’avoir jamais été aussi forts, en raison de ses scores élevés au premier tour de deux élections, les départementales et les régionales. Peut-on taxer d’anti-républicain un parti qui rassemble près d’un tiers des votants et occupe la première place au premier tour des élections régionales? se sont demandés de nombreux articles, à la suite de certains dirigeants, comme Nicolas Sarkozy, qui a estimé que «dire que le vote pour le Front national est anti-républicain n'a aucun sens».

En 2015, le FN est aussi arrivé en tête dans 43 départements lors des élections départementales, décrochant la deuxième place au niveau national. Ce sont aussi ces scores successifs qui ont fait vaciller le Front républicain, une stratégie de retrait ou de fusion des partis dits de «gouvernement» face au risque de voir le parti d’extrême-droite remporter un scrutin. Stratégie dont nombreux se sont demandés si elle était encore efficace face au Front national.

2016, année du contre-coup républicain?

«Les valeurs républicaines sont plus que jamais d'actualité», constate pourtant Ségolène Royal, et avec elle de nombreux autres hommes et femmes politiques. Par temps difficile, il est somme toute assez logique que des mots synonymes de bien commun et de solidarité refassent surface. Mais leur utilisation est de plus en plus détournée au profit d’intérêts politiques, comme le fait remarquer le philosophe Jacques Rancière. C’est là aussi logique, car un succès s'accompagne souvent d’une tentative de récupération.

Si la République subit de toute part des formes d’OPA, le lecteur, spectateur, internaute, auditeur, lui, y voit peut-être de moins en moins clair. A quoi correspond cette République brandie par tous ces gens différents? Alors que 2015 a sans nul doute été l’année de la République dans tous les sens possibles et contradictoires du terme, 2016 pourrait alors bien être l’année d'un contre-coup. Où, à force que certains aient usé du mot, le citoyen se détournera de l’idée.

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