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Nous sommes tous (ou presque) atteints du virus Bovary

Pour Sophie Barthes, «“Madame Bovary” représente une facette de notre inconscient collectif» | Callie Reed via Flickr CC License by

Pour Sophie Barthes, «“Madame Bovary” représente une facette de notre inconscient collectif» | Callie Reed via Flickr CC License by

Ouvrir sa page Facebook pour en découvrir le contenu s’apparente aux pages des bluettes tournées par le personnage d’Emma Bovary.

Fruit de cinq années d’écriture, le roman Madame Bovary paraît en 1856 sous la plume de Gustave Flaubert. Au fil des décennies, son aura s’accroît, se densifie. Ici comme ailleurs, il fascine, dérange, séduit, si bien que le mythe qui enveloppe son héroïne, 160 ans après sa naissance, demeure aujourd’hui intact, inentamé, actuel. Pour ceux qui auraient séché les cours de français, rebutés par les 576 pages –en format poche– du récit, Emma Bovary est une jeune femme qui suffoque dans son carcan d’ennui. L’apathie de sa province, la médiocrité rémanente de son mariage avec le fadasse Charles et l’absence vertigineuse de perspectives sont autant de raisons qui la poussent à une fuite mentale quotidienne. Son credo? Les romans à l’eau de rose, qu’elle lit en se construisant une réalité parallèle, illusoire. En somme: un monde faussé, aux allures de bouclier, auquel elle croit dur comme fer.

En 1902, le sentiment d’insatisfaction qui habite ce personnage (pas si) fictif prend un nom: le bovarysme. Ce substantif, instauré par le philosophe français Jules de Gaultier, est défini comme suit: «faculté départie à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est décrit». Il symbolise également cet irrépressible besoin d’éluder le vrai en peinturlurant le faux. Le but étant de mieux épouser le destin, la fatalité, la finitude de l’existence et de ses composantes. Rien d’étonnant à ce que tous les arts, du théâtre à la peinture en passant par la télévision (Desperate Housewives en tête), se soient inspirés de cet état d’esprit. Surtout le cinéma, qui a fait renaître à dix-sept reprises le labeur de Flaubert. La réalisatrice Sophie Barthes est la dernière en date à avoir relevé ce pari fou, consciente que Madame Bovary a pu/su traverser les époques sans perdre de sa résonance, grâce notamment à sa force philosophique. «Elle représente une facette de notre inconscient collectif», confie l’intéressée, qui a offert le rôle principal de sa relecture –en salle depuis le 4 novembre– à la diaphane Mia Wasikowska.

 

Et de poursuivre: «Son spleen est très pascalien. Pascal affirme que le plus grand problème de l’homme moderne réside dans son incapacité à se confronter à lui-même. […] Il y a quelque chose de mystérieux et fascinant chez Emma, qui dépasse la simple incarnation de la condition des femmes au XIXe siècle. C’est là tout le génie de Flaubert. Il en a fait une sorte de Joconde: on la regarde de tous les côtés mais on ne la comprendra ni ne la saisira jamais complètement. Je pense qu’elle n’a pas su réaliser son “processus d’individuation”, en référence à Carl Jung, qui lui aurait permis de se connaître elle-même.»

Sa compatibilité avec notre époque est manifeste dans la mesure où Emma est individualiste, consommatrice et fascinée par le virtuel

Yvan Leclerc, professeur à l’université de Rouen et responsable du Centre Flaubert

Attention: il serait cependant inexact d’imaginer que le bovarysme ne serait l’apanage que de la gent féminine. Constat implacable que valide Yvan Leclerc, professeur à l’université de Rouen et responsable du Centre Flaubert. «Les hommes peuvent aussi être atteints de ce “trouble” constitutif des êtres de désir(s), tourmentés par l’envie d’être autres et ailleurs.» Comme Emma, tout un chacun prisonnier du médiocre aspire au sublime.

Au centre du monde

Une chose est sûre: l’universalité d’Emma Bovary n’est plus à prouver. Elle réside –à des degrés différents– au creux de chaque culture, au plus profond de la chair de légions d’insatisfaits, aux quatre coins de la planète. «Elle est “inspirante” pour les artistes parce qu’elle pose le problème essentiel de la fiction: celui du rapport entre l’art et la vie. [...] Sa compatibilité avec notre époque est manifeste dans la mesure où Emma est individualiste, consommatrice et fascinée par le virtuel. Ce monde massifié où tout est à la première personne du singulier –“mon espace”, “mon compte”, “mon profil”– lui aurait plu», note Yvan Leclerc. Des propos qui laissent penser que l’héroïne de Flaubert aurait probablement adopté les réseaux sociaux, comme l’estime aussi Sophie Barthes. «Elle aurait adoré ça et surement passé tout son temps sur Facebook, Twitter... En rigolant, je me disais que la tag-line du poster US de mon film Madame Bovary aurait dû être “If only she had an iPad”.»

Tous ces sites constitueraient ainsi de nouveaux terrains de jeu privilégiés pour ceux que l’écrivain et mythologue Georges Lewi appelle Les nouveaux Bovary (éditions Pearson). «Le syndrome Bovary est d’abord celui d’exister plus, de se montrer, de se rêver, de se créer un ou plusieurs avatars de vie. Une Bovary a besoin d’être remarquée, d’avoir “sa minute de gloire”, comme Emma au bal de la Vaubyessard. Notre nombre de fans, de followers… est en soi une première réponse à cette nécessité d’exister. Lorsque vous postez une image et que 1000, 10.000 ou 100.000 personnes vous “likent”, l’espoir d’être au centre du monde est alors à son paroxysme. Il devient quasi réalité», explique Lewi. En partant de cette analyse, on pourrait aisément mettre un trait d’union entre les innombrables livres que Madame Bovary dévorait (mal) et le rapport, souvent compulsif, que certains entretiennent avec Facebook, Twitter, Instagram et autre Snapchat. La facilité d’accès et la gratuité de ces outils –l’inscription se fait en quelques clics, contrairement à la résiliation– contribuent à fabriquer, au quotidien, de nouvelles attitudes bovarystes. Et ce, à une vitesse exponentielle.

Ouvrir sa page Facebook pour en découvrir le contenu s’apparente ainsi aux pages des bluettes tournées par Bovary. Comme elle, une partie des ultra-connectés guette scrupuleusement leurs murs, leurs notifications –la magie des mentions rougeoyantes en bas d’écran et les promesses qu’elles soulèvent–, leurs boîtes mail (DM qui pourra), etc., se construisant bien souvent une idée déformée des autres, d’eux-mêmes. Exemple: un individu qui passe son temps à poster des photos de lui dans des pays enviables (on en connaît tous au moins un), autour de panoramas sublimes, n’est pas forcément heureux; quand bien même ses photos expectorent une forme de bonheur redoutablement pixélisée ou déguisée grâce à des filtres made in Insta… «Les réseaux sociaux sont une extraordinaire parade à la difficulté de rester seul, enfermé, dans une chambre ou une maison bourgeoise. Ils représentent le monde à livre ouvert, alors que le livre est “seulement” une porte ouverte sur le monde», poursuit Georges Lewi.

«Enfermement dans le miroir»

En 2015, Facebook semble bel et bien être le point d’ancrage numéro un des nouveaux Bovary. Une théorie à laquelle souscrit Yvan Leclerc:

«C’est un miroir aux alouettes, entretenant dans l’illusion d’une véritable communauté (“j’ai cent contacts mais je mange tout seul à la cantine”); c’est un outil narcissique qui donne la sensation de démultiplier son image et d’être ainsi l’objet d’une multiplicité de regards. [...] Livres et réseaux sociaux ont sans doute la même puissance de fascination et d’aliénation. Emma lisait, essentiellement des romans sentimentaux, pour y chercher des modèles à imiter, des idéaux à idolâtrer. Elle voulait échapper à l’enfermement de son monde, mais ses lectures produisaient l’effet inverse, celui d’un enfermement dans le miroir. Elle n’avait affaire qu’à elle-même. Les livres la figeaient dans une image idéalisée, alors que les réseaux sociaux dispersent les images en mouvement dans un monde sans limites.»

Qui sont donc d’un point de vue général ces nouveaux Bovary qui trompent l’ennui grâce aux créations de Mark Zuckerberg, Jack Dorsey ou Kevin Systrom? Selon toute vraisemblance: la génération Z, également appelée nouvelle génération silencieuse ou cyber-génération. Laquelle, née au début du World Wide Web, a bâti ses fondations sur une forme d’illusion. Avec l’avènement des moyens numériques, l’essor du net, l’émergence des tablettes intuitives et des smartphones et la recrudescence des sites «socialisants», les expériences 2.0 sont infinies. Tout comme les clics, qui nous mènent de photos en profils, de vidéos drolatiques en statuts tous azimuts. Selon Georges Lewi, ce renouvellement de l’expérience, rapide et facile, éloigne le désespoir. Certains parviennent à mettre des garde-fous, se refusant à être prisonniers de la toile, quand d’autres y plongent la tête en avant.

La génération en question, très proche de la Y, manipule les réseaux sociaux depuis son plus jeune âge, faisant briller son individualité/singularité/créativité au sein du collectif. «Je partage, les gens lisent, donc je suis.» Youtubeurs, snapchatteurs, facebookeurs, twittos… beaucoup cherchent à exister, à créer le buzz, à trouver la bonne formule, le bon mot, celui qui fera d’eux des stars évanescentes, des vedettes de quelques heures ou minutes. L’addiction qui s’en dégage évoque très clairement cette tangente vers l’imaginaire que Bovary a inlassablement empruntée, telle une drogue surpuissante. «Ces nouveaux Bovary cherchent à se “remplir”, à recevoir et à plaire plus qu'à donner. Leur manque de confiance en soi les amène à vouloir combler un vide intérieur. Ils pensent que le bonheur viendra de l'extérieur, analyse la docteure Isabelle Sokolow, addictologue à Paris. Le danger est le même que pour Bovary: être sur une autre planète et refuser de s'impliquer et de se responsabiliser pour une réelle communication avec “l'autre”.»

Virus Bovary

Ces nouveaux Bovary cherchent à recevoir et à plaire plus qu'à donner. Le danger: être sur une autre planète et refuser de s'impliquer pour une réelle communication avec ‘l'autre’

Isabelle Sokolow, addictologue à Paris

Même écho du côté de son confrère le docteur Bruno Journe, officiant dans la même discipline médicale. «L'interface des écrans et la montée en puissance depuis dix ans des smartphones va faire apparaître d'autres pathologies. À la base, il y a le plus souvent une carence initiale, affective et relationnelle, avec l’absence d’un père ou d’une mère, l'hyperactivité, l'hypercompensation… L'addiction se traduit par un éloignement des impératifs sociaux.» Selon la docteure Sokolow, l’immaturité serait aussi un facteur propice à attraper ce «virus». «Les personnes en question exigent des solutions immédiates ou rapides à leur questionnement existentiel. Ils ne vivent pas leur vie de tous les jours dans le vrai et se réfugient dans une solitude inquiétante, comme Bovary. Ce qui leur permet de consommer de façon exagérée et répétée un produit réel ou imaginaire.»

Mais alors, que faire pour contrer ce réflexe, pavlovien et bovaryste pour des millions de personnes, visant à se ruer sur le net pour tchater, mater, lire, se démultiplier…? «Soigner consiste à ramener au présent, à regarder la réalité sous d’autres angles», explique le docteur Journe. Sa consœur, la docteure Sokolow, renchérit: «Pour guérir, il est indispensable d'apprendre à s’occuper de soi avec une aide extérieure: un psychothérapeute, un médecin, s'intégrer dans des groupes de paroles… Il est important d'apprendre à se remettre en question, de connaître ses peurs et ses forces pour s'affirmer et s'enrichir aussi bien intellectuellement qu’émotionnellement. Platon écrivait: “Connais-toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux.” En pratique, il est important de reconnaître son addiction aux réseaux sociaux et d'accepter de ne plus utiliser internet et de le faire un jour à la fois.» Pourtant, difficile d’imaginer que les choses évolueront dans ce sens. À l’heure où l’humanité connaît des heures sombres, les réseaux sociaux font souvent office de sas de décompression. Ils sont ces endroits où, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit (cf. la #TeamInsomniaque), il n’est plus vraiment possible de se sentir seul. Il y a toujours un ami ou un follower qui partagera un joli paysage, une vidéo d’un chat danseur ou d’un chien qui parle, le nouveau clip d’Adele, etc.

Mais quel sera l’avenir de tout ça? Est-ce que, comme Bovary, cette génération s’oriente vers un suicide (ici virtuel et collectif)? Ou, au contraire, parviendra-t-elle à dompter l’immensité du web pour en sortir triomphante? Georges Lewi estime que le bovarysme a en tout cas de beaux jours devant lui. «Il se déploiera tant que l’humanité existera. Deux mythes seulement sont totalement universels: l’âge d’or et Bovary.» Mais au fait: est-on tous, par définition et par extension, des bovarystes? «Je me garde bien de porter un jugement sur l’humanité. Je n’aime pas le dogmatisme. Mais je dirais que Madame Bovary nous éclaire sur nos penchants, sur nos faiblesses, sur le côté obscur et refoulé de notre psyché. Comme tous les grands personnages de roman, elle nous renvoie une image de nous-mêmes, êtres humains fragiles», conclut Sophie Barthes.

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