Sports

Le sport français sous l’emprise nostalgique des années 1980

Yannick Cochennec, mis à jour le 26.12.2015 à 10 h 47

Michel Platini, Yannick Noah, Serge Blanco, Alain Prost, Bernard Hinault, figures conquérantes du sport français des années 1980, continuent d’entretenir le feu de leur légende trente ans plus tard. À l’aune de ses difficultés du moment, Platini bénéficie encore de cette aura.

Michel Platini, le 28 août 2015 I REUTERS/Eric Gaillard

Michel Platini, le 28 août 2015 I REUTERS/Eric Gaillard

Quelle que soit l’issue pour lui de ses démêlés judiciaires dans l’affaire qui, pour le moment, l’a amené à être écarté pendant huit ans de toute activité dans le football, Michel Platini n’aura pas eu à se plaindre de son pays. La France l’aura très majoritairement défendu bec et ongles. De manière parfois surprenante, à l’image des interventions de Jacques Vendroux, journaliste et voix de Radio-France, devenu son porte-parole quasi officiel en raison de l’amitié sincère qui le lie à l’ancien capitaine de l’équipe de France, les médias nationaux, dans un élan presque unanime, ont pris fait et cause pour Platini sous le regard parfois ironique de leurs confrères britanniques moins habitués à ces politesses.

Un ministre de la république, sans doute groupie lui aussi, Patrick Kanner, en charge de la Jeunesse et des Sports, n’a rien trouvé de mieux, au lendemain de la proclamation de la sanction frappant Michel Platini, que de parler d’«acharnement» sans attendre l’épuisement des recours et le terme de la procédure judiciaire. Vive la France!

Le choix controversé du Qatar

La légèreté pour le moins confondante dont a notamment fait preuve l’ancien n°10 de l’équipe de France en acceptant un versement de près de deux millions d’euros sans contrat écrit et avec un écart de neuf ans entre ses prestations de conseiller auprès de Joseph Blatter et le règlement de celles-ci? Bof, passons vite l’éponge, sans parler de tout le reste qui, il est vrai, relève avant tout du jugement moral notamment en ce qui concerne son silence assourdissant pendant ces années de plomb de la Fifa ou le cynisme avec lequel Platini a choisi le Qatar pour l’organisation de la Coupe du monde 2022…

Michel Platini, qui a été un très grand champion, est une vache sacrée du sport français au même titre que Yannick Noah, Serge Blanco, Bernard Hinault et Alain Prost. Ces cinq-là symbolisent l’éclat des années 1980 quand le sport français apprenait enfin à gagner après une éternité de «lose» à une époque où les sportifs tricolores étaient plutôt des seconds rôles voire des figurants dans les grandes compétitions internationales.

Souvenirs de la France qui gagnait

Michel Platini a mené l’équipe de France vers le triomphe lors de l’Euro 1984 et a magnifié deux Coupes du monde, celles de 1982 et 1986, où les Bleus ont porté haut un certain esprit chevaleresque. En 1983, Yannick Noah est devenu, à Roland-Garros, le premier vainqueur français d’un tournoi du Grand Chelem depuis 1946 et n’a trouvé aucun successeur trente-deux ans plus tard. 

La société, qui avait bénéficié du vent de fraîcheur insufflé par l’alternance politique de 1981, avait confiance en elle

Cinq fois vainqueur du Tour de France entre 1978 et 1985 (et co-recordman de la compétition), Bernard Hinault voit défiler en juillet les maillots jaunes sur les Champs-Élysées sans tomber de son piédestal de dernier Français consacré au terme de la Grande boucle. Quadruple champion du monde de Formule 1 (1985, 1986, 1989, 1993), Alain Prost n’a jamais trouvé d’héritier –en 2016, cela fera vingt ans qu’un pilote français n’a pas remporté de Grand Prix. Quant à Serge Blanco, vainqueur de six Tournois des V nations entre 1981 et 1989, sans qui la France n’aurait pas atteint la première finale de la Coupe du monde de rugby de l’histoire en 1987, son surnom de «Pelé de rugby» suffit à situer sa place dans l’histoire de ce sport.

Propos publics javéllisés

Ces cinq-là sont le symbole d’une France qui gagnait, qui avait du panache, mais qui surtout allait encore bien. Oh, certes, la crise économique commençait à prendre ses aises, mais la société, qui avait bénéficié du vent de fraîcheur insufflé par l’alternance politique de 1981, avait confiance en elle. Platini, Noah, Hinault, Prost et Blanco incarnaient cet état d’esprit conquérant et pour les Français qui ont aujourd’hui plus de 40 ans, ils occupent depuis une place à part dans leur histoire personnelle en les ramenant souvent à une nostalgie heureuse, celle de leur enfance, de leur adolescence ou de leurs débuts dans la vie active.

Il est toujours plus facile d’aimer ceux qu’on a bien connus au faîte de leur gloire alors qu’on avait encore soi-même quelques rêves innocents sur la grandeur de leur activité. Et puis, il faut bien admettre que ces personnages avaient du charisme, une vraie stature humaine et n’étaient pas passés sous le robinet d’eau tiède de la com’ qui a commencé à affadir les propos des sportifs à partir des années 1990 jusqu’à presque les javelliser aujourd’hui (d’où notamment le respect dévoué des journalistes de plus de 40 ans à ces gloires d’une époque révolue). Il se trouve aussi que ces sportifs des années 1980 ont opéré des reconversions qui les ont placés (presque tous) dans des situations favorables.

Personnalités préférées des Français

De ce point de vue, Yannick Noah est un cas d’école mondial, peut-être unique en son genre. N°1 de sa discipline en France (et n°3 en 1986 au classement ATP), il est devenu un n°1 national dans un tout autre registre, celui de la chanson jusqu’à truster entre 2007 et 2012 la première place de la hiérarchie de la «personnalité préférée des Français» installée par le Journal Du Dimanche. 

Prost n’a pas réussi à faire vivre une écurie de F1 à l’orée des années 2000 et que Hinault s’est toujours contenté d’un rôle secondaire

Michel Platini s’est, lui, mué en président respecté de l’UEFA et aspirait à passer à l’étage supérieur avec la Fifa qui, question prestige, vaut bien le Comité international olympique. Quant à Serge Blanco, couronné de succès en tant qu’homme d’affaires notamment dans l’univers de la thalassothérapie et après une longue période passée à la tête des clubs professionnels, il a continué de faire la pluie et le beau temps sur le rugby français.

Scandales et fiascos

Mais l’étoile de ces trois-là a pâli sachant que Prost n’a pas réussi à faire vivre une écurie de F1 à l’orée des années 2000 et que Hinault s’est toujours contenté d’un rôle secondaire au sein de l’organisation du Tour de France. Aujourd’hui, Platini est donc lancé dans une improbable course contre la montre pour se qualifier parmi les participants de l’élection présidentielle de la Fifa. 

Noah, dont le dernier album et la dernière tournée ont été loin d’avoir le retentissement de leurs prédécesseurs, revient à ses premières amours en devenant pour la troisième fois capitaine de l’équipe de France de Coupe Davis avec l’espoir de faire resurgir ses talents de magicien. En tant que soutien de Philippe Saint-André, Blanco s’est retrouvé de son côté impliqué dans le récent fiasco du XV de France et ne paraît plus avoir sa vista d’hier.

À l’image du pays, dépressif, nos idoles des années 1980 ont du plomb dans l’aile. La chute de Platini ne rend donc que plus amère une nation aussi mélancolique que la France.

Yannick Cochennec
Yannick Cochennec (575 articles)
Journaliste
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