Economie

C'est Noël à la pompe (et l'économie française n'est pas à la fête)

Gilles Bridier, mis à jour le 24.12.2015 à 4 h 45

Incités par les prix bas des carburants, les automobilistes roulent plus. Ils profitent des désordres sur le marché pétrolier à cause des tensions au Moyen-Orient et de l’absence de régulation. Mais dès le 1er janvier, la fiscalité sur les carburants progresse.

Marseille, le 14 décembre I BORIS HORVAT / AFP

Marseille, le 14 décembre I BORIS HORVAT / AFP

À 36 dollars –ou 33 euros– le prix du baril de pétrole, c’est Noël aux pompes pour les automobilistes! À 1 euro le litre pour le gazole et 1,26 euro pour le SP95, selon les moyennes enregistrées par l’Union française des industries pétrolières (Ufip), les prix pour les consommateurs ont baissé de 16% et 12% en six mois. Et si l’euro n’avait pas perdu 4% de sa valeur par rapport au dollar sur cette période et plus de 20% en dix-huit mois, les prix des carburants en euros à la pompe seraient encore plus bas. 

Face à cet effet d’aubaine, la communication massive déployée autour de la transition énergétique et de la COP21 a eu peu d’incidence sur les comportements des automobilistes, qui n’ont pas modifié leurs habitudes pour moins utiliser leur voiture.

Le gazole largement majoritaire à la pompe

Au contraire. En novembre dernier, «la consommation de carburants routiers a fortement augmenté» par rapport à novembre 2014, notent les industriels du pétrole qui ont enregistré une hausse globale de 4,7%. Pour le supercarburant sans plomb, qui profite depuis plusieurs mois du désamour vis-à-vis du gazole à cause de la pollution aux particules fines et du report des achats de voitures neuves sur des modèles à essence (sur un an, les immatriculations de diesel ont baissé de près de 5%), la croissance a même atteint 6,1%.

Reste que, compte tenu de l’importante dieselisation du parc automobile (plus de 60%) et du trafic des poids lourds, le gazole représente toujours plus de 80% de la consommation de carburants routiers dans l’Hexagone.

Cette hausse des consommations s’expliquerait notamment par un usage accru des véhicules particuliers après les attentats du 13 novembre

Pour l’Ufip, cette hausse des consommations s’expliquerait notamment par un usage accru des véhicules particuliers au détriment des transports publics après les attentats du 13 novembre. Ce ne peut-être toutefois qu’un élément d’explication dans la mesure où ces événements n’auront marqué que la deuxième quinzaine du mois, et de façon très inégale sur l’ensemble du territoire. L’argument le plus évident est économique, après une baisse de l’ordre de 20% des prix à la pompe en dix-huit mois!   

Des taxes qui vont augmenter

Dans ces conditions, le poids des taxes dans la composition du prix des carburants devient exorbitant, représentant environ deux tiers du prix du litre (plus exactement, 65% pour le gazole, 67% pour le SP95)! Car si les cours du pétrole brut ont dégringolé, le montant des taxes n’a pas baissé. Cette situation est toutefois assumée par le gouvernement dans le cadre de ses objectifs en matière de transition énergétique, dans la mesure où la meilleure façon d’inciter les automobilistes à utiliser d’autres modes de déplacement consiste à renchérir le coût de l’utilisation de l’automobile.

D’ailleurs, les taxes qui pèsent sur les carburants vont continuer à progresser dès le mois de janvier 2016, de 2 centimes par litre pour  le SP95 et de 3,5 centimes pour le gazole, suite notamment à l’augmentation de la taxe carbone sur les carburants selon un calendrier établi depuis plusieurs années.

On note le léger coup de pouce au supercarburant sans plomb, dont la fiscalité augmentera un peu moins, destiné à détourner les automobilistes du gazole à cause des particules fines. Ainsi, l’avantage fiscal sur le gazole qui diminue depuis plusieurs années, tend-il maintenant à disparaître.

Tensions géopolitiques et surproduction d’hydrocarbures

Reste à savoir si la situation favorable dont profitent les automobilistes est pérenne. Le baril bon marché n’est pas une bonne nouvelle pour tout le monde, notamment pour des pays producteurs comme le Vénézuela, l’Algérie ou la Russie, dont les économies sont totalement dépendantes de la manne pétrolière. Or, les conflits au Moyen-Orient et les luttes d’influence dans cette partie du monde, ajoutés à la percée des États-Unis sur le marché de l’or noir avec son pétrole de schiste, sont à l’origine de la déstabilisation des échanges.

Depuis déjà un an, face à la poussée américaine, l’Arabie saoudite qui jouait auparavant le rôle de régulateur a modifié sa stratégie pour ne pas perdre de parts de marché. De sorte que la production de pétrole dépasse la demande, tirant les prix à la baisse. Conséquence logique, les producteurs de pétrole de schiste aux États-Unis, dont les coûts d’extraction sont plus élevés, ont fermé leurs installations les plus déficitaires.

Mésentente à l'Opep

Pour autant, les cours du baril n’ont pas remonté. Car, au sein de l’Opep, l’Arabie saoudite refuse de redevenir le régulateur d’autrefois tant que l’Iran ne participera pas à un effort collectif pour réduire les quantités de pétrole mises sur le marché. Ce que refuse Téhéran, qui compte mettre à profit la levée des sanctions économiques l’an prochain pour augmenter ses exportations. Aucun des deux adversaires ne voulant céder face à l’autre, toute forme de régulation semble impossible.

La prochaine réunion n’est pas prévue avant juin prochain, et les différends qui opposent Ryad et Téhéran n’ont aucune raison de s’estomper

Quant à la Russie, qui compense la baisse des cours par des exportations encore plus massives, elle ne veut entendre parler d’une régulation qui la priverait de rentrées de devises alors qu’elle est déjà frappée par un embargo occidental.

Dans ce contexte, la dernière réunion de l’Opep, le 4 décembre, n’a pas fixé de consigne de production à ses membres, sachant que le précédent plafond de production –de 30 millions de barils par jour– n’était de toute façon pas respecté (avant la réunion, le dépassement atteignait de l’ordre de 10%). Aussi aujourd’hui, l’Opep progresse en ordre dispersé. Ce qui, même si l’organisation ne représente que le tiers des quantités mises sur le marché, est de nature à orienter les cours à la baisse.

Des prix bas encore en 2016

De tels désordres se sont déjà produits par le passé, et les quotas attribués à chaque membre du cartel sont assez souvent dépassés. Reste que la prochaine réunion n’est pas prévue avant juin prochain, et que les différends qui opposent Ryad et Téhéran n’ont aucune raison de s’estomper. Par ailleurs, côté américain, les restrictions  aux exportations de produits pétroliers, qui ont déjà été partiellement assouplies début 2015, devraient connaître de nouveaux allègements en 2016, ce qui aura mécaniquement des conséquences sur le prix du brut.

Dans ces conditions, personne ne fixe aujourd’hui d’échéance pour une inversion des cours. La banque Goldman Sachs prédit une tendance inchangée «en raison de la complexité globale du marché des matières premières» et pronostique «un marché pétrolier excédentaire et des prix bas» en 2016.

On ne peut que regretter que l’économie française ne profite pas de cette fenêtre d’opportunité pour engranger des gains de compétitivité qui relancent l’activité et réduisent le chômage. L’an dernier, la facture de 44 milliards d’euros pour l’importation des hydrocarbures avait déjà profité d’une baisse de 9,2 milliards grâce à la baisse des cours du baril. Cette année, le mouvement se sera poursuivi, malheureusement sans coup de rein pour la croissance.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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