France

Tapie ou le bégaiement du Golem

Claude Askolovitch, mis à jour le 24.12.2015 à 16 h 40

Ce qui intrigue, c’est que cela puisse prendre, comme avant… Comme il y a vingt ans.

Bernard Tapie à Paris le 19 octobre 2005. REUTERS/Charles Platiau

Bernard Tapie à Paris le 19 octobre 2005. REUTERS/Charles Platiau

Comme la farce bégaie en France, un homme du nom de Bernard Tapie dit parler politique depuis quelques jours. Cela n’a évidemment aucune importance, sauf à trembler au passage d’un spectre, imprégnés d’une odeur familière: cette fragrance d’un monde disparu, quand le Golem de François Mitterrand révélait la République à son vide.

Le Golem est une créature mythique du folklore juif d’Europe centrale, un être d’argile qu’aurait forgé le Rabbin Loew, guide des juifs de Prague, pour défendre le ghetto. Ainsi Mitterrand, à peine réélu par son peuple de France en 1988, libéra un monstre pour protéger son caprice.

Bernard Tapie avait alors la beauté des marlous. Les jeunes gens ne doivent pas se laisser égarer par l’épaisseur du spetuagénaire qui délivrait lundi 21 décembre sur France 2 son boniment sans consistance. Il était beau jadis, et fort et vivant, et cette beauté était une ruse. Qui imagine un Golem séduisant? Tapie était pourtant le Golem de Mitterrand, sa Créature, le guerrier Sith d’un monarque lassé (varions les références) qui pensait maîtriser jusqu’à la magie noire. Tapie l’amusait et puis détruisait pour lui. Il détruisit des socialistes marseillais, qui avaient défié l’autorité de Mitterrand; il détruisit Michel Rocard, que Mitterrand détestait autant pour sa faiblesse que pour sa bonne réputation. Il détruisit surtout, Tapie, les apparences des gauches de pouvoir, dont l’arrogance nantie atteignait alors un sommet.

En ce temps-là déjà, le socialisme n’avait rien à donner qu’un réformisme englué dans les ruses et la logique du franc fort. Un Président renonçant à juguler le chômage faisait l’Europe et la guerre en alternance, engageant l’armée au Koweit ou organisant pour un traité européen un référendum qu’il faillit perdre, en 1992. Nos gouvernants nous parlaient si bien et de très haut. On tuait en Bosnie et au Rwanda, en Algérie aussi, l’occident n’y pouvait guère. A la maison, le doute rongeait et le mépris naissait. On raillait alors le «socialisme des R25» pour moquer les camarades enrichis aux responsabilités quand leurs électeurs découvraient l’angoisse. Une gauche se devinant inutile se cherchait raisons et protections. Tapie fut ce protecteur, et aussi l’idée curieuse que se font du peuple les politiques qui l’ont égarés. Ce furent les premiers signes de la décomposition.

EMET

La légende prétend que le Golem porte sur son front les lettres EMET, vérité en hébreu. Tapie disait la vérité sur le régime, quand bien même il mentait. Il avait ce don de révéler les faiblesses des hommes et des systèmes. Il était celui qui teste et soupèse, et corrompt. Les valeurs les mieux établies, il les réduisait à sa mesure. Il avait humilié le cyclisme en agitant Bernard Hinault et Greg LeMond –les cracks de son temps, qui avaient le même patron– comme deux marionnettes, les convainquant d’une arrivée ex-aequo lors d’une étape du Tour 86, au seul profit de sa gloire. Amené à l’OM par Gaston Deferre (maire socialiste de Marseille, personnage superbe et monstrueux, ami de Mitterrand), il avait dévoilé le football dans ses zones d’ombres et ses cruautés vénielles. Il avait fait de Michel Hidalgo un prétexte, il ferait de Franz Beckenbauer un comparse, il abaissait ce que le ballon avait connu de plus grand, il systématisait ses magouilles. Il n’avait rien inventé, certainement pas les matches que l’on arrange, mais lui était sans limite… On opposait parfois la vulgarité du patron de l’OM à l’élégance italienne de Silvio Berlusconi, maître du Milan AC (et alors affairiste socialisant, à qui la gauche française avait offert une télévision). 

Tapie, désosseur d’entreprises, chauffait les salles d’une TF1 juste privatisée et le peuple distrait se pensait compris

Rétrospectivement, quelle ironie! La gauche, dépucelée au capitalisme dans les années 80, n’avait pas encore goûté aux chics banquiers. Elle s’entraînait à aimer l’entreprise en adoptant des affairistes. Non pas des créateurs de richesse, mais des prédateurs, joueurs de flute d’une opinion forcée à l’individualisme. Berlusconi, dans ses télés privées, amusait l’Italie avant de la conquérir. Tapie, désosseur d’entreprises, chauffait les salles d’une TF1 juste privatisée et le peuple distrait se pensait compris.   

Quand François Mitterrand lance son Golem, la politique subit le même sort que le football et le vélo. Ainsi donc, il n’y avait rien? Ces années-là, gauche et droite s’abandonnent à des haines internes, Mitterrand-Elysée contre Rocard-Matignon, Fabius contre Jospin, Chirac contre Balladur, dans un folklore d’indécences et de prétextes. La seule justification du système est monstrueuse: Jean-Marie Le Pen défie les convenances et séduit, en 1988, 14% de l’électorat. On ne s’y est pas habitué, sans rien n’y comprendre. On conjure. On achète de quoi se rassurer. Tapie est rassurant, en un sens, puisqu’il va bientôt insulter Le Pen et ses électeurs. On fait la fine bouche, mais on se cache derrière le beau ruffian. On admet qu’on n’y peut rien et si le peuple est sale, on va le récupérer salement.  L’invective et les jeux du cirque seront l’arme du Bien. La tumeur a saisi le système.

Mitterrand sait cela? Il méprise ce monde politique dont il joue, cette droite qu’il a flouée par sa réélection comme cette gauche à qui il rend l’assiette au beurre. Réélu, il fait deux choses, aussi cyniques l’une que l’autre. Il nomme Rocard Premier ministre pour prouver son incompétence. Il adoube Tapie, qu’il veut voir mis en scène face à Le Pen aux législatives, dans une circonscription marseillaise promise à la gauche: ce sera le spectacle édifiant d’une victoire du Golem sur la Bête. Les socialistes des Bouches-du-Rhône sont encore une force, une histoire et tant de clientèles… IIs refusent à Tapie la circonscription qu’il exige. Ils le paieront.

Tapie affronte un homme de la droite (dure mais) classique, Guy Teyssier, qui le repousse, puis cède apès une invalidation. Le voilà député. En 1989, le PS marseillais est défait et brisé aux municipales par un neurochirurgien simplement mitterrandiste, Robert-Paul Vigouroux, que Tapie soutient. En 1992, Mitterrand offre à Tapie la tête de liste de la gauche aux élections régionales. En 1994, Tapie mène aux élections européennes une liste théoriquement radicale de gauche, en réalité tissée de mitterrandistes chenus, qui siphonne les voix de Michel Rocard et met fin à ses espérances: trente ans que cet homme portait l’idée d’une social-démocratie drôle et vertueuse, et il finit ainsi? Il était donc si faible, et la raison avec lui, qu’un Tapie l’ait anihilé?

Tapie-Le Pen

Dans tout cela, Le Pen n’a jamais été le sujet, juste le prétexte. En doute-t-on aujourd’hui? La politique, pour Tapie, est un appétit et une commodité, une aventure jouissive et une garantie. S’installer en ennemi de Le Pen n’était qu’une manière de duper les doux imbéciles et les gentils apeurés: nous étions nombreux. Tapie avait, dans le football, pratiqué de même face au Président des Girondins de Bordeaux, Claude Bez, expert-comptable tendre et brutal dont les manières et les gardes du corps faisaient tâche et parfois mal. Bez, dans le discours de Tapie, était un Le Pen du football. Il le désignait à la vindicte -et pendant ce temps, organisait tranquillement ses propres turpitudes. Bez, Le Pen… Le football fut comme un galop d’entraînement, une répétition de la politique: Tapie s’agrégeant l’antifascisme du football et de ses journalistes (j’en fus, jeune homme, et d’autres plus prestigieux) comme il achèterait l’antifascisme de la politique et de ses media. Tapie eut TF1, Anne Sinclair, Ivan Levai, le Provençal et l’Evénement du Jeudi et Jean-François Kahn comme il eut l’Equipe et Noel Couedel: pour de bonnes raisons auxquelles il ne croyait pas.

Par Tapie, Le Pen ne perdit pas une plume, ni une voix. La gauche y avait prostitué sa dignité

Dans le monde réel qui n’est pas le nôtre -journalistes d’idées plus que de faits- Tapie organisait avec Le Pen une adversité qui les confortait l’un et l’autre, y compris quand elle versait dans le grand-guignol. En 1993, l’affairiste, ministre sortant du gouvernement Bérégovoy, sauva un siège de député par le maintient d’un candidat frontiste, et l’on a dit qu’il l’avait négocié personnellement. Qu’importe. Par Tapie, Le Pen ne perdit pas une plume, ni une voix. La gauche y avait prostitué sa dignité.

Le temps Tapie

Images de ce temps.

C’est Pierre Mauroy, incarnation française de la social-démocratie, intronisant Tapie leader des gauches provençales au Parc Chanot de Marseille en 1992 dans une éloquence de mirliton: «Ce qui est bon pour l’OM est bon pour le PS, alors, Allez l’OM!»

C’est Michel Rocard, invité à la finale de la Coupe d’Europe à Bari, au printemps 1991 (Mitterrand l’a chassé de Matignon, mais on lui prête un zeste d’avenir et Tapie le veut à son triomphe) qui s’en va remercier l’homme d’affaire après la partie (je suis témoin de la scène): «Merci beaucoup, c’était un très beau match, j’ai passé une belle soirée» dit le gentil Rocard à Tapie qui le regarde, incrédule, au bord de la haine, le regard fixe: l’OM a perdu, aux tirs aux buts, Tapie déborde de rage et de frustration et il faut être imbécile comme ce scout socialiste pour sourire, pour lui sourire! Trois ans plus tard, il tiendra Rocard au bout de son fusil.

C’est Elisabeth Guigou, colistière de Tapie aux régionales, qui subit la verve machiste (elle, techno trop belle et coincée) de son leader, qui brandit une petite culotte devant elle et la moque, dans une tournée électorale.

Ce sont ces politiques marseillais dont on moque l’homosexualité.

Ce sont les modernistes du Sud qui s’illusionnent sur un peronisme phocéen et pensent que Tapie, un jour, leur donnera les clés de la rénovation.

Ce sont les politiques, démagogues par obligations, qui se voient évincés par un menteur-né.

C’est Montfermeil, ville fracturée de la Seine-Saint-Denis, qui devient le terrain de communication d’un Tapie ministre éphémère -Montfermeil, jumelle et voisine de Clichy-sous-Bois, où naîtront les émeutes, douze ans plus tard.

Ce sont les repères mêmes de ce monde qui s’écroulent. Tapie semble tout comprendre, tout révéler, tout annoncer. Il a tout contaminé.

Les victoires marseillaises

Le 14 juillet 1993, François Mitterrand, Président de la République, vieux socialiste à la peau jaunie, ayant vu son parti dispersé dans la défaite aux législatives et subissant la cohabitation, trouve encore l’énergie de défendre Tapie à la Garden Party de l’Elysée, puis dans son interview traditionnelle de la fête nationale. L’affaire Valenciennes-OM vient d’éclater. Les journaux bruissent de ce que l’on sait déjà, dans le milieu, que toutes les victoires marseillaises ne sont pas aussi propres qu’elles le devraient. 

Mitterrand insiste pourtant. Il tance le procureur de Montgolfier qui chasse le Tapie comme on chasse à courre. Il célèbre le «très bon ministre de la Ville» que fut cet homme. Il est à trente mois de sa mort, mais celle-ci se voit déjà. Il trouve encore la force d’offrir ses mots à Tapie, qu’il a fait député et ministre, qui restera dans l’histoire comme le titulaire d’un étrange record: le seul député ayant vu lever son immunité parlementaire trois fois, avant d’être déchu de son mandat, condamné dans l’affaire Valenciennes-OM, à l’été 1996. Ce fut l’étrange legs de Mitterrand à la gauche. Des années plus tard, le sarkozysme se perdra pour Tapie en lui organisant l’arbitrage que l’on sait, dans le conflit qui l’opposera au Crédit lyonnais. Ce que Tapie aura fait faire à deux Présidents laisse perplexe, sauf à admettre que la République est démunie, singulièrement quand l’orgueil la dirige et quand le diable la séduit. Le Golem asservit ceux qui pensaient le diriger.

Vingt ans après, un homme vieilli du nom de Bernard Tapie parle donc à nouveau politique, depuis dimanche. On l’a lu sans intérêt dans le journal du dimanche et on l’a entendu dans une lassitude irritée sur France 2. Ce qu’il promet n’a aucune importance. En 1994 déjà, il s’était pris de passion pour le chômage des jeunes, voulant le rendre illégal: la justice le guettait et son immunité parlementaire allait être levée. Aujourd’hui, l’antilepenisme et le sort des jeunes viennent conjurer la ruine. Chacun se défend comme il peut. Ce qui intrigue, et en fait non, c’est que cela puisse prendre, comme avant…

Les tapistes ont quitté la scène (Jean-Paul Huchon, jadis directeur de cabinet de Rocard fut un des derniers, Bartolone aussi, qui assume cranement, contrairement à d’autres) ou le feront bientôt, ou bien l’ont oublié, comme on oublie avec tact les égarements d’un instant. La gauche de pouvoir et de morale s’est redonnée une contenance, puisque son diable est passé à droite. C’est l’indépendante justice de Christiane Taubira qui fait rendre gorge à Tapie, et c’est pure ironie si la même Taubira, en 1994, était colistière de Tapie aux européennes, contre Rocard… A-t-on oublié? Cela revient, cela ressemble à jadis. Ce que fut le tapisme en politique, l’éffondrement du pouvoir et de la raison, fait écho à notre République. Le peuple est en dissidence, le pouvoir fait la guerre et l’Europe, on nous ranime la Nation à force d’éloges funèbres, et l’extrême droite engraisse, et le football est un marécage qui aurait même corrompu Platini. Tapie revient donc dans un monde qui lui ressemble. Par molesse, on ouvre un oeil? Un journal et le 20 heures du service public, comme ça, pour rien, pour une célébrité de naphtaline, une habitude du temps où Tapie faisait vendre? Les medias sont veules et sans discernement. Mais dans cette veulerie surnage une vérité. Nous en sommes là. Nos écrans s’éclairent de la lumière de cette étoile morte, et flotte l’odeur familière du soufre. On ne doit pas s’en affoler, nous avons connu bien pire depuis, cela ne nous quitte plus.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (143 articles)
Journaliste
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