À quoi servait Benjamin Millepied à l’Opéra de Paris?

Benjamin Millepied dans le documentaire «Relève» diffusé sur Canal+ le 23 décembre 2015 | Canal+

Benjamin Millepied dans le documentaire «Relève» diffusé sur Canal+ le 23 décembre 2015 | Canal+

Un documentaire diffusé sur Canal+ ce 23 décembre montrait comment le chorégraphe et danseur a essayé de dépoussiérer l’Opéra national de Paris. Du parquet aux danseurs. Six semaines plus tard, il démissionnait.

Mise à jour le 4 février 2016: Benjamin Millepied quitte ses fonctions de directeur de la danse à l'Opéra de Paris, annonce-t-il dans un communiqué publié sur Twitter.

Les premiers plans laissent entrevoir Natalie Portman, resplendissante. Elle serre la main de François Hollande sous la coupole de l’Opéra Garnier dessinée par Chagall. On ne la verra plus ensuite. Car Relève, documentaire diffusé sur Canal+ mercredi 23 décembre, ne s’attache qu’à Benjamin Millepied. À 38 ans, il est certes l’époux de l’actrice mais il est surtout, depuis novembre 2014, le nouveau directeur de la danse de l’Opéra national de Paris, où se trouve la meilleure compagnie au monde.

Son prédécesseur était Brigitte Lefèvre, qui tenait le corps de ballet depuis vingt ans. En mettant un «jeune» à la création, l’Opéra français a choisi l’exact opposé. Dans les années 1970, Lefèvre était pourtant aussi «bouillonnante» que son successeur: fondatrice de l’une des premières compagnies de danse contemporaine en France. Il n’y a qu’à écouter cette émission de télé diffusée en 1996.

Passion et lourdeurs de l’administration

Près de vingt ans plus tard, elle était devenue l’incarnation d’un archaïsme qui avait un peu trop duré. Benjamin Millepied –convoqué par Lefèvre il y a trois ans pour chorégraphier le Daphnis et Chloé de Ravel*– doit dépoussiérer.

Les danseurs ont tellement été habitués à danser en ligne, à se faire engueuler, que ça devient du papier peint, il n’y a plus aucun plaisir

Et il s’y attelle, raconte le documentaire réalisé par Thierry Demaizière et Alban Teurlai. Relève le montre à la tâche pour dessiner sa première création en tant que directeur, celle qui signera son arrivée et son ambition, la préparation de seize danseurs du corps de ballet pendant presque quarante jours qui feront éclore Clear, Loud, Bright, Forward

On entend, on voit Benjamin Millepied expliquer comment il veut transformer le monde de la danse à travers les répétitions, les réflexions, ses esquisses sur son cahier. On le voit tenter de mettre en œuvre avec aplomb et candeur et passion le discours qu’il tient dans toutes ses interviews depuis sa nomination, et qu’on a pu lire dans Paris Match, Le Monde, Le Point, L’Humanité, le New York Times.

On le voit confronté à l’organisation vétuste, à la lourdeur administrative, aux préavis de grève.

«Il y avait une énorme peur de la hiérarchie»

Entre deux répétitions, il parle de la rigidité qu’il faut casser, du plaisir que les danseurs doivent prendre:

«Les danseurs ont tellement été habitués à danser en ligne, à se faire engueuler, que ça devient du papier peint, il n’y a plus aucun plaisir. Un corps de ballet, s’il ne prend aucun plaisir, ça n’a aucune vie. Il faut changer ça. Tu ne peux pas danser sans prendre de plaisir. C’est ennuyeux à mourir à regarder, ce n’est pas de la danse. C’est quoi l’excellence de l’opéra exactement? Je ne suis pas encore satisfait de la façon dont ça danse en scène. L’excellence, j’attends de la voir pour de vrai. Ils sont tellement dans une bulle, tout le monde leur a dit qu’ils étaient la meilleure compagnie du monde. Mais il faut qu’ils aillent voir comment ça se passe à l’extérieur. Mon but, c’est vraiment de les rendre excellents pour de vrai. Il faut qu’ils se détendent. C’est peut-être paradoxalement la meilleure troupe de danse contemporaine au monde aujourd’hui. On est une compagnie de danse classique, il faut que, le corps de ballet, ce soit pareil.»

Il parle de briser les hiérarchies:

«C’est dommage qu’il y ait tout cette hiérarchie parce qu’elle n’a pas lieu d’être. Qu’est-ce que ça fait tous ces concours, cette hiérarchie? Ça crée de la peur. Quand je suis arrivé et que j’ai fait les premiers rendez-vous avec les danseurs, j’avais des danseurs qui tremblaient en me parlant, qui arrivaient à peine à me parler; moi, je ne me sentais pas spécialement impressionnant ou terrorisant mais il y avait une énorme peur de la hiérarchie. Quand une maîtresse de ballet dit à une danseuse “je vais te casser”, pour moi, c’est impossible de savoir qu’une telle chose se passe dans les studios.»

Il veut aussi transformer le rapport au corps, le fait de prendre soin de soi, et veille à la santé des danseurs –avoir un médecin à temps plein, faire intervenir une diététicienne pour leur expliquer comment manger, les masser.

J’ai entendu très clairement en arrivant qu’on ne met pas une personne de couleur dans un corps de ballet parce que c’est une distraction

Mener le combat de la diversité

S’attaquer au racisme aussi; il donne à une danseuse métisse la place d’étoile (le sommet de la hiérarchie) dans un ballet. C’était une première et ça fait partie de son plan:

«J’ai envie d’avoir une compagnie en 2015 qui soit diverse, qu’on ait des danseurs de nationalités différentes, de couleurs différentes sur scène. J’ai entendu très clairement en arrivant qu’on ne met pas une personne de couleur dans un corps de ballet parce que c’est une distraction: c’est-à-dire que, s’il y a vingt-cinq filles blanches avec une fille noire, on ne va regarder que la fille noire. Un corps de ballet, tout le monde doit être pareil; pareil, ça veut dire que tout le monde doit être blanc. Quand on arrive des États-Unis et qu’on entend ça, ça fait peur. Je vais commencer à dire que c’est un problème. C’est une énorme connerie de dire ça. Il faut que je casse cette idée qui est raciste. Comment on va changer le public du ballet si on n’a pas des gens sur scène dans lesquels le public peut se reconnaître? Si nous, avec l’art, on ne peut pas être un exemple pour notre société, alors où va-t-on?»

Le film, qui alterne les séquences rythmées par une musique électro (du Français Avia), est élégiaque –coproduit par l’Opéra de Paris–, souligne la beauté des danseurs, s’arrête sur les baskets, le casque, le smartphone de Millepied. On a parfois l’impression de regarder un clip. Mais la danse n’est plus guindée ni maniérée; elle est sportive, spontanée, excitante. 

Tout cela donne follement envie de danser, de tout apprendre du ballet, d’acheter une paire de pointes, d’aller ou de retourner à l’opéra, de s’inscrire pour toutes les représentations à venir, parce qu’on aurait l’impression d’aller au concert d’un artiste en vue.

Impossible de savoir si Millepied réussit vraiment à tout transformer, si son héritage sera un bouleversement, si dans les couloirs de Garnier les danseurs se félicitent de ce nouveau-venu ou s’il fait l’effet d’un ovni trop loin de la culture de la troupe pour pouvoir l’amener à lui. Mais il réussit au moins autre chose, et c’est sans doute l’autre raison pour laquelle il avait été appelé à ce poste: redonner du glamour et de la jeunesse au ballet. Être –s’il ne devient pas le réinventeur du ballet– son image sexy et attirante. Le héros d’un documentaire branché sur Canal+. Qui attirera sans doute plus de monde sous la coupole de l’Opéra que l’austère sévérité de ceux qui l’ont précédé.

Relève

De Thierry Demaizière et Alban Teurlai

à 20H55 sur Canal+

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* — Une première version attribuait par erreur le ballet Daphnis et Chloé à Pina Bausch Retourner à l'article

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