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2015, j'ai hâte de te dire adieu

Récit d'une année interminable et dystopique –et qui nous aura forcés à réapprendre quelques fondamentaux.

Cette année a été interminable. Vous vous rendez compte que c’est le 26 février dernier qu’Internet s’est retrouvé à feu et à sang à cause de la couleur de la robe?

J’ai l’impression que c’était il y a une éternité. 2015 a réussi à dilater le temps. Il faut dire qu’il s’en est passé des choses. Par exemple, Nicolas Sarkozy s’est transformé en comique préféré de l’Internet. Rappelez-vous, il nous a fait ça...

... quand il s’est faufilé pour être sur la photo du défilé hommage à Charlie Hebdo.

Il a lu des livres:

Bref, il a égayé cette pénible année.

Et on en avait bien besoin, tant l’année 2015 a ressemblé à un plat de lasagnes préparées avec les restes dégueux du frigo de l’histoire. Couches par couches, on a retrouvé guerre froide, guerres de religion, crise économique, crise des idéologies, crise des réfugiés, crise climatique. Ce qui m’amène à une conclusion aussi simple qu’évidente: nous ne vivons pas dans le vrai 2015 mais dans une dystopie créée par Robert Zemeckis. On est dans le mauvais 2015. D’ailleurs, Donald Trump, peut-être futur président des Etats-Unis, est le sosie de Biff Tannen, le méchant de Retour vers le futur.


Alors bon, forcément, quand Facebook vous propose sa rétrospective, vous passez votre tour.


Légende: «Ah bah ça, c’est moi qui pleure place de la République le 8 janvier, là, c’est moi qui pleure devant l’Hyper Cacher, là c’est moi à Répu après la mort du petit Aylan, là c’est moi devant le Bataclan le 15 novembre. Hein? Oui, République c’est direct de chez moi, c’était pratique pour 2015.»

Redécouvrir l'histoire

Mais malgré notre immense envie de dire à 2015 d’aller s’enfoncer des clous dans les yeux, voyons le verre à moitié plein: cette année nous aura (ré)appris quelques fondamentaux.

– Un blasphème est un bien infiniment précieux qu’on doit chérir et protéger. Et le plus bel hommage, c’est sans doute celui né sur 4chan après le 13 novembre quand les channers ont décidé de remplacer les têtes des membres de Daech par des canards, suivant en cela leur tradition de dynamiter toutes les iconographies modernes, surtout les plus impressionnantes.



– La géographie ne se résume pas à des cartes plates. Cette année, la géographie réelle s’est révélée très différente de nos géographies mentales. Ainsi, l’Afrique n’est pas un continent éloigné, elle est juste en face. Le Moyen-Orient, ce n’est pas une autre galaxie. Il ne faut que quelques jours pour venir de Syrie à pied. Et puis, il y a la géographie technologique. Avec le développement des moyens de communication, les habitants de ces régions nous voient. Avant, le téléspectateur européen devant son écran regardait les autres souffrir. Il ignorait que ces autres le voyaient aussi. Ils voient notre mode de vie, ils voient que la plupart d’entre nous avons chaud et à manger, qu’il n’y a pas de bombardiers dans notre ciel et que nos enfants vont à l’école. Alors, pourquoi pas lui. Pourquoi lui et sa famille n’auraient pas droit à la même chose?


– Mais le choc le plus puissant, c’est sans doute d’avoir (re)découvert l’histoire. L’Histoire, avec son grand H, nous a foncé dessus. D’ordinaire, on suit l’actualité plus ou moins lointaine et abstraite sans jamais avoir l’impression d’être sur la scène du théâtre du monde. Elle nous accompagne en parallèle de notre vie quotidienne. En 2015, en France, on a de nouveau été happé par l’histoire. On en est devenu partie prenante. Mieux, on a (re)découvert que notre présent s’inscrivait dans un déroulé historique. Des évènements qu’on étudie en baillant devant des manuels (colonisation, chute de l’empire ottoman, accords Sykes-Picot, balkanisation, crise des idéologies, décolonisation, développement d’une société basée sur le consumérisme), ces mots inertes, couchés sur le papier des ouvrages de révision du bac sont devenus vivants. Notre vie –et la mort de certains– se sont inscrites dans cette continuité.

«ON» a passé une année de merde

Nous ne sommes pas les premiers à subir le choc d’une telle découverte. Avant d’être une intellectuelle engagée, Simone de Beauvoir a été une jeune femme poursuivant une quête de bonheur personnel, désintéressée de la politique, l’actualité, l’état du monde. Elle a passé les années 1938-1939 à nier l’évidence de la guerre qui se profilait. Parce qu’elle pensait que ça ne pouvait pas lui arriver, pas à elle, et que les gros titres des journaux n’avaient rien à voir avec son quotidien. Quand elle écrit ses mémoires des années plus tard, dans La Force de l’âge, elle raconte ce moment de rupture.

«En 1939, mon existence a basculé d’une manière radicale: l’Histoire m’a saisie pour ne plus me lâcher. […] Soudain, l’Histoire fondit sur moi, j’éclatai: je me retrouvai éparpillée aux quatre coins de la terre, liée par toutes mes fibres à chacun et à tous. […] Je cessai de concevoir ma vie comme une entreprise autonome et fermée sur soi; il me fallut découvrir à neuf mes rapports avec un univers dont je ne reconnaissais pas le visage. C’est cette transformation que je vais raconter.»

En 1939, mon existence a basculé d’une manière radicale: l’Histoire m’a saisie pour ne plus me lâcher

Simone de Beauvoir

Comme Simone de Beauvoir, nous avons pris conscience de nos liens avec les autres à travers le monde. Nous avons aussi redécouvert nos liens intra-nationaux. Quand on fait le bilan de 2015, contrairement aux années précédentes, l’individuel s’efface au profit du collectif. «ON» a passé une année de merde.

2015 cristallise donc un sentiment de rupture. On découvre un autre rapport au monde, un nouveau rapport presque sensoriel à notre environnement, jusqu’aux bruits de la rue qui ne résonnent plus de la même manière –rue dans laquelle on peut se balader en t-shirt mi-décembre... Pourtant, rien ne date de cette année. Charlie Hebdo était menacé depuis longtemps. Les chaos irakien et syrien n’ont pas surgi en quelques mois. Le score du FN monte depuis plusieurs années. Les fractures et les discriminations en France perdurent. On sait qu’on saccage la planète depuis des décennies. Et si on remonte aux années 1990, le rien qui caractérisait le fait d’être ado en France, ce triomphe d’un matérialisme ronronnant dans lequel on cherchait le sens de la vie, les interrogations sur l’horizon de la triade «métro, boulot, dodo», tout cela était déjà l’expression d’un vide spirituel, une recherche de valeurs absolues, qui mène lui aussi au chaos actuel. Tout était là depuis longtemps, en train de mariner en profondeur avant de nous exploser à la gueule en 2015.

2016, enfant monstrueux de 2015

Pour vous dire à quelle extrémité on en est réduit: la bonne nouvelle de cette fin d’année, annoncée en tant que telle sur Internet, c’est que l’intégrale du dessin animé Rémi sans famille est disponible gratuitement sur YouTube.

Wahou… Resituons: dans ce dessin animé pour enfant ultra-misérabiliste, on suit les «merveilleuses» aventures d’un garçon de 8 ans abandonné, qu’un ouvrier estropié vend 40 francs à un SDF zoophile pour l’aider à faire la manche.


Quelle bonne nouvelle de nous permettre de revoir cette horreur en streaming pour égayer la fin d’année! On va passer un chouette Nouvel An avec ça. Parce que, franchement, comment se souhaiter une «Bonne année 2016»? Vous pensez qu’en décembre 1929 ou 1914, les gens se sont dit «Ah bah vivement l’année prochaine! Vivement 1915! Vivement 1930!» On peut essayer de se faire croire que le 31 décembre marque un nouveau départ. Se rassurer avec la théorie selon laquelle seules les années en 15 seraient maudites. Mais 2016 sera la prolongation de 2015, son enfant monstrueux. Alors que reste-t-il? A part se souhaiter la santé, comme le faisait Charlie Hebdo avec un dessin d'Honoré, le 7 janvier dernier un peu avant 11h30…

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