Culture

Alice a 150 ans: merveilles, hasard et folie ne vieillissent pas

Jean-Yves Nau, mis à jour le 23.12.2015 à 17 h 07

Cocktail de logique et nonsense, une once de sexualité: comment le professeur de mathématiques d’Oxford Lewis Carroll touche à l’immortalité.

Alice au pays des merveilles | Bailey Foster via Flickr CC License by

Alice au pays des merveilles | Bailey Foster via Flickr CC License by

2015, quoi de neuf? Alice Liddell, pour qui Charles Lutwidge Dodgson (1832-1898) écrivit sous le pseudonyme de Lewis Caroll le conte que l’on sait. Alice sa muse avec qui, plus que troublé, il descendait l’Isis et qu’il fit suivre, dans un vaste et profond terrier, un lapin pressé. C’était avant que Freud commence à mettre au jour le souterrain des consciences humaines, celles de hommes de 30 ans comme celle des petites filles flirtant avec l’âge de raison.

Première publication en 1865. Un siècle et demi plus tard le revoici sous la forme du manuscrit de Lewis, dans sa traduction d’origine, enserré dans un luxueux coffret. Ce n’est pas la seule célébration. Alice et Lewis étaient aussi, il y a peu les invités d’honneur du 31e Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil: «Wonderland ou la logique du rêve». Un oxymore sous terre, et un siècle et demi qui vit ce couple impossible marquer de nombreux artistes. Un conte dans lequel Libération voit avant tout une trinité «sexe, drogue et révolte».

Fable, fantasme et métamorphose

Un monstre Alice? Une monstruosité, le couple «Alice-Lewis» dans l’ombre de Charles Lutwige? Pourquoi pas. On les retrouve partout, chez Mickey, comme dans La Pléiade. À tous les étages de l’écriture, de la philosophie et de la folie, chez Deleuze, Lacan ou Artaud. Chez Woolf, Aragon, Barthes, Joyce, Nabokov et André Breton. Jusqu’à Amélie Nothomb.

Pathologique, Alice? Dans l’Angleterre qui vit émerger cette œuvre, dynamitant l’architecture narrative et la distinction entre langage et écriture, c'est sûr. Alice non-dite, Alice soufre et mystère, Alice fable, fantasme et métamorphose dans sa galerie des glaces animales; rongeurs, mollusques, insectes, sauriens et félins. Alice mise en abyme de l’autre côté des miroirs, le sien, les nôtres. Sans le tain, tout est possible; et on a pu y voir un texte initiatique en résonance à la sexualité, aux drogues, à la révolte. Un tour de chauffe analytique, une initiation à littérature.

Par le détour singulier de la littérature du non-sens, la poésie opposa d’une façon tranquille sa grande voix aux déclamations académiques de l’ère victorienne

Louis Aragon

Entrevoir l’utérus dans la maison de la Duchesse? La castration dans la Reine de cœur? L’opium chez Carroll comme chez Doyle et son Watson? Pourquoi pas. On peut aussi voir chez Alice une forme de discours inversé de la méthode, un jardin anglais en miroir de celui à la française. Deux œuvres issues de deux mathématiciens; le premier qui était au motif qu’il pensait, le second qui faisait rêver pour ne pas passer à l’acte, pour échapper au corset de la bourgeoisie anglaise d’Oxford. Du moins l’a-t-on cru en France. Louis Aragon en 1931, sur Alice et Lewis:

«À une époque où dans le Royaume définitivement Uni, toute pensée était considérée comme si choquante qu’elle eut hésité à se former, par un détour singulier, celui de la littérature du non-sens, la poésie opposa d’une façon tranquille sa grande voix aux déclamations académiques de l’ère victorienne, au moyen de simples livres d’enfants.»

Vitalité du nonsense

Le surréaliste avait, à sa façon, pris la mesure potentiellement révolutionnaire de la littérature du non-sens. Un nonsense qui ouvre au carré les portes au hasard et à la fatalité. Une métaphore de la liberté. Dans sa descente vertigineuse vers les antipodes (non pas vers les Sanspieds mais vers les Antipattes), Alice s’éloigne de la prédétermination divine. Objet d’une absurde gravité elle gagne en légèreté. La suite ne sera que hasard et strates d’extravagance, conscience flottante, croissance et remontée vers l’âge adulte.

Jean Gattégno, dans sa préface à l’édition de Gallimard:

«Les aventures d’Alice ne sont pas seulement des voyages initiatiques dont “grandir’’ serait le thème central et au cours desquels, descendant en soi, l’héroïne découvrirait le sens du monde extérieur. Elles présentent, et constituent pour elle, un monde dont elle est le centre, la reine en vérité. Pour elle comme pour le lecteur, le “sens’’ du conte est autant une découverte de soi –de l’Enfance- que de la société adulte avec laquelle il lui faudra, comme tout enfant, à tout le moins coexister.»

Voilà bien pourquoi Alice et ses hasards ne prendront jamais une ride. La folie, sous Terre, est omniprésente. Quant au sourire flottant du chat, ne serait-ce pas celui du Sphinx?

 

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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