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La crise tue la bipolarisation droite-gauche

Eric Dupin, mis à jour le 22.12.2015 à 16 h 57

Le jeu de cartes démocratique a été rebattu.

Le bipartisme n’a pas résisté à la crise | Richard Drdul via Flickr CC License by

Le bipartisme n’a pas résisté à la crise | Richard Drdul via Flickr CC License by

À force de s’éterniser, la crise économique sape les rentes de situation de partis traditionnels. Leur impuissance à la surmonter et la ressemblance de leurs politiques les minent. Les élections générales en Espagne du 20 décembre témoignent du spectaculaire bouleversement du paysage politique qui peut en résulter.

En seulement quatre ans, les deux partis traditionnellement dominants, le Parti Populaire (PP), à droite, et le Parti socialiste ouvrier espagnol (Psoe), à gauche, ont subi un impressionnant redimensionnement. À eux deux, ils représentaient près des trois quarts des électeurs en 2011. Ils doivent se contenter d’une moitié d’entre eux en 2015.

Séismes démocratiques

Deux nouveaux partis ont réussi à s’imposer: Podemos, issu du mouvement des Indignés, recueille 20,7% des suffrages pour sa première participation à des élections générales tandis que Ciudadanos, nouvelle formation au profil plus modéré et encore plus récente, obtient 13,9% des voix.

La violence avec laquelle la crise a frappé les Espagnols explique certainement ce séisme démocratique. Le taux de chômage (22,4%) y est l’un des plus haut d’Europe et les reculs sociaux se sont multipliés. Le bipartisme n’y a pas résisté. Il s’est écroulé, laissant place à un morcellement du paysage politique, prélude vraisemblable à de futures recompositions.

En Italie, où le taux de chômage est également élevé (12,4%), le jeu politique traditionnel a aussi été perturbé par l’arrivée de nouveaux acteurs. Ici, c’est le mouvement Cinq étoiles de Beppe Grillo, créé en 2009, qui a bousculé les partis installés. La formation dirigée par l’ancien comique prétend transcender le clivage droite-gauche et se pose en vecteur d’une participation citoyenne aux affaires de la cité.

La bipolarisation droite-gauche est encore malade dans une France qui ne parvient pas à sortir d’un chômage de masse (10,8%). Dans notre pays, «le cratère s’est ouvert du mauvais côté de la montagne», selon l’expression de Jean-Luc Mélenchon. C’est l’extrême droite, influente depuis déjà plusieurs décennies, qui a capitalisé le mécontentement populaire.

La France est devenue tripolaire avec une droite dominé par Les Républicains, une gauche autour du Parti socialiste et enfin le Front national. Celui-ci est bien un enfant de la crise: la ressemblance entre la carte du vote FN et celle du chômage est frappante. Là encore, le parti perturbateur joue sur une hostilité globale au «système», se prétendant même parfois «ni droite ni gauche».

Là où la bipolarisation tient bon

A contrario, les pays qui connaissent les taux de chômage les plus bas sont souvent ceux dans lesquels le système partidaire est le plus stable. L’exemple de l’Allemagne est parlant. Le bon élève économique de la classe européenne (avec un taux de chômage de seulement 4,5%) ne boude pas ses partis traditionnels.

Les effets de la crise –caractérisés ici par un chômage particulièrement élevé et là par des inégalités et une précarité accrues– n’ont pas fini de rebattre les cartes politiques

Lors des dernières élections fédérales allemandes de 2013, les deux principaux partis –la CDU, démocrate-chrétienne, et le SPD, social-démocrate– représentaient les deux tiers des votants. Ici, aucun nouveau parti n’est venu vraiment troubler le jeu démocratique.

Au Royaume-Uni aussi (taux de chômage de 5,6%), le bipartisme tient bon. Le Parti conservateur et le Parti travailliste ont rassemblé les deux tiers de suffrages aux élections de mai 2015. Les libéraux-démocrates, qui ne constituent pas véritablement un nouveau parti, se sont effondrés après avoir un temps menacé le bipartisme caractéristique de la démocratie britannique.

L’axe droite-gauche résiste

Il ne faut cependant pas confondre l’affaiblissement du système partisan traditionnel avec la disparition du clivage droite-gauche. La Grèce montre que des partis dominants peuvent être irrémédiablement marginalisés en raison de la profondeur de la crise. C’est le sort qu’a subi le Pasok, remplacé comme grand parti de gauche par Syriza (35,5% des voix aux élections de septembre dernier).

Dans ce pays aux prises avec de très graves difficultés économiques et sociales (taux de chômage de 25,2%), le paysage politique a été bouleversé mais le jeu démocratique continue à opposer une droite (Nouvelle Démocratie) et une gauche (Syriza).

Soulignons aussi que le surgissement de nouvelles formations en Espagne, fruits de mobilisations citoyennes, n’abolit nullement le clivage droite-gauche. Même s’il refuse de s’enfermer dans une étiquette idéologique, Podemos est bel et bien ancré à gauche. Il a même un pendant centriste avec Ciudadanos.

On note d’ailleurs la résurgence de thématiques idéologiquement marquées dans les pays les plus habitués à ce que le débat démocratique n’oppose que des modérés de droite et de gauche. En Grande-Bretagne, le nouveau chef du Parti travailliste, Jeremy Corbyn, est très marqué à gauche. Ce positionnement n’a cependant pas nui à la tenue de son parti dans les enquêtes d’opinion depuis son accession à sa tête en septembre.

Aux États-Unis, la polarité droite-gauche est particulièrement vive. La position de force de Donald Trump dans la primaire du Parti républicain témoigne d’une réelle radicalisation de son électorat. De l’autre côté, Sandy Sanders, qui ose l’étiquette «socialiste», progresse dans la compétition pour la primaire démocrate au point de représenter un tiers environ de son électorat potentiel.

Les effets de la crise –caractérisés ici par un chômage particulièrement élevé et là par des inégalités et une précarité accrues– n’ont pas fini de rebattre les cartes politiques. Les électeurs se fatiguent des joutes électorales qui opposent formellement des partis d’accord sur l’essentiel. Ils sont disposés à se laisser séduire par une offre nouvelle. Mais celle-ci peut prendre des formes très diverses. Et elle n’échappe pas très longtemps aux pesanteurs de la polarité idéologique droite-gauche.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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