Economie

45 euros de livres, 5 euros de tomates: demandez la note du snob culturel

Thomas Messias, mis à jour le 02.01.2016 à 13 h 48

Pour certains, il est important de s'afficher chez soi ou sur les réseaux sociaux entourés d'ouvrages ou de films pointus. Une manière d'asseoir son image d'homme de bon goût puis qui sait ce que l'avenir nous réserve.

La pile de livres qui fait bien dans le salon | Ginny via Flickr CC License by

La pile de livres qui fait bien dans le salon | Ginny via Flickr CC License by

C’est arrivé à la plupart d’entre nous: entrer dans une boutique «juste pour voir» et en ressortir avec des achats parfaitement inutiles, le pire étant d’en avoir totalement conscience. Lorsqu’elle devient maladive, cette tendance à l’achat compulsif a un nom: l’oniomanie, mise en lumière par des psychiatres au début du XXe siècle, et reconnue juridiquement par certains pays (dont la France). Tout comme d’autres dépendances, il est donc possible de faire reconnaître cette maladie devant un tribunal.

J’ai beau ne pas être atteint d'oniomanie certains de mes comportements me donnent parfois envie de me taper la tête contre les murs. Il m’arrive de passer de longues minutes au rayon conserves de mon supermarché afin de choisir la boîte idéale de tomates pelées, correspondant selon moi au meilleur rapport qualité-prix, afin d’économiser quelques précieux centimes. Sur la liste de courses, chaque produit fait l’objet d’un choix mûrement réfléchi afin de s’inscrire dans une démarche de consommation responsable. Et c’est ainsi qu’après avoir ajouté une vingtaine d’articles dans mon panier, j’éprouve un sentiment de satisfaction à l’idée d’avoir économisé environ 2 euros (c’est une estimation grossière).

Une bonne conscience à petit prix

Après avoir payé et rangé ses courses, le consommateur mature que je suis décide de ressortir prendre l’air. Il passe par hasard devant sa librairie favorite, décide d’y entrer quelques minutes pour jeter un œil, puis en ressort avec 45 euros de livres. Arrivé chez lui, il ouvrira le sac en carton de la librairie, sortira les précieux bouquins, et ira les ranger aux côtés des dizaines d’autres livres qui attendent impatiemment d’être un jour ouverts. Cette pile à lire (terme notamment utilisé par tous les blogueurs) ne cessera jamais d’être alimentée, mais trop peu d’échantillons seront prélevés afin d’être réellement lus.

Je viens d’économiser quelques piécettes en faisant mes courses, puis j’ai dépensé vingt fois plus dans des achats inutiles

Résumons: pour faire attention à mon budget, je viens d’économiser quelques piécettes en faisant mes courses, puis j’ai dépensé vingt fois plus dans des achats inutiles et même pas satisfaisants, puisqu’ils ne font finalement qu’accroître mon sentiment de ne pas lire suffisamment et de dépenser trop en matière de culture. Ne cherchez pas la cohérence là-dedans: il n’y en a pas. Mais c’est comme si l’économie faite au supermarché me permettait de m’acheter une bonne conscience et de me permettre un achat compulsif. Et qu’importent les montants totalement inégaux.

Exhibition culturelle

Entendons-nous bien. Parmi les personnes qui achètent fréquemment des livres, il y a celles qui les lisent avec avidité et régularité, faisant régulièrement diminuer une pile à lire jamais totalement vide (sinon c’est flippant) mais qui se renouvelle de façon continue. Mais la majorité me semble constituée de personnes qui, comme moi, continuent à faire des achats culturels en se voilant totalement la face: par manque de temps de cerveau disponible, de nombreux livres achetés finissent généralement au pied du lit ou dans la bibliothèque, absolument vierges de tout lectorat. Ce qui se produit me semble assez bien résumé par ce dessin humoristique de Tom Gauld, publié par le Guardian l’an passé:


Il y a effectivement dans l’achat culturel un lien avec la nécessité de montrer qui on est, avec plus ou moins d’honnêteté. Lorsqu’on achète le DVD d’un film un peu singulier ou très exigeant qu’on a vu et (plutôt) aimé, ça n’est pas forcément dans le but de le revoir tôt ou tard. C’est juste une façon de se montrer, ainsi qu’à ses amis et finalement au monde entier, qu’on a vu le film en question, qu’on est de ce niveau-là, qu’on mérite son badge de cinéphile.

Nouvelle donne

Les réseaux sociaux ont eu plusieurs effets sur ces besoins de démonstration (autant aux autres qu’à soi-même) par l’achat. Il suffit dorénévant d’un tweet, d’un statut Facebook ou d’une micro-critique pour faire savoir au plus grand nombre ce qu’on a pensé d’un film. Nul besoin de le mettre en évidence sur ses étagères. En revanche, la possibilité d’exhiber ses achats de livres sur Instagram (quitte à ne plus jamais parler des livres en question, histoire que personne ne sache s’ils ont été lus ou non) peut au contraire pousser à consommer davantage, ou de façon plus groupée, tout en s’assurant de choisir des versions aussi esthétiques que possible. Pour paraphraser Jean Cocteau et sa phrase sur l’amour: il n’y a pas de lectures, mais des preuves de lectures.

Les nouveaux espaces culturels numériques pourraient cependant changer la donne, en tout cas chez une partie des consommateurs. Si les ventes de CD ont diminué de moitié entre 2003 et 2012, ce n’est pas uniquement à cause du téléchargement illégal ou des nombreuses offres numériques en la matière: c’est aussi parce qu’une fois passé du côté numérique de la barrière, le consommateur n’a plus aucun intérêt à acheter en masse. Dans un monde où acheter un album ne prend que quelques secondes (plus quelques minutes de téléchargement si vous disposez d’un wifi aussi médiocre que le mien), on peut acheter tranquillement sa musique, au fur et à mesure, au lieu de choisir cinq albums d’un seul coup. Du côté de la littérature, les liseuses tendent elles aussi limiter les achats d’impulsion: utiliser un Kindle ou un Kobo, c’est pouvoir acheter un nouveau livre à tout moment ou presque. Dans ces conditions, nul besoin de prendre de l’avance, d’autant qu’il n’y aura pas de bibliothèque à garnir ou d’Instagram à réaliser.

Physique vs numérique

Des études montrent néanmoins que les consommateurs de biens culturels numériques sont loin d’être tous des anciens acheteurs de culture sur support physique. Selon cette étude des Échos, 30% des personnes qui téléchargent des jeux vidéo n’en achetaient pas en magasin. De même pour 19% des téléchargeurs de musique en ligne. À l’inverse, tous les consommateurs de culture «physique» sont loin d’être prêts à passer au numérique, moi le premier. Concernant les livres, il y a l’amour du papier, ce besoin de sentir l’odeur du livre, d’avoir un contact avec lui. L’argument fait souvent rire les propriétaires de liseuses, mais il est pourtant bien réel. 

J’ai besoin d’être entouré par les films et les livres qui ont marqué ma vie de près ou de loin

Mais il y a aussi et surtout le besoin de se sentir propriétaire de la culture qu’on emmagasine, et donc de la posséder matériellement. Disposer de gigaoctets de musique sur iTunes ou de tonnes de bouquins sur une liseuse ne me semblerait pas satisfaisant: j’ai besoin d’être entouré par les films et les livres qui ont marqué ma vie de près ou de loin, ainsi que par ceux que je finirai peut-être par déguster un jour. Il y a quelque chose de très rassurant à être entouré de livres. L’idée que le monde pourrait s’écrouler, ou que le réseau internet pourrait être détruit à jamais par de vilains terroristes, mais qu’on ne pourra pas me retirer ça.

L'espoir de la transmission

Parfois, j’observe les bibliothèques qui décorent plusieurs des pièces de la maison familiale. J’ai dû lire 50% de ces livres (bien plus disciplinée que moi, ma femme doit en être à 80%). J’imagine qu’avec l’argent dépensé dans tous ces livres non lus, j’aurais pu nous offrir une semaine de vacances. Puis je me dis que quand nos enfants seront en âge de lire des romans pour adultes (à l’horizon 2024, donc), ils n’auront que l’embarras du choix, et que c’est une bonne chose. Un bon ami me disait récemment que bien qu’il n’utilise plus que des services en ligne pour écouter de la musique, il continuerait à acheter des CD en masse. Son but est qu’un jour, avides de curiosité, ses enfants pas encore nés grimpent sur un tabouret pour attraper des boîtiers au hasard et écouter quelques-uns de ces disques devant lesquels ils passent depuis toutes ces années sans y prêter attention. 

Même si c’est un peu idéaliste (certains gosses ne feront jamais ça de toute leur vie, par manque de curiosité ou par mépris pour les goûts culturels de leurs parents), j’adhère assez à ce principe. Je doute que nos enfants aillent piocher dans notre iTunes ou dans notre liseuse. Tant que cela existera, ils ont besoin eux aussi d’avoir du concret sous la main. Des livres à respirer, des disques à insérer dans le lecteur, des jaquettes à inspecter. Ce doux espoir de transmettre quelque chose à mes enfants (ou, concernant les livres que je n’ai pas lus, de leur permettre de découvrir des univers qui me sont inconnus) constitue pour moi la meilleure des raisons de continuer à faire ce genre d’achat d’impulsion. En tout cas, cet argument est idéal pour me donner bonne conscience.

Thomas Messias
Thomas Messias (139 articles)
Prof de maths et journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte