Monde

Merkel a les fesses entre deux Allemagnes

Daniel Vernet, mis à jour le 22.12.2015 à 15 h 35

Face à face: une Allemagne «lumineuse» et une Allemagne «sombre», l’Allemagne des bénévoles qui accueillent les réfugiés et l’Allemagne des xénophobes qui incendient les centres d’hébergement. Et pour réconcilier les deux: Merkel.

Angela Merkel à Bruxelles, en Belgique, le 18 décembre 2015. REUTERS/Francois Lenoir

Angela Merkel à Bruxelles, en Belgique, le 18 décembre 2015. REUTERS/Francois Lenoir

Deux Allemagnes se font face. Pas une Allemagne de l’Ouest capitaliste et une Allemagne de l’Est communiste, comme au temps de la guerre froide. Mais une Allemagne «lumineuse» et une Allemagne «sombre», l’Allemagne des bénévoles qui accueillent les réfugiés et l’Allemagne des xénophobes qui incendient les centres d’hébergement

La distinction a été faite par le président de la République lui-même, Joachim Gauck, un ancien pasteur de l’Est qui a rappelé à ses compatriotes combien l’accueil des réfugiés, d’abord les expulsés des territoires de l’Est annexés par l’URSS ou la Pologne, puis ceux qui fuyaient le régime est-allemand, fait maintenant partie de la tradition démocratique du pays. La coupure entre ces deux Allemagnes fait la une des médias. Une émission de télévision s’interrogeait récemment sur le face-à-face de ceux qui «aident» et de ceux qui «haïssent».

Les premiers sont encore plus nombreux que les seconds. Et entre les deux, la grande majorité des Allemands est d’accord pour que l’on s’occupe des réfugiés qui sont déjà là mais s’inquiète d’un flux d’arrivées qui ne tarit pas. Cette majorité paraît de plus en plus sceptique sur la promesse d’Angela Merkel. «Nous y arriverons», répète la chancelière. Qui refuse obstinément de fixer une limite au nombre de réfugiés que l’Allemagne peut accueillir. Au récent congrès de son parti, la démocratie chrétienne, elle s’est cependant engagée à «réduire de manière significative» leur nombre, qui devrait dépasser un million cette année. Comment? Elle compte sur trois leviers dont les effets paraissent inégaux.

Méthode

Il y a d’abord la Turquie. Angela Merkel a été la cheville ouvrière de l’accord avec le président Recep Tayyip Erdogan. En contrepartie de 3 milliards d’euros, la Turquie, qui compte quelque 2 millions de réfugiés syriens, s’est engagée à empêcher autant que faire ce peut leur départ vers l’Europe et à améliorer leurs conditions de vie dans les camps. La police turque a commencé à surveiller ses côtes et le nombre des départs aurait déjà diminué. Il n’en reste pas moins que 4000 à 5000 réfugiés se présentent encore chaque jour à la frontière entre l’Autriche et la Bavière.

La deuxième mesure prise par Berlin est le refus du droit d’asile et la reconduction à la frontière des migrants en provenance d’un pays considéré comme «sûr». C’est le cas par exemple ressortissants des Etats des Balkans, en particulier du Kosovo. Ils ne représenteraient plus que 1% des demandeurs d’asile contre 40% au début de l’année. Par rapport à 2014, les expulsions ont été multipliées par deux (plus de 18.000, fin novembre).

Enfin, le gouvernement allemand compte toujours sur la «solidarité» de ses partenaires européens. Ceux-ci sont appelés à accueillir des contingents de réfugiés selon une clef de répartition contestée par plusieurs d’entre eux, notamment les Etats d’Europe centrale. Berlin menace de les mettre à l’amende ou de leur couper les subventions européennes s’ils refusent. Le dernier conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE n’a pas été concluant.

Face à Pegida

Pour Angela Merkel, la réussite de cette politique est vitale. Car son attitude dans la crise des réfugiés représente pour elle un triple risque. Les bénévoles –médecins, interprètes ou simples citoyens accompagnant les réfugiés dans leurs démarches–, dont l’action est indispensable pour suppléer une administration débordée, commencent à se décourager. Des centaines de milliers de demandes d’asile sont bloquées par une bureaucratie tatillonne, même si des expériences voient le jour, comme à Heidelberg où les réfugiés obtiennent des papiers en 48 heures.

Le deuxième risque est la multiplication des actes xénophobes: incendies des lieux d’hébergement, rixes contre les réfugiés, intimidation des édiles qui acceptent des étrangers dans leurs communes. Plus de huit cents délits en rapport avec l’immigration ont été recensés en 2015, soit quatre fois plus que l’année dernière. Le plus souvent ils ne sont pas le fait de bandes organisées ou de groupuscules d’extrême-droite mais d’individus isolés dont 70% étaient inconnus des services de police.

Ce climat anti-réfugiés est cependant entretenu par une mouvance qui se manifeste dans les rues par des rassemblements dont le premier a eu lieu à Dresde, il y a un peu plus d’un an. Pegida, pour «patriotes européens contre l’islamisation de l’Allemagne», a essaimé dans l’ensemble du pays, même s’il reste plus implanté à l’est qu’à l’ouest. Il dénonce pêle-mêle le «grand remplacement» (des chrétiens par les musulmans), les dirigeants politiques coupables de «haute trahison» –Angela Merkel est régulièrement pendue en effigie–, et la «presse pourrie» rongée par le politiquement correct... Il a des relais sur internet et dans une nébuleuse pseudo-intellectuelle où se retrouvent des figures de la droite radicale et des transfuges de l’extrême-gauche.

Le magazine Der Spiegel parle d’une «nouvelle opposition extra-parlementaire de droite» (APO), par référence à l’APO –de gauche– de la fin des années 1960 qui est à l’origine du mouvement de 1967-1968 en Allemagne. A l’époque déjà, le pays était gouverné par une grande coalition entre chrétiens-démocrates et social-démocrates qui avait en face d’elle une opposition parlementaire des plus réduites. La droite radicale actuelle se manifeste elle aussi en dehors du Parlement.

Risque politique

Elle n’a pas –pas encore?– de relai électoral. La démocratie chrétienne a toujours veillé à ne pas avoir de concurrent sur son flanc droit. C’est le rôle traditionnel de la CSU bavaroise de le couvrir. Les tentatives de créer un parti à la droite de la droite se sont toujours soldées par un échec. Il pourrait en aller autrement cette fois-ci avec la création de l’AfD (Alternative für Deutschland), à l’origine un parti anti-euro créé par des universitaires, qui a pris de plus en plus un virage populiste. L’AfD a échoué à entrer au Bundestag en 2013 mais elle est aujourd’hui créditée de 8 à 10% des intentions de vote dans les sondages.

Le risque politique majeur est qu’une partie de la majorité centriste de l’Allemagne ne soit séduite par les sirènes populistes si l’accueil des réfugiés se transformer en véritable crise. Pour l’instant, la tendance dominante est à accueillir ceux qui sont là. Pourtant beaucoup se demandent ce qui se passera si les arrivées massives reprennent au printemps avec le retour des beaux jours. Ils ont l’impression que les autorités sont insensibles à leurs préoccupations et sont incapables de répondre à des questions simples: combien ça coûte? combien de temps ça va durer? nos enfants seront-ils longtemps privés d’activités sportives parce que les gymnases ont été transformés en centre d’hébergement pour réfugiés?

Angela Merkel joue sur deux registres: l’Allemagne est un pays riche qui peut faire face; c’est l’honneur de la CDU de se rappeler que le «C» de son nom est une référence à l’humanisme chrétien qui nous oblige. Mais pour que son discours n’apparaisse pas comme une posture élitiste coupée des réalités, elle doit montrer qu’elle maitrise la situation, comme elle y est toujours parvenue dans les crises européennes du passé récent. Ce n’est pas joué.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (439 articles)
Journaliste
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