Science & santé

Pères malgré eux

Ariane Bonzon, mis à jour le 23.12.2015 à 11 h 06

Une femme qui accouche d'un enfant dont le père ne voulait pas devrait-elle vraiment lui demander une pension ou de le reconnaître?

Un bébé en plein baptême à Tbilisi, le 3 mars 2011. REUTERS/David Mdzinarishvili

Un bébé en plein baptême à Tbilisi, le 3 mars 2011. REUTERS/David Mdzinarishvili

Une ancienne maîtresse, qui aurait eu de lui un petit garçon de 5 ans, raconte Closer, demande à DSK, l’ex-patron du FMI, une pension alimentaire de 8.000 euros. À l’époque de la naissance, l’homme était alors promis aux plus hautes fonctions, volage mais marié.

En 2012, c’était Rachida Dati, l’ex-garde des Sceaux, qui avait engagé une procédure de reconnaissance en paternité à l’encontre de Dominique Desseigne, PDG du groupe Lucien-Barrière, un proche de Nicolas Sarkozy et reconnu par la justice père de Zohra, la fille de Rachida Dati: elle recevrait ainsi une pension de 2.500 euros par mois pour les besoins de sa fille.

J’éprouve un profond malaise avec ces histoires de «paternités imposées» dans des milieux sociaux où la contraception est facile et répandue.

Absence de consentement

On peut se dire que si «les demandes de reconnaissance en paternité ciblées sur des personnalités riches ou célèbres se multiplient», c’est, disons, de bonne guerre. Et l’on a pas spécialement envie de pleurer sur la situation de DSK...

Seulement, ce phénomène touche également des hommes ni riches ni célèbres. Chaque cas est particulier, certes. Les accidents de contraception arrivent. La prise de conscience d’une grossesse trop tardive pour avorter également. Les types indignes sont légion. Ceux qui prétendent accepter une grossesse pour se carapater ensuite, aussi. Mais il n’y a pas que des pilules oubliées ou des stérilets défaillants. Il y a aussi parfois le désir d’enfant, le désir de porter la vie que peut éprouver une femme et qui vont la conduire à faire d’un homme un «père malgré lui». Et lorsqu’on parle avec ces hommes, qu’on essaie un moment de se mettre à leur place, l’image devient plus floue.

«Soit tu passes pour un salaud, soit tu te reproches d’être une chiffe molle!» L’alternative est toujours la même selon Gérard: si «une femme te fait un enfant dans le dos, t’es coincé; ou tu te barres en courant, ou tu fermes ta gueule et tu payes».

J’ai le sentiment que les hommes qui ont eu des enfants parce qu’ils les ont voulus, vraiment voulus, ne sont pas si fréquents. La plupart du temps, les enfants ont été arrachés à la volonté du père

Jean-Pierre Winter, psychanalyste

Gérard n’est pas un de ces hommes dont la femme ou la maîtresse a eu un «accident» de contraception et qui devrait «assumer» la grossesse de celle-ci. Son cas est tout à fait autre, c’est celui d’hommes qui se sont fait, disent-ils, «piéger». Parce qu’une femme, en désir d’enfant, l’a choisi, sans lui demander son avis, le voilà père biologique malgré sa volonté.

Le scénario est souvent le même. Une aventure d’un soir, de quelques semaines ou mois. Suivie quelque temps plus tard d’un coup de fil ou d’une lettre pour s’entendre dire que l’enfant porté, elle le gardera que ça plaise ou pas, voire qu’il est déjà né. Avec deux cas de figure: soit la femme a décidé de faire un enfant toute seule, sans rien réclamer au père biologique; soit elle lance une procédure de reconnaissance en paternité.

«Je n’ai pas voulu de cet enfant, c’est sa mère qui a décidé sans me demander mon avis, je sais que c’est une fille, c’est tout, je ne l’ai jamais rencontrée et je m’en fous», m’a raconté un jour Peter, dont la violence du rejet n’a d’égal que la colère d’avoir été instrumentalisé. Lui peut ignorer, puisque la mère ne «demande» rien: ni reconnaissance, ni pension.

L’histoire est différente pour Gérard. «Le jour de l’accouchement, je suis allé à la clinique: quand j’ai vu ce petit bébé, fragile, vulnérable, je me suis dit qu’il n’était pour rien dans toute cette histoire mais que j’avais une responsabilité. Sa mère et moi sommes séparés mais je tiens mon rôle de père comme je peux», décrit cet autre «père malgré lui». Poussé dans ses retranchements, il estime que cette ancienne liaison aurait tenté le «tout pour le tout» afin de «[le] garder alors [qu’il] la quittait». L’intérêt de l’enfant a gommé toute velléité de Gérard de faire reconnaître son absence initiale de consentement à devenir père.

Inégalité devant l’embryon

Bien sûr, la quarantaine approchant, certaines femmes sont inquiétées par la pression sociale et la détresse de voir les années passer sans n’avoir pu rencontrer celui qui pourrait être le père de l’enfant qu’elles désirent. Sous une attitude ultra-volontariste, il ne faut pas oublier ce sentiment, ce chagrin, bien compréhensible.

Le psychanalyste Jean-Pierre Winter estime d’ailleurs que le désir d’enfant chez les hommes est toujours plus compliqué qu’il n’y paraît. «En les écoutant, j’ai le sentiment que les hommes qui ont eu des enfants parce qu’ils les ont voulus, vraiment voulus, ne sont pas si fréquents. La plupart du temps, les enfants ont été arrachés à la volonté du père», précise l’auteur de Transmettre ou pas (Albin-Michel, 2012).

Dans Paternités imposées, un sujet tabou (éditions Les liens qui libèrent, 2013), l’avocate Mary Plard prend, elle, la défense des hommes qui disent clairement «je ne voulais pas», dont la paternité est entachée d’un «vice de consentement». Elle aborde la possibilité juridique du refus de paternité. L’avocate présente six «cas» et met en lumière l’impasse dans laquelle se trouvent ces hommes, nombreux à subir ce diktat sans broncher. En l’absence de statistiques, difficile de dire cependant si c’est une tendance de fond.

Mais, pour autant qu’on veuille bien y prêter l’oreille, elles ne manquent pas ces confidences masculines, murmurées dans les vapeurs d’une fin de soirée chagrine. Des cas de «paternité non souhaitée, instrumentalisée», des histoires à chaque fois singulières que ces «pères malgré eux» ne clament pas sur les toits non plus.

Y a-t-il un sexe faible et un sexe fort? Ou y a-t-il au contraire un homme et une femme égaux, dans leur liberté, leur droit à disposer de leur corps, y compris, leur capacité à consentir?

Mary Plard, avocate

Non seulement ils sont «inertes face à cette paternité imposée et non librement choisie, mais ils culpabilisent: n’ont-ils pas profité de la situation et pris du plaisir, parfois à l’insu de leur compagne attitrée?» explique le juge Renaud Van Ruymbeke dans la préface de l’ouvrage de Mary Plard. Les voilà même souvent accusés. «L’avait qu’à prendre ses précautions! C’étaient des relations sexuelles librement consenties, après tout la capote n’est pas faite pour les chiens», clame le chœur des moralisateurs auxquels l’avocate, qui se qualifie aussi de féministe, répond sans détour: 

«Ce plaisir, cette jouissance, ce sexe facile ont été voulus par les deux partenaires, décidés ensemble, consommés d’un commun accord; […] Y a-t-il un agresseur et une victime, un sexe faible et un sexe fort? ou y a-t-il au contraire un homme et une femme égaux, dans leur liberté, leur droit à disposer de leur corps, y compris, leur capacité à consentir?»

Et pourtant, une fois l’ovule fécondé, l’homme est engagé dans une aventure sur laquelle il n’a plus aucune maîtrise, qu’il le veuille ou non. «La femme enceinte est titulaire d’un droit absolu sur son corps, dont elle peut disposer librement. Elle peut interrompre sa grossesse, accoucher sous X, ou encore abandonner l’enfant à sa naissance et le confier à la société pour qu’elle organise sa vie dans une nouvelle famille» décrit Mary Plard. Autrement dit, «les lois promulguées ces dernières décennies, légitimes, ont libéralisé la contraception et l’avortement, protégeant la liberté de la femme mais ne tenant aucun compte de la volonté du père», résume le juge Renaud Van Ruymbeke.

La contraception n’a pas rendu la femme égale de l’homme dans la responsabilité de la conception. Elle seule décide, au final.

Or l’avocate Mary Plard souhaiterait que l’homme et la femme soient égaux devant l’embryon. Une demande inaudible, dit-elle:

«Les juges acceptent sans hésitation d’indemniser la souffrance de la mère victime, ils refusent cependant de considérer que la naissance d’un enfant est un préjudice [pour l’homme aussi].»

La question de ces «pères malgré eux» vient rejoindre celle de la filiation qui a effleuré lors du débat sur le mariage pour tous. Et c’est en cela que la question de ces «paternités imposées» est d’actualité. Fréquentes ou pas, elles participent de la réflexion d’ampleur qui se dessine dans la société sur notre nouveau rapport à la procréation. Et nous rappellent au passage que la liberté d’une femme de porter un enfant ne devrait pas s’épanouir sans la liberté de l’homme à le vouloir et à le concevoir aussi. ​

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (221 articles)
Journaliste
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