Monde

Pourquoi les avions ne sont toujours pas sécurisés en France

Frédéric Martel, mis à jour le 21.12.2015 à 10 h 53

Après une alerte à la bombe sur un vol d’Air France dans la nuit du 19 au 20 décembre, quelles failles de la sécurité aérienne? Reportage dans des aéroports internationaux.

Le Boeing 777 d’Air France à l’aéroport international de Mombasa, au Kenya, le 20 décembre 2015, après un atterrissage en urgence dû à la présence d’un colis suspect à bord de l’appareil | REUTERS/Joseph Okanga

Le Boeing 777 d’Air France à l’aéroport international de Mombasa, au Kenya, le 20 décembre 2015, après un atterrissage en urgence dû à la présence d’un colis suspect à bord de l’appareil | REUTERS/Joseph Okanga

Tunis (Tunisie), Beyrouth (Liban), Rio (Brésil), La Havane (Cuba)

La photo a fait le tour du pays mi-décembre. Un homme est assis tranquillement sur une grosse valise. Le tapis roulant de déchargement des bagages, entre la soute de l’avion et le tarmac, semble à l’arrêt. Pépère, l’agent de l’aéroport de Tunis-Carthage se repose! Il ne trouve pas la situation inconvenante.

Cette image résume l’état déplorable de certains aéroports internationaux, en Tunisie, comme ailleurs –et laisse augurer de failles de sécurité importantes.

La découverte d’un colis suspect, fausse bombe de fabrication artisanale, dans un avion d’Air France, repose la question de la sécurité aérienne. Dans la nuit de samedi 19 à dimanche 20 décembre, en effet, le vol AF 463, en provenance de l’île Maurice, a été détourné en urgence sur un aéroport du Kenya, après la découverte du colis –avec plus de peur que de mal. Mais l’affaire témoigne des failles gigantesques de sécurité dans de nombreux aéroports du monde.

Passoire

Sur les cinq lignes de contrôle de sécurité à l’aéroport de Tunis-Carthage, ce dimanche 20 décembre au matin, trois seulement sont ouvertes. C’est pourtant l’affluence en cette semaine de grands départs. Alors, des centaines de personnes font la queue longuement, au risque de rater leur vol international. Elles se bousculent aussi et, tout à coup, lorsque leur tour arrivent, se précipitent pour franchir les portiques de sécurité.

Devant les sas de contrôle, les bagages s’accumulent sur le tapis roulant, tombent au sol, dans une grande confusion. Deux personnes seulement surveillent chaque ligne. On vous demande de quitter vos chaussures (une procédure nouvelle ici) mais, en revanche, les bagages sont peu ou pas regardés. Je laisse mon ordinateur dans ma valise et, alors qu’il est obligatoire de le sortir et de le placer dans un casier séparé, il franchit en toute impunité le sas au fond de mon bagage. De même, une bouteille d’eau de 1,5 litre est restée dans ma valise. Elle est pleine. Elle aussi passe dans le sas sans aucun problème. Le contrôle des bagages à l’aéroport de Tunis est, au sens premier du mot, aléatoire. En d’autres termes: c’est une véritable passoire.

La Tunisie est pourtant en état d’urgence après trois attentats spectaculaires en 2015 (au musée du Bardo en mars, dans un hôtel balnéaire d’El-Kantaoui en juin et contre la garde républicaine de Tunis fin novembre). Les procédures de sécurité de l’aéroport ont été multipliées par trois mais elles semblent d’autant plus inefficaces qu’elles sont plus nombreuses.

Au total, je dois passer sept contrôles: à l’entrée même de l’aéroport avant le check-in; à la douane pour le contrôle des passeports; au portique de sécurité général pour entrer dans la zone des départs; à l’entrée du terminal international; à la porte d’embarquement pour le contrôle de la carte d’enregistrement; et encore deux fois sur le passerelle qui relie la salle d’attente à l’avion pour un ultime contrôle du passeport et de la carte d’embarquement –laquelle a déjà contrôlée trois fois. Pourtant, la multiplication des procédures atteste moins d’un renforcement accru de la sécurité que d’une grande confusion.

Plus les contrôles sont multipliés et les procédures complexifiées, plus ils sont inefficaces

Aux portiques de sécurité à l’entrée de l’aéroport, l’agent ne regarde pas son écran: il est apparemment tenu à une importante conversation sur son portable. Au sas de sécurité général, l’agent n’a pas non plus les yeux rivés sur son écran de contrôle: la jeune femme, dévouée, est trop occupée à aider les passagers à récupérer leurs bagages sur le tapis roulant saturé, alors qu’ils s’amoncellent et tombent au sol. S’il y a des armes à feu dans une valise, peu importe; par contre, un autre agent sourcilleux humilie les passagers en sandales en leur demandant de marcher pied nu.

Au moment de passer sous le portique, comme j’ai un livre de poche à la main, un agent me demande sévèrement de refaire la queue pour le remettre sur le tapis roulant du sas de sécurité. Mais il me laisse finalement franchir sans moufter le portique, qui sonne pourtant, avec ma ceinture et deux téléphones portables dans les poches!

Ce n’est pas faute de personnels. Partout, autour de nous, je vois des agents de sécurité. Mais la plupart, petits chefs gradés avec galons, sont assis sur leur chaise et ne font rien. D’autres, plus rares, s’affairent et s’agitent, dans un grand désordre. Ils sont arrogants et sûrs d’eux: mais aucune de leur action caporalisante ne concourt à une meilleure sécurité.

À une autre occasion, une semaine plus tôt, toujours à l’aéroport de Tunis-Carthage, on m’a même laissé franchir le portique de sécurité avec mon gros sac. Pourtant, là encore, le passage des bagages dans le sas de sécurité est obligatoire. Le portique a tout de même sonné mais je suis passé tranquillement. Il n’y avait personne pour me contrôler…

Devant cette multiplication aberrante des contrôles de sécurité et l’accumulation tout aussi aberrante des failles de sécurité, je me dis que d’éventuels terroristes pourraient pénétrer dans l’aéroport, se rendre sur le tarmac ou même monter à bord d’un avion sans trop de difficultés. Et, pour peu qu’ils aient de la chance, tant la sécurité est ici aléatoire, ils pourraient même entrer dans l’avion avec leurs armes.

Folklorique

L’aéroport de Tunis-Carthage est-il une exception? Pas vraiment. Ces derniers mois, j’ai franchi une trentaine de frontières et j’ai pu constater que la réalité des contrôles de sécurité pouvait varier grandement. On peut même en tirer une règle assez générale: plus les contrôles sont multipliés et les procédures complexifiées, plus ils sont inefficaces.

À l’aéroport de Beyrouth, début octobre, j’ai constaté que les contrôles étaient aussi folkloriques qu’à Tunis. Là encore, l’armée libanaise multiplie les grandes démonstrations de force: soldats en armes et chars d’assauts postés à l’entrée de l’aéroport. Mais, lorsqu’il s’agit d’inspecter les bagages des passagers, un grand flou persiste. Par manque de personnel, par désorganisation chronique, par absence de commandement, le contrôle s’effectue au petit bonheur la chance. J’ai vu de jeunes policiers consciencieux les yeux rivés sur leur écran de contrôle; mais d’autres vaquaient à leurs occupations personnelles au lieu d’inspecter les bagages. L’affluence aux sas de contrôle, trop peu nombreux, impose de toute manière l’accélération du passage des voyageurs.

À l’aéroport José Martí de la Havane, à Cuba, j’ai pu constater, début septembre, que le contrôle des bagages était là carrément farfelu. La police est sourcilleuse sur le nombre de bouteilles de rhum Havana club que l’on peut emporter sans payer de frais de douane mais elle se montre moins regardante sur tout le reste!

Quant à l’Égypte, l’Algérie ou le Brésil, j’ai constaté régulièrement, au cours de plusieurs voyages dans ces trois pays, le manque de professionnalisme des contrôles des bagages-passagers. Dans le cas de l’Égypte (où je me suis rendu toutefois avant l’attentat de Charm el-Cheikh, mais ces informations ont été confirmées depuis par une enquête du New York Times), tout était fait de manière très amateuriste. En Algérie, les lignes intérieures et les aéroports régionaux m’ont paru particulièrement peu sécurisés alors même que le transfert vers l’aéroport international d’Alger s’effectuait sans autre forme de contrôle supplémentaire.

On pourrait considérer qu’un État est libre de jouer avec le terrorisme aérien comme si c’était une loterie

Quant au Brésil, où j’ai franchi six fois la sécurité des aéroports et pris une dizaine de vols intérieurs, en octobre, j’ai été tout aussi surpris par la légèreté des contrôles. Si le nouvel aéroport international de São Paulo semble efficace, celui de Rio de Janeiro n’a rien à envier au dilettantisme méditerranéen. À mon arrivée et à mon départ, j’ai été le témoin de failles de sécurité colossales: amateurisme des agents de sécurité; manque de professionnalisme des fouilles; et, même, à une occasion, alors que la queue s’était gravement allongée à un contrôle intermédiaire des bagages dans la section «domestique» de l’aéroport de Rio, l’agent a littéralement ouvert la porte pour laisser passer tout le monde sans autre forme de procédure.

La sécurité des aéroports internationaux apparaît donc à deux vitesses. Tatillonne et efficace aux États-Unis ou en Europe de l’Ouest, drastique sinon obsessionnelle en Israël ou en Colombie, elle laisse à désirer dans bien des pays du monde. On pourrait ne pas s’en offusquer, en considérant que la sécurité regarde chaque pays et qu’un État est libre de jouer avec le terrorisme aérien comme si c’était une loterie.

Cependant, s’agissant de vols internationaux, on est bien obligé de constater que la plupart des avions, y compris ceux d’Air France, qui arrivent à Paris depuis la Tunisie, l’Algérie, l’Égypte, le Liban, le Brésil ou Cuba –et sans doute depuis de nombreux autres pays africains, méditerranéens ou sud-américains–, ne sont pas correctement sécurisés. L’alerte à la bombe du vol AF 463 entre l’île Maurice et le Kenya peut servir d’exemple. Au départ de la France, les avions semblent bien contrôlés mais ceux qui partent de pays non européens, à destination de la France, ne le sont pas nécessairement. Aléatoire une fois sur deux, la sécurité de nos aéroports reste donc à moitié assurée. 

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
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