Economie

La COP21 était le meilleur accord possible

Gérard Horny, mis à jour le 23.12.2015 à 3 h 11

Historique, l’accord de Paris? L’adjectif a été souvent employé dans l’enthousiasme qui a suivi l’adoption du texte mais on ne saura pas avant plusieurs années s’il était vraiment justifié.

Escaliers | mark sebastian via Flickr CC License by

Escaliers | mark sebastian via Flickr CC License by

Les applaudissements et les embrassades étaient à peine terminés qu’on a commencé à entendre les premières critiques: les pays qui ratifieront cet accord n’encourront aucune sanction s’ils ne le respectent pas;  les engagements qui ont été pris jusqu’à présent permettent tout  juste d’envisager une hausse de la température mondiale limitée à 2,7 ou 3 degrés par rapport à la période préindustrielle; on ne voit pas encore comment les pays développés vont trouver les 100 milliards de dollars par an au minimum à partir de 2020 promis aux pays en développement pour les aider à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) et s’adapter au changement climatique, etc. Bref, l’accord de Paris ne permettrait pas de «sauver le climat», selon la formule un peu ridicule souvent employée  (ce n’est pas le climat qui en danger, mais notre mode de vie actuel).

Succès loin d’être acquis

Un fait majeur est pourtant à considérer. Un peu partout dans le monde, la COP21 est considérée comme un succès: l’accord de Paris, quelles que soient ses faiblesses, marque un net progrès par rapport à l’accord de Kyoto, dont il est censé prendre le relais à partir de 2020. Ce n’était pas gagné d’avance. Pascal Canfin, ancien ministre délégué au Développement et directeur général de WWF France, rappelait le 15 décembre, lors d’une conférence organisée par la mairie de Montreuil, que la France avait été, il y a trois ans, la seule candidate à l’organisation de cette COP21: au vu de ce qui s’était passé à Copenhague, personne n’avait envie d’associer le nom de son pays ou de sa ville à un nouvel échec. Quant à Michel Rocard, il a reconnu qu’il s’était prononcé contre cette candidature, bien qu’il ait été très impliqué dans le processus des réunions climatiques depuis le début: il n’y croyait plus! Incontestablement, l’énorme travail diplomatique fourni depuis un an par Laurent Fabius et toute l’équipe réunie autour de Laurence Tubiana a payé. Pour l’instant, seule la Turquie a fait savoir qu’elle ne ratifierait probablement pas l’accord.

Le protocole de Kyoto ne prévoyait que des engagements pour les pays développés. Maintenant, il est acquis que tous les pays doivent participer à l’action avec des «responsabilités communes, mais différenciées». Chacun doit apporter sa contribution, qui sera revue tous les cinq ans, sachant que chaque contribution devra être meilleure que la précédente. L’objectif est de contenir la hausse de la température moyenne de la planète «nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et en poursuivant l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels». Les pays développés doivent continuer à réduire le volume de leurs émissions de GES, les pays en développement peuvent encore les augmenter, mais devront eux aussi inverser ensuite, et rapidement, la tendance pour qu’à partir du milieu du siècle les émissions nettes soient nulles; autrement dit, à partir de 2050, les émissions de GES ne devront pas dépasser le niveau de ce peuvent absorber la nature et les instruments de stockage de CO2 conçus par l’homme.

Cohérent, mais pas entièrement satisfaisant

Par ailleurs, chaque pays est incité à ne pas attendre la date d’entrée en vigueur de l’accord (début 2020 au plus tôt, si suffisamment de pays l’ont ratifié) pour accélérer ses efforts. Les scientifiques du Giec sont priés de remettre un rapport dès 2018 sur l’impact qu’aurait une hausse de la température de plus de 1,5°C. Outre l’atténuation du réchauffement, un autre objectif est visé: l’adaptation à ce réchauffement, particulièrement pour les pays en développement les plus vulnérables et, pour atteindre ces deux objectifs, il est prévu une nouvelles orientation des flux financiers. Il est prévu également de coopérer pour arriver à une mutualisation du risque face aux «pertes et préjudices» liés aux effets néfastes des changements climatiques (beaucoup de choses restent à préciser en ce domaine). L’accord de Paris, c’est une somme d’actions à engager dès maintenant qui forment un ensemble cohérent.

Alors, où sont les problèmes? Il est manifeste qu’un texte qui doit être signé puis ratifié par 195 pays de niveaux de développement très différents, dont certains ne sont quasiment pour rien dans l’accumulation de gaz à effet de serre (en gros, on attribue les deux tiers des émissions cumulées depuis 1850 aux États-Unis et à l’Europe, la Chine n’étant que depuis peu le premier émetteur mondial), dont d’autres sont de très gros producteurs d’énergie fossile, ne peut pas être trop contraignant. Que le petit État insulaire des iles Marshall, dont une partie du territoire est menacée par la montée des eaux et dont les émissions de GES représentent moins de 0,00001% des émissions mondiales, puisse se mettre d’accord sur le même texte que l’Arabie saoudite tient déjà du miracle. Et il faut tenir compte de la situation particulière de membres importants, comme les États-Unis: si l’administration Obama est assez allante sur le sujet, ce n’est pas le cas du Congrès, majoritairement conservateur et climatosceptique (eh oui, il en reste, ce n’est pas partout une espèce en voie de disparition). Pour que Barack Obama puisse ratifier l’accord par un simple décret présidentiel, sans passer par le Congrès, il a fallu retirer de l’accord lui-même l’engagement à atteindre au minimum 100 milliards de dollars d’aide climatique aux pays en développement d’ici à 2020; cette disposition, qui était pourtant un des enjeux les plus importants de la COP21, est simplement intégrée dans un texte joint portant sur les décisions de la COP.

Pas de sanctions prévues, pas de prix du carbone

Les comportements sobres en carbone ne peuvent être imposés par la contrainte (à moins de sombrer dans la dictature écologique)

On peut aussi déplorer que la mise en œuvre de l’accord repose sur la seule bonne volonté des États. Mais il faut garder en mémoire le précédent du protocole de Kyoto, plus contraignant pour les pays développés et qui contenait des sanctions. Que s’est-il passé? Les États-Unis ne l’ont pas ratifié et le Canada, voyant qu’il ne remplirait pas ses obligations, a préféré s’en retirer. La seule vraie garantie de l’application des accords climatiques est d’ordre politique: les gouvernements n’agiront que sous la pression de leur opinion publique ou de leurs partenaires. Il faut compter aussi maintenant avec la pression judiciaire: ne pas prendre aujourd’hui les bonnes décisions, c’est s’exposer à se voir condamner. C’est ce qui est arrivé au gouvernement néerlandais, accusé de ne pas respecter son obligation de protéger ses citoyens. De même, les investisseurs financiers qui se retirent aujourd’hui du financement de l’exploitation du charbon anticipent de possibles procédures judiciaires.

Mais il faut bien voir que les comportements sobres en carbone ne peuvent être imposés par la contrainte (à moins de sombrer dans la dictature écologique). La meilleure façon de procéder, c’est d’inciter financièrement les ménages et les entreprises à prendre les décisions permettant d’aller vers une économie décarbonée. De ce point de vue, on ne peut que donner raison à Christian de Perthuis, président de la chaire Économie du climat: «Le processus est désespérément lent et surtout ne porte que sur des intentions en matière de réduction des émissions. Transformer ces intentions en engagements effectifs exige des gouvernements qu’ils abordent de front la question incontournable de la tarification du carbone Mais, si cette question ne figure pas dans l’accord de Paris, elle est aujourd’hui présente dans tous les esprits et on peut raisonnablement attendre de réels progrès dans les prochaines années.

Des engagements à revoir très vite

Un autre point décevant, comme le souligne Pascal Canfin, est la lenteur du processus de révision des engagements pris par les États. Il est bien que ce principe de «revoyure» ait pu trouver sa place dans l’accord mais la solution retenue n’est pas la plus adaptée à l’urgence de la situation. Des différences d’interprétation apparaissent dans les commentaires qui ont été faits dans les jours suivant le 12 décembre; certains parlent de révisions à partir de 2020, mais, si on considère que l’accord s’applique à partir de 2020 et que les révisions ont lieu tous les cinq ans, la première révision obligatoire ne doit pas avoir lieu avant 2025. Or, comme on l’a vu précédemment, on est plutôt sur une trajectoire devant mener à une hausse de la température proche de 3°C (en supposant que les engagements pris soient tenus). On peut considérer comme satisfaisant que 187 pays représentant plus de 97% des émissions mondiales de GES aient déjà présenté une feuille de route mais il serait nécessaire de revoir très rapidement ces engagements.

De ce point de vue, il est important que la France ait décidé de montrer l’exemple: François Hollande a annoncé à la clôture de la COP que la première révision de ses engagements aurait lieu dès 2020. Sachant que d’autres États devront aussi revoir leur copie pour se mettre en conformité avec les points 22 et 23 des décisions visant à donner effet à l’accord, il y a une chance de voir le processus de révision s’accélérer. Mais rien n’est acquis.

Le climat, objectif en soi ou catalyseur

Un point important est à souligner: le nombre élevé des engagements pris –plus de 10.000– par des collectivités locales, des entreprises et des investisseurs financiers témoigne d’une prise de conscience très large et d’une volonté d’agir qui vont très au-delà des cercles gouvernementaux. Toutefois, ces engagements multiples n’enthousiasment pas forcément les purs et durs du combat écologique, qui n’ont cessé de dénoncer la présence active de grands groupes industriels comme Engie à la COP21.

Ces engagements multiples n’enthousiasment pas forcément les purs et durs du combat écologique

Naomi Klein, dans son ouvrage Tout peut changer, est sans ambiguïté: pour elle, comme pour beaucoup d’activistes, la question du climat est intéressante parce qu’elle peut servir de catalyseur, d’argument pour faire valoir ses revendications. Mais, fondamentalement, les objectifs sont beaucoup plus larges; la crise du climat peut «jeter les bases d’un puissant mouvement de masse capable de conjuguer des revendications en apparence disparates sous l’égide d’un programme cohérent destiné à protéger l’humanité à la fois des ravages d’une système économique d’une injustice féroce et d’un système climatique déstabilisé».

Dans ce contexte, les jugements portés sur les décisions prises à Paris ne peuvent être que divergents. Ceux qui voient d’abord dans la lutte contre le changement climatique un autre angle d’attaque contre le système capitaliste ne peuvent être que déçus: une économie moins émettrice de carbone n’est pas nécessairement une nouvelle économie correspondant à leurs critères de justice sociale et à leur vision de ce que devrait être la démocratie. Ils restent forcément sur leur faim.

Opinion publique à moitié rassurée

Si l’on considère que les représentants de 195 pays n’étaient pas venus à Paris pour refaire le monde mais seulement pour tenter de résoudre un problème précis, celui du changement climatique, on peut estimer que des progrès significatifs ont été accomplis. Mais il est clair que ce n’est qu’un point de départ, le lancement d’un processus qui doit maintenant gagner en vigueur et en rapidité.

Les Français ne s’y trompent pas. Selon un sondage Havas Paris-Ipsos réalisé le 14 décembre et publié le 18, ils considèrent majoritairement que la COP21 est un succès qui doit être confirmé. Comme le souligne Brice Teinturier, selon eux, «il y a incontestablement un avant et un après-COP21, non pas parce qu’ils considèrent que tout est réglé mais parce qu’ils sont convaincus qu’un palier a été franchi». Les Français n’ont pas tort d’exprimer des doutes sur la capacité des principaux acteurs à tenir leurs engagements. C’est cela qui permettra de savoir si l’accord de Paris a constitué un événement historique ou s’il n’est qu’un éphémère succès diplomatique.

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
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