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Élever des enfants végétariens est un combat

Delphine Jung, mis à jour le 31.12.2015 à 17 h 53

En 2011, un couple végétalien a été condamné après la mort de leur fillette en raison «d’une alimentation déséquilibrée». Depuis, on ne peut pas dire que les parents qui ont opté pour ce régime ont la cote. Si leurs enfants se portent très bien, ils ne sont pas toujours compris.

Pas facile d’être végétarien aux yeux des autres | Michael Hensmann via Flickr CC License by

Pas facile d’être végétarien aux yeux des autres | Michael Hensmann via Flickr CC License by

Dans la cuisine de Juliet et David, parents de deux enfants, pas de viande ni de poisson. Et depuis longtemps. Idem dans celle d’Elise ou encore de Gannaëlle. Ces mamans ont même vécu au moins une grossesse végétarienne, parfois même végétalienne pour Gannaëlle (sans manger d’œufs, ni boire de lait), et leurs enfants connaissent à peine le goût des nuggets ou d’une côte de bœuf. Voire pas du tout. Dans une société française encore très attachée à sa gastronomie carnée et dans laquelle les végétariens sont regardés d’un mauvais œil, élever des enfants qui ne mangent pas de viande est un combat quotidien.

Le procès en 2011 de ces parents végétaliens dont la fille était morte en 2008 n’avait pas aidé. André Méry, président de l’association végétarienne de France, avait expliqué que, «si un végétalien à des carences, c’est qu’il est mal informé». Yves Bonnardel, auteur et militant de la cause animale, précise que «cela va mieux aujourd’hui, mais il reste toujours le soupçon d’embrigadement dans une secte, une image cliché de privation et d’austérité monacale possiblement dangereuse pour la santé».

Bouchées de viande à l’école

Le premier lieu de combat, c’est l’école. «En France, on interdit que l’enfant apporte un repas préparé à la maison, alors que c’est une pratique courante dans d’autres pays. L’enfant végétarien devra donc déjeuner chez lui ou chez une nounou par exemple», affirme David Olivier, fondateur de la revue Les cahiers antispécistes, militant animaliste et père.

Tout le monde n’est pas dans le cas d’Elise, qui affirme qu’il y a toujours une option végétarienne à la cantine pour sa fille, Ava, 5 ans. À l’école, le régime végétarien des enfants peut susciter des discussions. «Lorsque ma fille [Jeanne] allait à l’école Montessori, cela ne posait aucun problème. Puis elle est revenue à l’école publique. On l’obligeait à manger une petite bouchée de viande», témoigne Juliet. Les parents doivent être patients et expliquer leur démarche en détail. «On a dû réellement argumenter avant que l’établissement n’accepte que nos enfants soient végétariens», poursuit la maman, qui assure que «les professeurs ne [les] ont jamais jugés ouvertement. L’ancienne maîtresse de [sa] fille trouvait au contraire que [leurs] enfants avaient une alimentation très saine contrairement aux autres».

Jeanne et Amaury ne connaissent pas le goût de la viande | DR

La maîtresse insistait sur la nécessité de consommer de la viande. Des enfants ont dit: ‘Mais Amaury, lui, il est végétarien.’ Et elle a répondu: ‘Ce ne sera pas de ma faute s’il est en mauvaise santé...’

Juliet, maman végétariene

Les cas où les enseignants ont eu des paroles jugées déplacées sont rares mais existent: «Mon fils avait travaillé sur la pyramide alimentaire, ajoute Juliet. La maîtresse insistait sur la nécessité de consommer de la viande. Des enfants ont dit: “Mais Amaury, lui, il est végétarien.” Et elle a répondu: “Ce ne sera pas de ma faute s’il est en mauvaise santé...”» Charlotte, maman strasbourgeoise, se souvient: «La surveillante de la cantine a dit à ma fille qu’elle devait manger de la viande car cela faisait grandir.» Alors que le régime végétarien n’est pas forcément signe de mauvaise santé ni d’une croissance atrophiée chez les enfants, explique Maude Lagacé, nutritionniste, qui préconise un glissement progressif des enfants vers le végétarisme et rappelle qu’il faut miser sur une variété de sources de protéines végétales et riches en fer, sans oublier les apports de calcium, de vitamines D et B12. Les discussions avec les autres parents d’élève peuvent aussi être houleuses. Beaucoup de parents végétariens préfèrent d’ailleurs les éviter. «C’est sûr qu’il faut en permanence se justifier», appuie Elise.

«Les animaux sont nos amis»

Les enfants aussi peuvent être assaillis de questions sur leur régime alimentaire. «Hors de la maison, les enfants rencontrent leurs amis et camarades de classe qui peuvent leur demander pourquoi ils ne mangent pas de viande», explique Dan Bodenstein, auteur du livre pour enfants Steven, the vegan, qui a voulu, avec cet ouvrage, «donner à l’enfant le pouvoir de répondre aux questions qu’on peut lui poser. Ils seront généralement regardés différemment par les autres et il est important pour les parents de contribuer à leur donner des réponses.» Par exemple en expliquant à quoi correspond la viande: «Beaucoup d’enfants ne savent pas d’où vient ce qu’ils mangent. Un hamburger n’est pas appelé “vache”, ou le bacon “cochon”, ils ne réalisent pas toujours. Il faut leur expliquer que les animaux sont nos amis, pas notre nourriture.»

Dans le cadre familial, il serait, d’après Thomas Lepeltier, auteur de La Révolution végétarienne, plutôt facile d’inculquer la philosophie végétarienne: «Les enfants sont très ouverts au bien-être animal, ils n’ont pas, comme les adultes, cette protection qui permet de se construire un mur face à l’abomination des abattoirs. Les enfants ont spontanément envie d’entrer en contact avec les animaux, pas de les manger.» Charlotte a fait le choix d’utiliser des mots simples et doux pour justifier le refus d’une alimentation carnée à sa fille: «Elle était curieuse, je lui expliquais que, non, ce n’était pas pour elle. Je lui expliquais pourquoi maman n’aime pas qu’on fasse du mal aux animaux, sans essayer de la choquer.»

Mode de vie imposé

Ava, petite parisienne de 5 ans, choisira son propre régime alimentaire plus tard. Pour l'instant, c'est quinoa, tofu et légumes | DR

En dehors de l’école, notamment à l’occasion de fêtes d’anniversaire organisées avec les copains, tout le monde est prévenu et les autres parents s’adaptent au régime de leurs invités. «J’autorise tout de même ma fille à manger des bonbons, tant pis s’ils contiennent de la gélatine[1]», raconte Elise. Thomas Lepeltier ajoute: «Il est plus facile de faire comprendre à un enfant qu’il ne doit pas manger de viande que de le priver d’aliments un peu symboliques, lié à la fête.»

Difficile de gérer entre la (trop forte) restriction et l’attachement à des valeurs que ces parents souhaitent transmettre. D’autant plus que certains parents d’élèves n’hésitent pas à faire la morale à ces familles végétariennes ou végétaliennes. «On m’a déjà dit que c’était égoïste de notre part d’imposer notre choix à nos enfants», témoigne Juliet. Elle n’hésite pas à leur répondre:

«Inlassablement, je demande: “Et donc vous, vous n’imposez aucun de vos choix à vos enfants? S’ils décident de se nourrir exclusivement de pâte à tartiner, vous allez les laisser faire? Vous n’imposez jamais qu’ils rangent leur chambre? Fassent leurs devoirs?”» 

Sandra, une autre maman strasbourgeoise, en a décidé autrement: «Je ne souhaite pas imposer ce mode de vie à ma fille qui est encore un peu petite pour comprendre.» Alors à la maison, les plats sont végétariens mais, chez la nounou, c’est bolognaise et saucisses. «En ne donnant pas de viande à nos enfants, j’ai surtout le sentiment de leur permettre de penser librement. Lorsqu’on mange les animaux, on est pratiquement obligé de penser qu’il est juste de les manger; le contraire serait trop angoissant. Par contre, lorsqu’on ne les mange pas, on est libre de penser ce qu’on veut du sujet», poursuit David Olivier.

Corpus de valeurs

Beaucoup de parents se demandent également ce qu’il en sera plus tard, notamment à l’adolescence. Rébellion, remise en cause de l’autorité parentale, influence des amis… Tant de facteurs qui risquent de porter un coup aux valeurs qu’ils ont essayé d’inculquer à leurs enfants.

Mais la plupart assurent qu’ils opteront pour un certain lâcher-prise: «Si, un jour, ils font le choix de manger de la viande à la cantine, ils en sont libres, mais ils savent ce qu’est “la viande”: un animal mort, qui a [probablement] souffert et qu’ils aiment voir dans les champs», explique Juliet, qui ajoute: «Ma fille a 11 ans, elle est déjà au collège, donc en relation avec des adolescents. Elle a fait de son végétarisme un acte militant et tend même à devenir végétalienne.»

Sandra est assez optimiste: «Si les enfants choisissent eux-mêmes leur corpus de valeurs, ils ont moins de risque, me semble-t-il, de les abandonner par rébellion ou opposition à leurs parents.» Ganaëlle a, quant à elle, vu son fils, d’aujourd’hui 20 ans, remanger de la viande à l’adolescence, «puis à 18 ans, il est redevenu végétarien». La pomme ne tombe donc jamais bien loin de l’arbre.

1 — La plupart des bonbons contiennent de la gélatine de porc. Retourner à l’article

 

Delphine Jung
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