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Cinq ans après la révolution, la Tunisie en état d’urgence

Tunis, le 12 décembre I REUTERS/Zoubeir Souissi

Tunis, le 12 décembre I REUTERS/Zoubeir Souissi

En décembre 2010, la Tunisie inaugurait les printemps arabes. Aujourd’hui, ce pays modèle de la démocratie en terre musulmane, récompensé cette semaine du prix Nobel de la Paix, traverse une grave crise économique et est en guerre contre le terrorisme.

Tunis (Tunisie)

«Il n’y a plus de clients ici. Plus de touristes et plus de Tunisiens non plus. Les gens passent mais ne s’arrêtent pas. Ils n’achètent rien. C’est comme s’ils ne s’habillaient plus! Pourtant, ils ne vont pas tout nus quand même!» Mohamed, la soixantaine, est vendeur de djellabas dans la vieille Médina de Tunis. Son commerce bât de l’aile. Comme beaucoup de bazaris de la célèbre kasbah, il subit violemment la crise économique. «C’était mieux avant, mieux sous Ben Ali. Au moins, il y avait du travail, des touristes… et il n’y avait pas de terroristes», ajoute Mohamed, sans scrupules. Nostalgique de la dictature? Pas vraiment. Plutôt déçu, cinq ans après, par les promesses des «printemps arabes».  

En ce jeudi 17 décembre 2015, Tunis vit une journée presque normale. Le centre-ville est calme; pas de commémoration, pas de manifestation. Cinq ans plus tôt, l’histoire du monde arabe a pourtant basculée ici. Ce jour-là, un autre Mohamed, un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes, s’est immolé par le feu à Sidi Bouzid. L’histoire est désormais célèbre et connue de tous en Tunisie.

Ayant perdu son père et accumulé des revers de fortune, Mohamed Bouazizi est un «zawali» (un pauvre). Jeune et célibataire, il travaille vaillamment pour aider sa mère à nourrir une famille de sept enfants. Sa charrette est son seul gagne pain. Comme il est vendeur «à la sauvette», il est harcelé par la police municipale de Sidi Bouzid qui lui fait payer des pots de vins. Ce 17 décembre 2010, c’en est trop: une policière municipale lui confisque son petit chariot et sa modeste balance. Ses fruits et légumes sont réquisitionnés. Il se plaint, tente de défendre sa cause –en vain. Exaspéré, il s’immole par le feu devant le siège du gouvernement de la ville. Il mourra de ses blessures quelques jours plus tard à l’hôpita : sa mort est annoncée en direct par les médias du monde entier. 

Entre temps, la Tunisie est entrée en révolution. Et le 14 janvier 2011, des dizaines de milliers de Tunisiens réclament le départ du président-dictateur au cri de «Ben Ali dégage». Il s’enfuit le soir même pour l’Arabie saoudite. Les printemps arabes viennent d’éclater.

«Vivez utile»

«Aujourd’hui, tout le monde veut être Mohamed Bouazizi. L’esprit de la révolution reste très vif ici», m’explique Wassaf, un étudiant en économie. Pourtant, sur le campus Manar, au Nord de Tunis, l’atmosphère me paraît étrangement calme, ce 17 décembre. J’y vois bien des portraits d’un jeune homme avec pour slogan: «Vivez utile»; mais il ne s’agit pas de Bouazizi: en fait, c’est un hommage à un étudiant de la faculté d’économie, mort récemment d’un cancer.

«Dès que quelque chose ne va pas, on manifeste. On sort avec des drapeaux de Che Guevara, des drapeaux palestiniens, et des drapeaux tunisiens et on réclame la démission du directeur du lycée ou de l’université», poursuit Wassaf. Selon les chiffres rendus publics cette semaine par le Forum des droits économiques et sociaux, il y aurait eu, pour le seul mois de novembre 2015, près de 400 mouvements de protestations en Tunisie. «On est libre de manifester, ajoute Wassaf, alors on use de ce droit. C’est la grande différence avec Ben Ali. Mais on ne sait toujours pas ce que c’est la démocratie.»

Le prix Nobel de la Paix pour le «dialogue national»

Abderrahman Hedhili est le président du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES) et le secrétaire général de la Ligue des Droits de l’Homme en Tunisie –l’organisation qu’il dirige vient de recevoir, le 10 décembre, le prix Nobel de la Paix 2015 en Norvège, avec trois autres associations engagées dans le «dialogue national». Le «quartet» a été récompensé pour «sa contribution décisive dans la construction d’une démocratie pluraliste en Tunisie après la “révolution du jasmin”».

C’est triste: les Tunisiens n’ont pas fêté le cinquième anniversaire de la révolution. Le 17 décembre a été une journée comme une autre

Abderrahman Hedhil

Je rencontre Abderrahman Hedhili dans un grand d’hôtel de Tunis où il organise un colloque sur la question des migrants. «C’est triste: les Tunisiens n’ont pas fêté le cinquième anniversaire de la révolution. Le 17 décembre a été une journée comme une autre. La population ne croit plus en la révolution, plus à la politique, plus à la société civile», regrette Hedhili, qui enchaîne, tout en parlant, cigarette sur cigarette. Désabusé et désillusionné lui-même, le Secrétaire général de la Ligue des Droits de l’Homme tente de comprendre le désarroi actuel des Tunisiens: «Avant la révolution, la société civile était une force de contestation. Depuis, on n’a pas réussi à proposer un projet, à avoir une vision, à mettre en œuvre un programme pour réussir la transition.»

Sous la dictature de Ben Ali, Abderrahman Hedhili a été arrêté; il était constamment surveillé par la police du régime, il ne pouvait pas se déplacer ni s’exprimer librement. Le prix Nobel de la Paix est allé à une organisation comme celle de Hedhili pour saluer la résistance passée et encourager les efforts de la transition démocratique en cours.

«Depuis la révolution, la Ligue des Droits de l’Homme a mis en place, avec d’autres, un processus de “dialogue national”. C’est l’idée d’une réconciliation et d’une transition. Il nous a semblé indispensable de parler avec tout le monde, et notamment les islamistes, pour éviter la violence et permettre que cette transition politique se déroule avec le moins de dégâts possibles. Sur ce plan, c’est plutôt une réussite car il y a eu peu de violences. En revanche, on a raté la question sociale.»

Le social: voilà bien la priorité pour Abderrahman Hedhili, qui fut aussi l’organisateur du Forum Social Mondial ce printemps, qui s’est déroulé sur le Campus Manar de Tunis. Ce qui lui vaut d’être une figure admirée de la gauche sociale et radicale mondiale. «Lorsque Mohamed Bouazizi s’immole par le feu, il donne naissance à une révolution sociale. Il est la victime d’un modèle de développement économique. Or, aujourd’hui, je ne vois pas de projet social dans ce pays. Je ne vois pas de projet pour la jeunesse, pour lutter contre la misère, contre la pauvreté, contre le chômage. La Tunisie est un petit pays très fragile. Nous avons deux défis à relever: la question sociale et le terrorisme. Ce gouvernement me paraît avoir négligé les problèmes sociaux», conclut Hedhili.

«Tourner la page du passé après l’avoir lue»

Une autre question centrale est celle de la justice. Sous la dictature, les assassinats, les exils forcés ou les actes de tortures ont été nombreux. Les syndicalistes, les associations des droits de l’homme, les journalistes, mais aussi les islamistes, souvent condamnés sans procès ou exilés, ont été parmi les principales victimes.

Pour assurer la transition démocratique, il est donc nécessaire de «tourner la page du passé après l’avoir lue», me dit Amor Safraoui, le président de la coordination nationale pour la coordination transitionnelle et un célèbre avocat à la Cour de cassation tunisienne. Il s’attache donc, de manière indépendante, à établir la vérité sur les crimes du passé, poursuivre les responsables des exactions, et surtout «éviter que ces violences ne se répètent». «Le pouvoir a tendance à dissimuler la vérité, y compris sur les victimes de la révolution de 2010-2011 : nous travaillons sur les faits, car cela aussi fait partie de la justice transitionnelle.»

Le citoyen qui a loué la révolution de Jasmin est plutôt inquiet devant la montée du terrorisme, ajoutée à un marasme économique des plus inquiétants, un taux de chômage galopant

Amor Safraoui est, lui aussi, déçu. «Il y a un sentiment de désillusion, de frustration d’une grande partie de la population.» Il espère qu’en disant la vérité sur le passé, on pourra écrire une nouvelle page de l’histoire de la Tunisie.

Un gouvernement de guerre

La situation se détériore-t-elle actuellement, tant sur le plan économique qu’en matière de sécurité. À voir les rues de Tunis cette semaine, où l’armée patrouille toutes armes dehors, on se croit, en effet, en situation de guerre. Une succession d’attentats cette année, perpétrés par des groupes islamistes radicaux, reste dans toutes les mémoires (l’attentat du musée du Bardo en mars 2015, celui d’un hôtel balnéaire d’El-Kantaoui en juin et, plus récemment, de la garde républicaine de Tunis fin novembre). Auparavant, plusieurs assassinats politiques hautement symboliques ont endeuillé la jeune démocratie tunisienne: Chokri Belaïd, un avocat et défenseur de la laïcité; Mohamed Brahmi, un député de l’assemblée constituante tunisienne. Enfin, s’il rassure encore la population, Béji Caïd Essebsi, le président de la République semble déconnecté des réalités (cet apparatchick de toujours, ministre de Bourguiba, peu aimé par le jeunesse, a 89 ans).

Face à l’insécurité grandissante, Habib Essid, 66 ans, chef du gouvernement tunisien, a déclaré un état d’urgence, à sa façon. Un important remaniement ministériel est annoncé. Ce sera, selon les commentateurs, un «gouvernement de guerre». Et cette semaine, le Conseil des ministres, réuni à la Kasbah, vient d’allouer 500 millions de dinars (230 millions d’euros) à la lutte contre le terrorisme.

La situation économique est tout aussi grave. Le chômage est hors de contrôle. Le malaise de la jeunesse se mesure, notamment, au nombre grandissant des suicides des jeunes. Dans les rues de Tunis, on vend les cigarettes à l’unité (0,20 dinar soit 10 centimes d’euro): «Les jeunes ne peuvent plus acheter un paquet entier; ils achètent cigarette par cigarette», constate Oussama, qui tient un petit commerce ambulant de cigarettes, rue Farhat Hacheb.

Des raisons de s'inquiéter

La Tunisie est-elle au bord du gouffre? Entre le fiasco économique et le risque terroriste, l’ambiance est, en tout cas, morose et loin de l’euphorie de la révolution de Jasmin. C’est ce que résumait Ahmed Nemlaghi, ce 17 décembre, dans un éditorial pessimiste du quotidien Le Temps: «Quatre ans [après], le citoyen qui a loué la révolution de Jasmin est plutôt inquiet devant la montée du terrorisme, ajoutée à un marasme économique des plus inquiétants, un taux de chômage galopant, des grèves dans les secteurs publics et privés et surtout la fuite des jeunes vers les fiefs des terroristes en Syrie.»  

Le parti islamiste Ennahdha, qui fait officiellement parti de la coalition gouvernementale (avec l’Union patriotique libre, le parti libéral Afek Tounes et Nidaa Tounes), est, malgré ses défaites électorales, en embuscade. Reste que son message paraît à contre-courant, étant donné l’état de l’islamisme politique dans la région, de la Syrie à l’Égypte, sans parler du voisin libyen.

Quand on compare la situation des femmes ici avec le reste du monde arabe, on ne peut que se réjouir des progrès accomplis

Car la situation en Libye inquiète partout –et d’abord en Tunisie. Le pays est au bord de l’implosion et le risque de contagion est réel. Déjà, l’économie tunisienne en est durement affectée: les échanges bilatéraux ont chuté de plus de 75% entre la Tunisie et la Libye; le commerce avec l’Égypte, qui s’effectue largement par la route, se détériore rapidement; le prix des hydrocarbures, fournis à un tarif préférentiel par Tripoli à Tunis, flambe; l’afflux massif des ressortissants libyens affecte les équilibres démographiques. Surtout, la frontière de 450 kilomètres est une passoire pour les jihadistes, pour les armes, pour les migrants.

Droits de l’homme, des femmes, LGBT

Reste la question de la liberté de la presse et des droits de l’homme. Le pluralisme des médias semble être l’un des principaux acquis de la révolution de 2011. Les journalistes n’ont plus peur de la censure et les Tunisiens débattent publiquement de politique dans une grande liberté. Les artistes, eux-mêmes, hier muselés, multiplient les spectacles à thèmes: la chorégraphe Syhem Belkhodja a fait des tournées dans les villes du Sud pour arracher les jeunes tunisiens aux passeurs de Daech; le Théâtre national tunisien, présente actuellement Violence(s), pour tenter de comprendre les ressorts de la violence radicale (dans une belle mise en scène de Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar).

Du côté des droits des femmes, la situation est également en progrès. C’est d’ailleurs une tradition en Tunisie –avant comme depuis la révolution. «Quand on compare la situation des femmes ici avec le reste du monde arabe, on ne peut que se réjouir des progrès accomplis», se réjouit Abderrahman Hedhili. Les étudiantes tunisiennes réussissent bien à l’université et l’émancipation des femmes est inscrite dans le droit. Reste que dans la pratique, la société reste très hiérarchisée entre les hommes et les femmes. L’emploi féminin est limité et la situation des femmes délicate dans la sphère familiale où le mariage d’une fille reste une prérogative paternelle.

Le pays reste fragile; il mérite d’être aidé, comme les Américains, les Français et les jurés du Nobel s’y emploie

Quant aux droits des personnes LGBT, le pays reste particulièrement homophobe, comme l’atteste la condamnation récente, le 10 décembre, de six étudiants à Kairouan (au centre du pays). En vertu de l’article 230 du code pénal qui continue à criminaliser l’homosexualité, ces jeunes homosexuels viennent d’écoper de trois ans de prison et cinq ans de «bannissement de leur ville»une peine d’un autre âge qui suscite actuellement des réactions outrées à travers le monde

Résilience!

Cinq ans après la révolution de «Jasmin», la Tunisie cherche encore son destin. Le meilleur élève des révolutions arabes –le seul?– est encore au début d’une longue marche vers la démocratie. Le pays reste fragile; il mérite d’être aidé, comme les Américains, les Français et les jurés du Nobel s’y emploient. Il peut encore basculer dans la violence, comme en Libye, le terrorisme islamiste, comme avec «l’État islamique», ou dans une néo-dictature, comme en Égypte.

La Tunisie a pourtant montré sa résilience. Et ils sont encore nombreux ici, étudiants, syndicalistes, journalistes, activistes de la société civile, à continuer à se battre pour une Tunisie démocratique et laïque. À ne pas baisser les bras. Et à garder espoir –comme pour dire que le pire n’est pas toujours sûr.

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