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Confession d'un anti-blockbusters

Panneau blockbuster en mauvais état | Trebomb via Flickr CC License by

Panneau blockbuster en mauvais état | Trebomb via Flickr CC License by

Je ne suis pas allé voir «Star Wars» ni «Deadpool» au cinéma. Je n'irai pas voir les autres grosses productions non plus: «Batman V Superman», «Captain America» ou «X Men: Apocalypse». Et j'ai de bonnes raisons pour ça.

Ils sont les rares les jours où il nous semble faire enfin face à notre destin. C'est cependant ce qui m'est arrivé mercredi 16 décembre dernier. Cette date, chacun s’en souvient, marquait la sortie française de l’épisode VII de Star Wars. Unanimement (ou presque), et précocement, célébré par les médias, attendu comme le Messie par les fans (dont je suis) et au-delà par le public, tout me poussait à me ruer, seul ou en groupe dans la salle la plus proche. Seulement voilà, pour moi, le 16 décembre devait s’inscrire dans mon calendrier comme la journée par excellence où je n’irais pas au cinéma: il y a un peu plus d'un an je me suis embarqué sur un chemin sombre et piégeux, l'une de ces routes où l’on ne voyage que seul: je m'interdis désormais d’aller voir des blockbusters au cinéma. 

Jusqu'à Star Wars ma position était restée très tenable: je n’avais pas vraiment suivi la franchise Fast and Furious, alors le septième vous pensez...et Ant-man n’avait rien du phénomène de société

La première épreuve véritable a sans doute été le grand retour de Mad Max, présenté comme un chef-d’œuvre par à peu près tout le monde, les intellectuels dissertant sur la puissance de la figure féminine incarnée par Charlize Theron, les cinéphiles s’arrêtant sur la performance de Tom Hardy et d’autres assumant leur envie de voir tout simplement un beau spectacle. 

Mad Max: Fury Road © Village Roadshow Films (BVI) 

Mais avec Star Wars, on passait dans une autre sphère. Celle où l’on sent ses valeurs vaciller et où par conséquent on découvre le sérieux qu’on y attache. Lorsqu’on me demande les raisons d’un revirement aussi radical, comparable en tous points au départ d’Henry David Thoreau vers la vie dans les bois, ou la rupture de Gandhi avec le monde occidental et revêtant le dhotî traditionnel, j’essaye de clarifier ma position.

Je commence par: «C’est politique». Ce à quoi mes amis répondent souvent: «Ouais. C’est du snobisme, quoi». Disons-le: ils n'ont peut-être pas tout à fait tort. Mais laissez-moi une chance de m'expliquer.

L'année dernière à Marienbad et Michael Bay

Je ne suis pas foncièrement un anti-blockbuster, j'ai dû le devenir. The Dark Knight compte parmi mes œuvres préférées et j’ai probablement trop réfléchi sur la trajectoire de la foutue toupie d’Inception. Je n’intente pas non plus de procès en bêtise aux blockbusters: le premier Matrix m’a plongé dans des abysses métaphysiques plus profondes que Le septième sceau d’Ingmar Bergman, tandis que George Lucas m’a édifié au sujets des ravages de la passion à travers La revanche des sith plus efficacement que les deux Alain (Resnais et Robbe-Grillet) dans L’année dernière à Marienbad.

Le grand Satan est un vampire

Mais c’est d’abord une impression de trop-plein qui m’a fermé les portes du grand spectacle. Un seul coup d’œil sur la page d’accueil du site Allociné en décembre dernier: sur dix œuvres, la colonne des films les plus attendus en dévoilent huit qui sont de purs produits hollywoodiens: Dead Pool, X-Men: Apocalypse, Independance Day resurgence, Les Animaux fantastiques, Batman vs Superman: l’aube de la justice, Les huit salopards, Captain America: Civil Waret Star Wars épisode VIII

A la veille de la sortie de Divergente, en ce mois de mars, on lit notamment parmi les plus attendus la présence de Divergente 3: au-delà du murBatman v Superman: L’Aube de la JusticeX-Men: Apocalypse ou Gods Of Egypt.

Affiche officielle du film Ant-Man de Peyton Reed (2015)

Bien sûr, cette liste est constituée à partir des consultations des internautes et il ne paraît pas illogique que ces titres suscitent le plus de clics. Mais tout de même, la cohorte est impressionnante.

Et elle s'étale partout ailleurs: en m’asseyant dans le fauteuil rouge d’un MK2, UGC, Gaumont, Pathé etc, je verrai par exemple sous mes yeux se dérouler leurs bande-annonces.

Ces dernières années, les blockbusters se sont mus en vaste entreprise de vampirisation de l’espace artistique. Si on ne devait prendre qu’une preuve, on pourrait avantageusement regarder cette longue litanie, non-exhaustive, d’extraits de blockbusters sortis en 2015. Selon des chiffres avancés par le CNC, sur les onze premiers mois de l’année 2015, les films américains (qui ne se réduisent pas aux films à gros budgets cependant) se sont arrogés 53,7% des parts de marché dans les salles françaises, tandis que le cinéma français a plafonné à 35,2%.

La diversité en danger

La santé insolente des blockbusters bien nourris par leurs recettes fait planer une ombre menaçante sur les cinémas nationaux et partant sur la diversité mondiale, ou l'éclectisme intellectuel. Comme je suis persuadé de l’importance du combat contre l’hégémonie culturelle, autant vous dire que ça me déplaît.

Derrière ma croisade passive-agressive à l’égard des blockbusters se cache surtout une peur pour notre «exception culturelle», principe juridique, comme le rappelait le critique cinéma de Slate Jean-Michel Frodon, posant que les œuvres et activités culturelles (et, au premier chef, le cinéma) ne relèvent pas de la logique commerciale commune. 

A partir de là, l’exception en question motive un certain nombre d’aides financières très concrètes pour soutenir le cinéma local. Sans elles, il y a fort à parier que, soumis à la seule et impitoyable loi de l’offre et la demande, la qualité du cinéma français, par exemple, s’étiolerait en même temps que la fréquence de ses productions.

Un prophète à Hollywood

Et le blockbuster ne rend service à personne (sauf aux comptes bancaires des dirigeants de Marvel ou DC Comics). Surtout pas au cinéma américain lui-même: les grands studios confectionnent de moins en moins de films originaux, se consacrant avant tout aux licences déjà plébiscitées par le passé immédiat, au détriment de la créativité des scénaristes. Et je ne vous parle même pas des remakes: début mars, on en comptait 106 en préparation, dont quantité de dessins-animés cultes, comme Dumbo ou La Belle et la Bête, de films indépendants, parmi lesquels plusieurs Hitchcock ou Nosferatu, de Murnau, ou encore un film français: Un Prophète, de Jacques Audiard. Et les nouvelles versions de ces films remplaceront peut-être, dans les recherches google et les imaginaires, les originales.

Henry Cavill a tenu le rôle de Superman dans Man of Steel (2013) de Zack Snyder.

Souvent, un doute affreux m’étreint pourtant: et si mon refus de payer ma place pour un blockbuster était totalement grotesque ou inutile? Et si l’industrie du cinéma se fichait de mon combat vaillant? 

Dans ces moments remplis de noirceur, je me répète l'héroïque sentence de Jean-Claude Michéa, à la fin de son essai L'empire du moindre mal, dans lequel il analyse le marasme de la civilisation libéral. Les «machines post-humaines» qu'il dénonce ressemblent étrangement à ces blockbusters où la marque et les produits dérivés ont déjà estompé le cinéaste, l'acteur et peut-être même les personnages: 

«Mais s’il advenait, malgré tout, que l’humanité perde son dernier combat et soit ainsi contrainte de céder la place aux machines post-humaines, dans le monde dévasté du libéralisme victorieux, il resterait encore une vérité ineffaçable. La richesse suprême pour un être humain-et la clé de son bonheur-a toujours été l’accord avec soi-même. C’est un luxe que tous ceux qui consacrent leur bref passage sur terre à dominer et exploiter leurs semblables ne connaîtront jamais. Quand bien même l’avenir leur appartiendrait.»

Et si ça, ça ne vaut pas d'avoir manqué Star Wars en salles...

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