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Je déteste Noël

À Londres, le 5 décembre 2015 REUTERS/Stefan Wermuth

À Londres, le 5 décembre 2015 REUTERS/Stefan Wermuth

À chaque fin d'année, j'ai l'angoisse de ces rassemblements en famille où l'on nous assigne un rôle particulier. Sans parler de ce règne de la surconsommation qui nous empoisonne. Heureusement, des psys sont là pour nous aider. Et puis, maintenant que je suis adulte, j'ai la chance d'échapper à ce rituel.

La statistique suffit à me déprimer: selon une étude Ipsos réalisée en 2014, 39% des Français craignaient de s’engueuler au repas de Noël. Ophélie raconte, anxieuse, au Figaro Madame

«Tous les ans, ma mère arrive un peu en retard, mais mon oncle encore plus. Et à chaque fois, ma grand-mère s’énerve uniquement contre elle. Mon oncle est un peu le chouchou et il passe entre les gouttes. Cela instaure une mauvaise ambiance à l’apéritif, mais les choses rentrent petit à petit dans l’ordre.»

C’est comme si s’écharper à Noël faisait partie du rituel. Comme si, entre la bûche, le crémant d’Alsace et les pulls qui grattent, il fallait encore un élément fantaisiste pour couronner le tout; et faire un package qui réunisse tout ce qu’il y a de plus ennuyeux pour des retrouvailles en famille. «Cette fête est particulièrement investie», soulignait la psychothérapeute Nicole Prieur dans un euphémisme au Monde, en 2009, auteure de Petits règlements de comptes en famille:

«Il y a déjà un contexte de la société qui survalorise cette fête. Elle continue à garder un côté un peu sacré, même si elle est largement laïque. Et elle symbolise la fête de l’espoir, de la générosité, de la joie. D’où les déceptions encore plus grandes.»

«À cause de la crise que nous traversons, la famille a repris son importance, on a envie de se serrer les coudes, de retrouver ceux qu’on ne voit pas le reste de l’année, de se mettre à jour des événements survenus, morts, naissances…» note la psychothérapeute Maryse Vaillant. Il y a donc pire que les familles qui s’étripent: il y a celles qui se «serrent les coudes»! Au secours. Noël, ce mythe de la famille unie, solide et généreuse, refuge douillet alors que les frères et sœurs sont partis faire leurs études à l’étranger et que les oncles se sont brouillés avant même votre naissance... Le Noël moderne est souvent à la carte, à coups de Skype et de chèques-cadeaux.

Cette fête, en réalité, pour ceux qui s’y adonnent encore joyeusement, c’est avant tout l’injonction sociale poussée à l’extrême. L’obligation de jouer un rôle, de mettre un masque qui plaît à ceux avec lesquels on passera la soirée, que l’on soit cinq ou que l’on soit trente, peu importe. «Pour que les choses se passent bien dans la famille, quelque part, il faut jouer effectivement le rôle qu’on nous assigne, ajoute très justement Nicole Prieur. Il faut être un peu celui ou celle qu’on nous demande d’être. Ce qui atténue les oppositions. Pour être à l’aise soi-même avec cela, il faut avoir beaucoup d’humour et accepter avec le sourire de jouer un rôle qui ne nous convient pas toujours tout à fait.» Noël est le moment idéal pour célébrer l’hypocrisie qui est à la base de toute société. Car convenons ensemble que, si chacun prenait le pari de ne plus jamais mentir, ce serait un sacré bordel. On dirait vite à son voisin de table (un vieux cousin issu de germain trader à la Défense, par exemple?) qu’il est con et que ses blagues sont nazes. Ce qui compliquerait la soirée:

«On peut toujours essayer de montrer qui on est. Le problème est que chaque membre de la famille nous regarde à travers ses propres projections, ses propres attentes, et que l’on se trouve au croisement de tous ces regards, quelquefois opposés, ajoute Nicole Prieur. Donc même si on est “le bon fils de sa mère”, on risque de ne pas être le bon fils de son père, le bon frère de sa sœur, le bon neveu de sa tante. Dans une famille, les attentes sont complexes, contradictoires, inconscientes, lourdes, ce qui fait qu’on ne pourra jamais ni satisfaire tout le monde ni être reconnu totalement pour ce qu’on est.»

Pour ceux qui, comme moi, sont «natalophobes» (ils ont peur de Noël, ou plutôt détestent cette fête), tout commence dès le début du mois de novembre. Le temps s’épaissit. Les nuages apparaissent. Le ciel est plus bas. Pour éviter le spleen de l’hiver, mieux vaut migrer vers le sud. Pour ceux qui ne le peuvent pas, c’est le début d’un long tunnel qui ne s’achèvera qu’au printemps. Avec comme point d’orgue, au milieu de cet enfer, Noël! Pour certains, paraît-il, l’obsession prend naissance dès la fin de l’été: «Et pour Noël, tu fais quoi cette année?» (qui n’est autre que la première phrase du livre de Vincent Bouffard, Au secours, Noël revient!). Je les plains.

Mise en scène

Disons que le mois décembre est déjà un précipice assez compliqué à passer. N’ayant pas toujours le privilège de pouvoir rester glander chez soi, il faut bien sortir pour faire des courses, aller chercher ses enfants chez la nourrice ou passer à la pharmacie. Là, vous contemplez le ballet abyssal des lèche-vitrines en quête du plus merveilleux cadeau. À Noël, les gens perdent leur sang-froid: ils quittent leurs habits de sujets conscients pour devenir de vulgaires consommateurs. Dans les rayons submergés des hypermarchés, les chocolats et les poupées en plastique ont remplacé les étals à journaux ou les stands de piles Duracel. Noël, c’est bon pour les enfants. Une fois qu’on est adulte, on encaisse, il faut payer, dépenser, faire semblant d’être heureux lorsqu’on reçoit un cadeau. Le piège suprême.

Le décor est très soigné et, dès qu’on sort de la mise en scène prévue, cela peut tourner à la catastrophe

Gérard Pavy

Noël est la caricature de tout ce qui est détestable dans la famille. Un huis-clos où, l’enfer, c’est les autres: «Le déroulement d’une journée de Noël ressemble à une vraie pièce de théâtre, et même un huis-clos oppressant, détaille Gérard Pavy, psychologue clinicien spécialisé dans les relations. Tout le monde passe une longue journée ensemble, avec chacun son rôle bien défini. Le décor est très soigné et, dès qu’on sort de la mise en scène prévue, cela peut tourner à la catastrophe.» 

Dans un monde où le sacré a disparu, Noël est une sorte de retour du refoulé. Un moment que chacun imagine parfait, que chacun prépare, avec pour objectif de ne faire plus qu’un. Une symbiose religieuse mais laïque. En fait, ça ressemble quand même à un truc totalitaire Noël. On rembobine le passé, on parle de son présent, on fait des plans sur l’avenir. Et toute la famille, réunie dans la tradition, se fait témoin de ce tribunal des passions. Bonjour les traumatismes quand on grandit. 

«Notre subconscient est submergé par tous ces stimuli et cela nous plonge dans le désarroi, pour peu qu’on associe ce moment au paradis perdu de l’enfance, si nous traversons une période difficile, ou que resurgisse en force le souvenir d’autres Noëls, emplis de tristesse», indique Roger Fiammetti, ostéopathe, spécialisé dans le langage somato-émotionnel, qui s’est lui même penché dans un livre sur «les angoissés de Noël».

«Mon mari, qui vient d’une famille nombreuse où Noël reste une grande fête, très joyeuse, ne comprend pas bien le blues qui me submerge dès la mi-novembre, explique Carolina, 33 ans, à Psychologies magazine. Avec eux, au milieu de tous les enfants, y compris les miens, je devrais reprendre goût à Noël... Mais non. Je n’ai pas envie de grands repas, pas envie de faire des cadeaux ni d’en recevoir.» 

Oui mais voilà: si Carolina ne joue pas son rôle de bonne mère qui met les petits plats dans les grands, si elle ne fait pas tous les efforts qu’on attend d’elle à cette période de l’année où l’on fait la trêve des conflits, elle risque de subir l’affront de ses enfants, qui s’attendent à une avalanche de cadeaux et de playlists de Noël à base de Franck Sinatra et Dean Martin. «Noël vous ensevelit sous les bons sentiments louches, les chansons écœurantes, les cadeaux déplacés et les piles non fournies à remplacer très vite», écrivait Didier Pourquery dans une chronique du Monde, en 2013. On sait que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Pourquery concluait: «Le pire, c’est qu’on va jouer le jeu, comme tout le monde.»

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