Culture

«Au-delà des montagnes», la valse à trois temps d'un déchirement

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 14 h 19

Le cinéaste chinois Jia Zhang-ke poursuit sa brillante exploration des bouleversements de la Chine d'aujourd'hui. Indispensable.

© Ad Vitam

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En ce temps-là vivait dans une petite ville du centre de la Chine une charmante jeune femme, et deux amis, tous deux amoureux d’elle. Le siècle et même le millénaire allaient basculer. Le pays le plus peuplé du monde allait passer à une vitesse foudroyante du statut d’immense zone de sous-développement à celui de quasi-première puissance mondiale.


Dans la petite ville, on célébrait l’entrée dans les années 2000 avec force pétards et en dansant gaiment sur «Go West», le tube des Pet Shop Boys. Un des soupirants, ouvrier à la mine, se voyait en quelques semaines supplanté par son rival, prospère gérant d’une station service, aspirant capitaliste bientôt vertigineusement enrichi.

C’est lui que la belle Tao a choisi, lui qui faisait péter la glace du Fleuve jaune à coup de dynamite, lui qui conduisait –même n’importe comment– une Audi rouge vif, et offrait à sa dulcinée un petit chien et la promesse du confort. Le père de Tao, homme sage et doux, homme d’un autre temps, n’a rien dit.

L’heureux élu a acheté la mine où travaillait son ex-ami, et l’a viré. Celui-ci a quitté la ville, et ce fut comme si ce qui jamais ne pouvait être rompu, le lien entre amis d’enfance, l’appartenance à une collectivité, le partage des épreuves et des réussites, s’était déplacé sans retour. Ce n’était qu’un début.

Liberté formelle

Le film commence comme un conte contemporain, prenant en charge de manière à la fois stylisée et très physiquement inscrite dans une réalité matérielle les gigantesques mutations de son pays. Et, en effet, ce sera un conte, mais un conte à la fois désespéré et sentimental, où le plus grand cinéaste chinois réinvente sa manière de montrer et de raconter, en totale cohérence avec ce qu’il a fait auparavant (Xiao Wu, Platform, The World, Still Life, A Touch of Sin étant les jalons majeurs de ce parcours) mais en explorant de nouvelle tonalités.

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Au-delà des montagnes est un récit en trois épisodes, situés respectivement au début de 2000, en 2014 et 2025. On y retrouve la surprenante liberté de moyens expressifs du réalisateur, qui se manifeste ici notamment par le changement de format de l’image à chaque changement d’époque, et par l’usage de «matières» visuelles différentes, y compris des moments de flou, ou de visions à mi-chemin de l’onirisme et de l’hyperréalisme.

Du destin de Tao, il y a quinze ans, aujourd’hui et dans quinze ans, de ce qu’il adviendra du mari, de leur fils, du soupirant éconduit, et d’une autre femme chinoise au parcours entièrement différent et entièrement synchrone, il faut la traversée de ses trois époques pour le savoir. Ce sera un voyage à plusieurs vitesses.

À plusieurs vitesses comme ces trains, TGV et tortillards, qui traversent un paysage à la fois en mutation accélérée et comme immuable, et une société stratifiée en couches dont l’inégalité donne le vertige.

Qu’une partie du récit soit située dans le futur ne fait pas d’Au-delà des montagnes un film d’anticipation. Ce «flash forward» est au contraire un moyen apparemment paradoxal et en fait absolument efficient de ne se poser que des questions du présent, mais un présent inscrit dans une durée longue, un présent qui, volontairement ou malgré lui, a en permanence affaire avec là d’où il vient et ce vers quoi il va.

Jia Zhang-ke révèle un véritable génie dans la capacité à faire partager ces enjeux infiniment massifs et complexes grâce aux moyens les plus simples

Cycles et progrès

Au-delà des montagnes est une œuvre d’une grande profondeur, et d’une grande inquiétude. Il s’interroge sur le devenir des valeurs essentielles qui fondent les rapports humains, dans le contexte de cette transformation foudroyante de l’économie et des manières de vivre. Il questionne du même coup la contradiction ouverte, dynamique, entre deux conceptions du temps.

En effet, le film est structuré par le temps des occidentaux, flèche rectiligne qui suit ici un cours à la fois particulièrement visible et particulièrement rapide, matérialisé par les trois épisodes à trois époques différentes, et par les multiples véhicules utilisés par les protagonistes (voiture, scooter, trains, camion, vélo, avion, tramway, hélicoptère…).

Et il est aussi structuré par le temps cyclique de la tradition chinoise, avec la récurrence des éléments similaires, d’une époque à l’autre, les figures et les motifs qui réapparaissent.

Prenant en charge la déstructuration-recomposition brutale d’une société plurimillénaire qui est pourtant loin d’avoir entièrement disparue, et qui concerne un milliard et demi d’êtres humains (si on ne s’en tient qu’aux Chinois, mais ce qui se joue concerne aussi, différemment, bien d’autres parties du monde), Jia Zhang-ke révèle un véritable génie dans la capacité à faire partager ces enjeux infiniment massifs et complexes grâce aux moyens les plus simples: un trousseau de clé, un plat de raviolis, un accessoire de théâtre, un chien de compagnie.

© Ad Vitam

Émouvant et drôle

Au-delà des montagnes est un mélodrame familial, qui mobilise les ressources du drame classique comme jamais auparavant Jia ne l’avait fait. Cela se traduit par un rapport à la fiction, au romanesque, très nouveau chez lui, rapport qui est singulièrement visible avec l’actrice Zhao Tao –bouleversante de présence et de beauté sensible aux trois âges que lui attribue le récit, et dont on découvre des talents de comédienne encore jamais apparus. Jusqu’à présent, c’est-à-dire dans tous les précédents longs métrages de fiction depuis Platform, la qualité du jeu de Zhao Tao relevait principalement de l’être, de l’intensité et de la justesse de sa présence. Sans rien abandonner sur ce terrain, elle s’enrichit d’apports qui relèvent cette fois du faire, d’une forme inédite d’investissement dans la fiction de la part de l’interprète.

Avec ce film, le cinéaste approfondit sa réflexion sur les possibles, mais difficiles agencements de la liberté et de l’appartenance, dans un contexte de pressions, de tentations et de perturbations extrêmes. Cela le concerne aussi lui comme cinéaste, qui refuse de se laisser assigner à aucune résidence verrouillée, fut-ce celle d’un auteurisme labellisé et célébré. Il le fait en élargissant encore sa palette d’artiste, comme déjà A Touch of Sin avait intégré les ressources du film d’arts martiaux et du thriller.

Très émouvant (et parfois très drôle), ce film qui interroge ce qui se maintient et ce qui se met en mouvement, pour le meilleur et pour le pire, traduit aussi à la fois le maintien de l’exigence du grand cinéaste Jia Zhang-ke et son constant mouvement, comme artiste et comme citoyen.

Au-delà des montagnes

De Jia Zhang-ke

Avec Zhao Tao, Sylvia Chang, Zhang Yi, Liang Jing-dong, Dong Zi-jiang

Durée: 2h11

Sortie le 23 décembre

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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