Culture

OK Podium, Star Club, Fan2… Quand la presse nous excitait

Mathilde Carton et Stylist, mis à jour le 02.01.2016 à 11 h 06

Stylist se penche sur l’histoire de la presse ado et les stars qui l'ont fait vivre.

Illustration Jules Le Barazer pour Stylist

Illustration Jules Le Barazer pour Stylist

Brandon, de Beverly Hills annonçant «Ma girlfriend m’a trompé» ou Tony des East 17 confiant, le regard plongé au loin, «je regrette de m’être rasé la tête». Voilà le genre de révélations qui faisaient courir les jeunes filles dans les kiosques pour se procurer le dernier Salut!, Ok Podium ou Star Club à une époque où on achetait ses billets de train sur Minitel et où la possibilité de voir la bite de Justin Bieber à Bora-Bora apparaître sur l’écran de son mac, c’était même pas en rêve. 

La presse ado était à cette époque le lien le plus direct entre les stars et leurs fans. Des magazines clonés les uns sur les autres qui ont fleuri sur le terreau d’un star-system boosté par une industrie musicale et télévisée de plus en plus formatée. Uniquement centrée sur les idoles des ados, ciblant un public plus jeune que les féminins classiques ou les magazines musicaux, cette presse fluo explose dans les années 1990 avec l’avènement des boys band. En 1996, ces petits minets font tellement vendre que le secteur enregistre la plus forte progression de toute la presse française. Les titres se partagent un gâteau de plusieurs millions de lectrices qui ne rateraient un numéro sous aucun prétexte.

On y parle gentiment de sexe (Tout ce qu’il faut savoir sur le préservatif), de télé (Tout sur les deux super-flics de Miami), de style (7 combines hyper-mode pour transformer son jean), mais surtout de la star du moment: Bruel, Bruel, Bruel, les boys band, les starlettes d’AB Productions et tous ceux qui ont ému les fillettes jusqu’à Justin Bieber, dont chaque instant de la puberté a été renseigné sur papier glacé. Car même l’étoile noire internet n’a pas réussi à faire disparaître la presse ado, dont l’un des titres mythiques aux États-Unis, Tiger Beat, a été racheté en vue d’une nouvelle version. On vous dit tout sur la presse pour jeunes fans.


De Johnny à Cricri

Dans les années 1950, même à Beverly Hills, les ados du baby-boom s’ennuient ferme. Chuck Laufer, prof d’anglais et de journalisme au lycée, l’observe tous les jours: ses élèves n’ont «rien de marrant à lire». Après une première incursion ratée dans le monde de la presse, surfant sur la Beatlemania, il publie en 1965 un one shot bourré de photos des quatre garçons dans le vent. C’est un carton. En deux jours, 750.000 exemplaires sont vendus. Fort de ce succès, il convainc son frère d’investir avec lui la fortune familiale dans un nouveau mensuel: Tiger Beat. En quelques numéros, le mag pose les bases de la presse ado telle qu’on la connaît encore aujourd’hui: photos de minets, couleurs flashy, titres accrocheurs, points d’exclamation par millions et un max de détails aussi personnels qu’insignifiants sur les stars, comme la couleur de leur brosse à dents, leur taille, ou leur plat préféré. 

On pose deux, trois questions musicales pour la forme, mais les lectrices s’en fichent: elles veulent savoir où leur chanteur préféré passe la Saint-Valentin

Vincent Guillot

L’intelligence de Laufer, c’est de savoir choisir des groupes pas forcément au sommet de leur gloire, mais qui ont un fort potentiel auprès des lectrices. Mais, son vrai coup de génie commercial, c’est d’offrir un poster avec chaque numéro pour que les filles puissent transformer leur chambre en autel à la gloire de leurs idoles. En France, le créneau est alors occupé par Salut les copains qui, dans le sillage de l’émission éponyme dédiée aux yé-yé, vend un million d’exemplaires par mois en se concentrant sur les amours de Sylvie, Johnny, Eddy et les autres. «On pose deux, trois questions musicales pour la forme, mais franchement, les lectrices s’en fichent: elles veulent savoir où leur chanteur préféré passe la Saint-Valentin», raconte le journaliste Vincent Guillot qui a écumé les rédactions de presse pour ado. 

Une recette qui fera la fortune des titres qui se partagent tranquillement le marché en France dans les années qui suivent. Salut!, qui a pris la suite de Salut les copains, Ok! né lui aussi sur les cendres d’un titre de l’époque yé-yé et enfin Star Club et Super, de purs produits du star-system des années 1980. Puis, au début des années 1990, la France découvre l’équivalent d’un geyser de pétrole sur son propre sol: AB Productions. Une usine à minets ultra-accessibles et qui rendent folles les gamines hypnotisées par trente heures de Club Dorothée hebdomadaire. Les rédacs croulent sous les lettres enflammées pour Cricri d’amour.

«Tous les mercredis, des lectrices faisaient le pied de grue devant la rédaction pour nous poser des questions», sourit Jean-Luc Geneste, ancien rédacteur en chef de Ok! Podium. Pour répondre à leur appétit exponentiel, les journalistes suivent Laly et Sébastien à Rome, racontent les tournages de AB Productions, donnent les secrets beauté de Linda, inventent des formats façon Trivial Pursuit («Qui gouvernait l’Égypte avant Anouar el-Sadate?» –bon courage Nicolas), cumulent les photoshoots improbables… Mais la presse ado est à l’aube d’une révolution bien plus juteuse encore: l’arrivée des boys bands.

Boys Band only

Les abdos sont carrés, les pectoraux bombés, et le regard rivé sur l’océan. Quelques mois auparavant, les trois copains d’enfance traînaient encore au gymnase de Longjumeau. Les voilà désormais en slip à Miami. On est en 1996, ils ne sont pas encore les 2Be3, mais trois journalistes préparent déjà la sortie médiatique de «Partir un jour». 


«C’étaient des inconnus qui ne connaissaient encore rien au métier. Ils se demandaient comment signer des autographes! On a passé une nuit à griffonner des logos à mettre sur les photos», se souvient Jean-Luc Geneste. À la sortie du single, la presse ado propose déjà une flopée de posters et d’interviews des trois garçons. 800.000 exemplaires plus tard, le phénomène boys band est en marche. Un succès qui ne doit rien au hasard. Dans les années 1990, l’industrie musicale, prospère, ne laissait pas place à l’improvisation et associait directement les magazines ados aux stratégies marketing.

On épuise un phénomène jusqu’à ce qu’il s’essouffle: avec deux, trois interviews dans l’année, on faisait tenir un an de numéros

Vincent Guillot

Les labels et les studios travaillaient main dans la main avec la presse ado: contenus exclusifs, photoshoots inédits, CD «à écouter avant de s’endormir»… (Claude François lui-même avait racheté Podium en 1972 pour le transformer en organe de presse perso). EMI, déjà derrière les 2Be3, avait ainsi convoqué une poignée de rédacteurs en chef pour réfléchir avec eux au prochain single des Worlds Apart (ce fut une reprise en franglais de «Je te donne» de Jean-Jacques Goldman). 


Pour les journalistes, c’était la grande vie: croisière sur le Bosphore pour la sortie d’un single de Tarkan, semaine tous frais payés à Saint-Martin pour photographier Ophélie Winter… «J’ai fait dix fois le tour du monde», s’amuse encore Jean-Luc Geneste. «La presse ado changeait de dimension, on vendait jusqu’à un million de magazines par mois», souligne Vincent Guillot. Dans les kiosques français, on est passé de cinq titres à une quarantaine, quasi tous dédiés aux boys bands (les Worlds Apart squattent 10 des 12 unes de Super! en 1997). «On épuise un phénomène jusqu’à ce qu’il s’essouffle: avec deux, trois interviews dans l’année, on faisait tenir un an de numéros», poursuit Guillot. La lune de miel dure deux ans. En 1998, les ventes de disques des boys bands s’écroulent, et avec elles, celles de la presse ado. Un autre phénomène pointe déjà le bout de son nez: la téléréalité.

La fin des intermédiaires

Le 26 avril 2001, le lancement du premier «Loft Story» rassemble près de 5 millions de téléspectateurs. Six mois plus tard, 600.000 de plus entendent pour la première fois, lors de la «Star Ac’ 1», l’accent chantant de Jenifer Bartoli. À partir de là, les stars ont cessé d’appartenir à la presse ado. Quand Jenifer remporte la Star Ac’, une quarantaine de médias nationaux l’attendent à sa sortie. Il y a toujours un créneau pour la presse ado (Star Ac Mag lui consacre un 132 pages), mais l’accès aux célébrités est réduit. 

Surtout, l’arrivée d’internet bouscule l’écosystème du secteur: non seulement les fans ont un accès gratuit et instantané aux infos sur leurs stars préférées, mais surtout, ils découvrent un monde sans filtre, bien loin des discours gentillets de Star Club, Salut! ou Fan 2. «Il y a une rupture entre la Britney virginale qu’on présente dans la presse ado, et la Britney qui se rase la tête qu’on voit partout ailleurs: la chute des idoles est en marche», estime Ludovic-Jérôme Gombault, directeur de la rédaction de Star Club et Fan 2. L’esprit trash de la téléréalité puis de la presse people, réinventée dansles années 2000, ringardise la presse ado. 

Les labels préfèrent parfois donner en exclu leurs infos à des comptes Twitter de fans

Les maisons de disques n’ont plus besoin d’elle: «Les labels préfèrent parfois donner en exclu leurs infos à des comptes Twitter de fans plutôt qu’aux médias classiques», note la rédactrice en chef de Fan2.fr, Chloé Villemant. Les ventes s’effondrent à 10.000 exemplaires par numéros. Pour survivre, les titres sont obligés de fusionner, les mensuels deviennent des trimestriels. Et forcément, la matière commence à s’appauvrir: on achète des interviews toutes faites, on récupère à la traîne des infos et des images sur le web (comme l’album photo Instagram de Kendji Girac en une de Star Direction). 

Mais le mag pour ado a encore un atout majeur qui le maintient en vie, comme l'explique Leesa Cooble, rédactrice en chef de Tiger Beat: «Le plaisir de décorer votre chambre avec ce merveilleux poster de Justin Bieber. Et de le regarder tous les soirs avant de vous endormir.» Enfin, c’est une formule de style, elle ne parle pas vraiment de vous.

 

Mathilde Carton
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